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Jules Verne. Voyage au centre de la Terre, 1864 |
VOYAGE À TRAVERS L'INCONSCIENT TERRESTRE
Descends
dans le cratère du Yocul de Sneffels que l’ombre du Scartaris vient caresser
avant les calendes de Juillet, voyageur audacieux, et tu parviendras au centre
de la Terre. Ce que j’ai fait. Arne Saknussemm.
JULES VERNE
Aux
profondeurs de la Terre, se trouve l’Enfer. Depuis toujours, c’est là une
certitude plus affirmée qu’il y ait
un Paradis au-delà du Ciel. Les montées de
lave qui débordent des caldeiras des volcans, les boues bouillonnantes et les
geysers qui alimentent en énergie l’Islande et la Nouvelle-Zélande sont là pour
nous le rappeler. Dans la Grèce antique, l’Etna interpellait déjà la curiosité
des savants présocratiques. Le Stromboli, par son activité constante, était dit
le «phare de la Méditerranée». L’explosion d’un mégavolcan à Santorin, dans la
mer Égée, serait à l’origine d’une première catastrophe géologique à se produire
depuis le néolithique. Ce serait là la source des récits concernant
l’Atlandide, voire même le Déluge biblique.
Pour la
mythologie grecque, l’Etna n’était rien d’autre que la porte des forges du géant
Vulcain. Les secousses sismiques étaient les coups de marteaux frappant le métal
en fusion d'où s'échappait la lave.
Empédocle, le savant d’Agri-gente, esprit original, coloré et l’un
des premiers savants atomistes, se serait précipité dans le volcan. L’Etna
aurait recraché ses sandales. Tout cela est une légende et rien ne dit
sérieusement que le savant se serait rendu au bord du volcan, aurait enlevé ses
sandales avant de se précipiter dans le cratère. Entre la légende et la vérité, nous ne saurons jamais l'exactitude de ce récit.
Empédocle
(±490-435 av. J.-C.) colligeait ses observations et ses réflexions dans des
recueils de vers. Ingénieur, philosophe, thaumaturge et poète, Empédocle aurait
été parmi les premiers présocratiques à conceptualiser les quatre éléments de
la science antique : le Feu, l’Eau, la Terre et l’Air. C’est lui qui, le
premier, aurait identifié l’air comme étant substantiel et non le vide avec
lequel on le confondait. Homme d’observation, utilisant les sens pour pénétrer
la nature,
il démontra l’existence de l’air par une simple expéri-mentation avec
la clepsydre, horloge hydrau-
lique sur le modèle du sablier; un cylindre creux,
ouvert à une extrémité et se terminant à l’autre par un cône présentant une
petite ouverture à sa pointe. «On
utilisait la clepsydre pour mesurer le temps en la remplissant d’eau et en
laissant celle-ci s’écouler par le petit trou situé à l’extrémité du cône.
Comme le sable du sablier, l’eau s’écoulait en un intervalle de temps mesuré.
Empédocle montra que si l’extrémité ouverte de la clepsydre était plongée dans
l’eau, tandis qu’avec un doigt on bouchait le trou de l’extrémité du cône,
l’air contenu à l’intérieur empêchait l’eau de pénétrer dans la clepsydre.
Réciproquement, l’appareil rempli, bien que renversé, ne pouvait pas se vider
tant qu’on maintenait un doigt sur le trou. La pression de l’air maintenant
l’eau à l’intérieur. Par ces expériences, il démontrait que l’air invisible
était quelque chose qui pouvait occuper un espace et exercer un pouvoir»
(B. Farrington. La science dans
l’Antiquité, Paris, Payot, Col. Petite Bibliothèque Payot, # PBP 94, s.d.,
pp. 56-57)
Voilà pourquoi Empédocle apparaît comme un lointain ancêtre des savants
modernes appelés à utiliser leur esprit d’observation, leurs sens, la nécessité
de l’expérimentation. L’aspect
fantaisiste du philosophe a retenu l'attention des Anciens. Favorinus d’Arles dit de lui qu’«il s’habillait de vêtements de pourpre avec
une
ceinture d’or, des souliers de bronze et une couronne delphique. Il portait
des cheveux longs, se faisait suivre par des esclaves, et gardait toujours la
même gravité de visage. Quiconque le rencontrait croyait croiser un roi»
(Wikipédia, entrée Empédocle). Or, Empédocle était considéré comme un
démocrate. «Défenseur courageux de la
démocratie à Agrigente, il est contraint à l’exil par ses adversaires. Diogène
Laërce (IIe siècle apr. J.-C.) rapporte que “Aristote déclare de lui
[Empédocle] qu’il était un homme libre et dédaigneux de toute forme de pouvoir
puisqu’il refusa la royauté qui lui était offerte tant il préférait la simplicité”»
(J.-Y. Frétigné. Histoire de la Sicile, Paris,
Fayard, 2009, p. 69). La démocratie en Sicile fut une occasion pour les savants
grecs d’exprimer leurs idées, de consigner leurs observations et de devenir
parmi les plus célèbres dans le monde autant pour la variété des champs de recherche
que la cueillette des résultats qui font le noyau de la science hellénique. En tant que démocrate,
Empédocle établit les règles de la rhétorique qui devaient plus tard s’imposer
et se développer aussi bien à Athènes qu’à Rome. Ces
présocratiques interrogeaient autant le cosmos que le corps
humain; autant la physique que les mythologies antiques. Leurs interprétations sont
parfois fort étonnantes. «Tous les êtres
et toutes les choses sont nés du mélange (la force de l’amour) et de la
séparation (la force de la haine) entre ces quatre substances originaires [l’Air,
le Feu, l’Eau et la Terre]. Le monde ne
pourrait exister si l’amour prenait définitivement le dessus sur la haine ou
inversement, car, dans le premier cas, règnerait l’absolue confusion et, dans
le second, la complète séparation. Le cosmos connaît donc fort heureusement une
alternance de périodes stériles et de périodes fécondes même si, à mesure que
les éléments se mêlent davantage dans l’univers, les animaux et les hommes se
font plus harmonieux et plus viables» (J.-Y. Frétigné. ibid. p. 69). Nous ne sommes pas loin du tragique freudien!
On devine à quel point une personnalité comme Empédocle pouvait être
attirée par le point de l’île où les
quatre éléments étaient les plus
suscep-tibles de se ren-
contrer : la bouche de l’Etna, dont les éruptions
intermit-
tentes présen-
tent de la terre réduite en liquide (lave) par le mélange
de l’Eau, de l’Air et du Feu. En tenant compte de cette cosmologie, la bouche
de l’Etna se révélait le point d’anéantissement dans l’absolue confusion : «Des
masses de feu s’avancent; devant, elles roulent pêle-mêle d’informes quartiers
de roches, des nuées de sables noirs s’envolent avec fracas […] Un fleuve
tranquille laisse s’écouler ses flots […] Rien n’arrête la houle ignée, nulle
digue ne la contient», écrit Empédocle (Cité in M. Krafft. Les feux de la Terre Histoires de volcans, Paris, Gallimard, Col.
Découvertes, # 113, 1991, p. 35). Une telle expérience, le menant par
fascination jusqu’à à se jeter
dans la bouche du volcan, pouvait aussi bien
signifier une rencontre expéri-
mentale sur les fins dernières de l’univers qu’un
simple suicide. Quoi qu’il en soit, toute cette science contenue en un seul
homme faisait du médecin un thaumaturge; du physicien un magicien. Comme
l’écrit encore Frétigné : «Philosophe,
le terme peut sembler inadapté pour ce personnage qui jouit, de son vivant, de
la réputation d’avoir des pouvoirs magiques lui permettant de maîtriser les
forces de la nature. Cette aura mythique est corroborée par sa mort volontaire,
lorsqu’il se serait jeté dans le feu divin de l’Etna, abandonnant à la terre
ses seules sandales. Personnalité déjà extraordinaire pour les Anciens,
“Empédocle, dans les consciences modernes, où il continue à vivre, représente
l’homme antique dans sa force prométhéenne, l’initié de la nature et des
sciences secrètes qui voulut dépasser la condition humaine” [J. Bollack]».
La forte symbolique phallique du volcan – ce pénis éjaculant du feu dans un bruit assourdissant, accompagné
d’odeur de souffre -, est présent dans
la littérature mondiale; en Occident, on en trouve des récits de Pline le Jeune racontant l’éruption fatidique du Vésuve en 79 après J.-C. au roman de Malcolm Lowry
(1909-1957), Under the Volcano (1947)
(surtout lorsqu’on sait que le manuscrit faillit périr dans un incendie). La
trame du roman pourrait fort bien apparaître comme une métaphore de la
cosmologie d’Empédocle où le métissage des éléments sous la pulsion érotique
conduit à une auto-destruction aussi bien que si elle était commandée par la
pulsion de mort qui sépare les êtres. Quoi qu'il en soit, cette fascination pour les effets
ambigus
du feu volcanique a inspiré au philosophe Gaston Bachelard (1884-1962) l'idée d'un complexe d’Empédocle. Qui est fasciné par le feu (l’appel du bûcher), la destruction [par le feu] plus qu’un changement, est perçue carrément comme un
renouvellement. D’Empédocle à Geoffrey Firmin, le consul britannique alcoolique
au Mexique du roman de Lowry, ce type de rêveur illustrerait la thèse de Bachelard. Elle rend compte également de la
synthèse des possibles pour expliquer le récit légendaire de la mort
d’Empédocle.
Cette fascination morbide a hanté également un autre esprit, bien des
millénaires plus tard : le marquis de Sade (1740-1814). Dans sa cosmologie
personnelle où la Nature est destructrice et haineuse, tous les éléments se
mélangent pour faire un Enfer sur terre. Aussi, le phénomène volcanique a-t-il
de quoi séduire ce pervers qui jouissait de se faire péter au nez, d’où l’usage
de cantharide sur une prostituée qui l’accusa d’avoir voulu l'empoisonner. Du
phallus on glisse ici carrément à l’anus. Voilà pourquoi, dans l’Histoire de Juliette, on assiste à l’une
des scènes les plus jouissives du Divin Marquis. Un trio de tribades, Juliette,
Clairwil son éducatrice dans la fortune du vice, et la princesse Olympe Borghèse sont en visite à Naples et en
profitent pour s’épivarder sur les flancs du Vésuve. Comme three is a crowd, ce qui ordinairement ne gêne nullement Sade, devient ici l’occasion d’une autre leçon de philosophie naturelle : «Juliette et Clairwil,
lasses de leur
complice Olympe, décident de l’immoler en la précipitant dans le cratère»
(P. Roger. Sade La philosophie dans le
pressoir, Paris, Grasset, Col. Théoriciens, 1976, p. 159). Après l'avoir savamment torturée, elles la
précipitent «dans les flammes du Vésuve,
sous le prétexte que la princesse “tenant encore à ses préjugés, susceptible
d’être convertie au premier malheur qui lui serait arrivé, […] par cette seule
faiblesse, n’était pas digne de deux femmes aussi corrompues que nous”»,
et, d’ajouter Annie Le Brun : «En
mettant prématurément fin à cette existence, Juliette et Clairwil corrigent en
quelque sorte le manque d’énergie de leur amie, accomplissant par son meurtre
l’excès devant lequel celle-ci s’est dérobée» (A. Le Brun. Soudain un bloc d’abîme, Sade, Paris,
Gallimard, Col. Folio-essais, # 226, 1986, pp. 285-286). Les sens n’étant pas
assez mélangés dans le corps de la princesse méritaient d’aller se ressourcer,
comme Empédocle, au creux d’un cratère rempli de lave.
Pourtant, la princesse Olympe Borghèse était loin d’être une perverse
passive. «Femme très libertine, écrit Roger G. Lacombe dans sa notice du
personnage. Mais ce n’est pas l’amour qui
l’enflamme : “Je ne connais pas l’amour en luxure, dit-elle, je n’adopte
que la lubricité”. Elle déclare : “la plus sainte des lois de mon cœur est
le putanisme… je voudrais être prostituée, mais l’être pour fort peu d’argent.
Cette idée m’échauffe la tête à un point que je ne puis dire”. C’est elle qui
souhaite mourir sur l’échafaud : “voilà où le libertinage m’a conduite,
voilà où je veux vivre et mourir, j’en fais le
serment… je vois l’abîme, et m’y
précipite avec délices”. “Le crime est si délicieux!… je ne connais rien qui
m’échauffe comme le crime : l’amour est si bête auprès de lui… (les
crimes) que la vengeance m’a fait commettre ne paraissent pas aussi bons que
ceux de la lubricité; je chéris ceux-là plus que tout”. Et elle avoue qu’elle
brûle de se souiller d’un parricide. C’est, dit l’experte Juliette, “un être
au-dessus de tous les préjugés et souillé de tous les crimes”. Elle raconte à
Juliette comment, à douze ans, elle fut coupable d’un “infanticide affreux”, un
“infanticide exécrable”, “un meurtre prémédité dans cette espèce de délire,
dans ce décousu, divin langage de l’ivresse où nous plonge la lubricité”. Et
Juliette décrit le “libertinage effréné” de Madame Borghèse, qui avait tous les
goûts, toutes les fantaisies : “un eunuque, un hermaphrodite, un nain, une
femme de quatre-vingts ans, un dindon, un singe, un très gros dogue, une chèvre
et un petit garçon de quatre ans”» (R.-G. Lacombe. Sade et ses masques, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique,
1974, pp. 234-235). Après un tel panégyrique, on se demande comment on peut
être susceptible d’être convertie par un
malheur? Mais le pape Pie VI a prévenu Juliette : Olympe est «à tout moment déchirée de remords», ce que confirme l'infâme Charlotte de Naples: «Ton Olympe est une bégueule, son tempérament l'emporte quelquefois, mais elle est timide et poltronne : il ne faudrait qu'un coup de tonnerre pour convertir une telle femme».
En fait, le meurtre de la princesse Borghèse a pour but de lancer un défi
à la Nature, imago de la mauvaise mère. Si Empédocle voulait se jeter au cœur
du monde où se mêlent les éléments, Clairwil et Juliette, par le sacrifice de
la princesse, confrontent le Vésuve : «Le
crime accompli, Clairwil lance au volcan un défi comparable à ceux que les
libertins adressent à la foudre : “Eh bien! S’il est vrai que cette action
outrage la nature, qu’elle se venge, elle le peut; qu’une éruption se fasse à
l’instant sous nous, qu’une
lave s’ouvre et nous engloutisse…” La nature reste
d’abord muette, se gardant bien de troubler les plaisirs des deux femmes,
enlacées “sur le bourrelet même du volcan”. Pourtant, à peine Clairwil a-t-elle
repris la parole pour se vanter de cette impunité qu’elle est interrompue par
le volcan : “Clairwil n’avait pas fini, qu’une nuée de pierres s’élance et
retombe en pluie autour de nous”. Est-ce la vengeance qui gronde dans le
cratère? Est-ce la réponse attendue? Dans le dialogue qui reprend entre
Juliette et son amie, cette hypothèse n’est même pas évoquée. Le discours de la
philosophie l’exclut. Des deux interprétations données lors de l’éruption,
aucune qui rapporte celle-ci à la provocation de Clairwil. Le défi est déjà
oublié. La divergence est ailleurs» (P. Roger. Op.
cit. pp. 159-160).
Sade réfléchit de la même façon qu’Empédocle fasciné par
ce qui passe au creux du cratère du Vésuve : «Le discours de Clairwil est celui de l’explication physique :
“Rien que de simple à ce phénomène. Chaque fois qu’un corps pesant tombe au
sein du volcan, en agitant les matières qui bouillonnent sans cesse au fond de
sa matrice, il détermine une légère éruption”. À ce propos scientifique,
Juliette répond sur
le mode du badinage : “Crois que tu te trompes sur la
cause de la pluie de pierres qui vient de nous inonder : elle n’est autre
que la demande que nous fait Olympe de ses habits; il faut les lui rendre”».
Ce qui était fort sérieux, constitutif même de la cosmologie d’Empédocle,
devient ici pure risée de la connaissance, de la science et de la philosophie.
Ce qui était amour chez Empédocle est ramené à la seule expression de la haine,
qui, comme le disait la princesse, anime la lubricité qui rend l’amour
«bête» : «Mais derrière le
badinage, c’est une autre position face à la nature qui s’exprime. Ce n’est
pas, bien sûr, la victime immolée qui se fait entendre par cette éruption;
encore moins la voix d’une nature irritée et vengeresse. Mais ce n’est pas non
plus l’insensible nature, réduite à la neutralité du cause à effet
scientifique. La suite du texte, où cesse le dialogue, et où reprend le fil du
récit assumé par Juliette narratrice, confirme et précise le propos badin de
Juliette héroïne : “Nous déjeunâmes ensuite. Aucun bruit ne se fit
entendre; le crime était consommé, la nature était satisfaite” Celle qui a parlé, et qui maintenant se
tait, c’est la nature méchante que le crime met en joie» (P. Roger. Ibid. pp. 160-161).
Ce rot vésuvien nous dit qu’il y a du vivant au fond du cratère. Non la
princesse, bien sûr, mais une forme organique qui réagit à nos turpitudes
auxquelles elle rend hommage contre les lois des hommes. Le volcan
n’est ici
que la métaphore de l’inconscient des deux libertines. L’homicide tabou de la
princesse Borghèse s’adresse au Surmoi de Clairwil et Juliette. Qui ira la plus
loin dans la transgression? Lorsque l’inconscient se manifeste pendant l’amour
sapphique, il ramène les libertines à l’esprit par une pluie de roches.
Clairwil donne la réponse, avatar burlesque de la
cosmologie d’Empédocle. Sans le savoir, elle fait preuve de faiblesse aux yeux de
Juliette qui participera plus tard à son assassinat. Juliette, plus frondeuse, se moque de la Nature, c’est-à-dire à la fois du Ça qui commande le crime et du
Surmoi qui l’interdit. Mais aussi de toutes raisons raisonnantes du genre qui
constituent les sophismes de la philosophie de Sade. De fait, le bloc d’abîme s’est enfoncé et le Néant
s’impose.
Car l’inconscient n’est que le vase du refoulé. Avant le refoulé, il n’y
a que le néant. Sans la lutte du Ça et du Surmoi, il n’y a pas de Moi et le Moi
ne peut être libéré du néant que par l’action du refoulement. C’est la seconde
naissance, celle de la maïeutique socratique dont la «philosophie» de Sade
n’est que l’inversion destrudinale. De quoi peut accoucher un volcan? De la
lave brûlante du Vésuve qui enseveli Pompéi? De la nuée ardente qui brûla sans
consumer Saint-Pierre de la Martinique? Des pluies de roches provenant de la
désintégration même du volcan comme lors de l’éruption du Krakatoa? Des
avalanches de boues qui proviennent d’un quelconque glacier qui coiffe le
sommet du cratère au moment de l’éruption, comme en 1985, en Colombie, lors de
l’éruption du Nevado del Ruiz? Stopper le
refoulement et le néant déstructure l'Être. La tragédie de la pensée présocratique est que l’amour comme la haine,
l’accouplement comme la séparation, conduisent tous deux à la mort. Et c’est
cette tragédie que Freud reformulera en termes psychologiques.
Il y a une autre possibilité, entre le mixage d’Empédocle
et l’explosion
sadienne : le voyage initiatique tel que proposé par Jules Verne
(1828-1905), l’auteur français des voyages extraordinaires de la fin du XIXe siècle. L’un
des premiers romans d’aventures de Jules Verne est le Voyage au centre de la Terre (1864). Il suit juste les Cinq semaines en ballon, le premier roman publié l’année
précédente. Ce n’est pas le plus connu des romans de Verne tant il n’a pas la
richesse et la fougue des romans qui viendront plus tard : Michel Strogoff, Le tour du monde en
quatre-vingts jours et surtout Vingt
mille lieues sous les mers qui reprend un peu la même démarche symbolique du Voyage au centre de la Terre.
Le narrateur, le jeune Axel, nous présente son oncle, le professeur Otto
Lidenbrock de Hambourg. Ce personnage hirsute tombe en possession d’un vieux
manuscrit du XIIe siècle,
l'Heims-Kringla de Snorre Turleson, duquel s'échappe un message codé en runiques d’un alchimiste du XVIe siècle, Arne Saknussemm. En suivant le récit islandais du XIIe siècle, Saknussemm serait pénétré par la bouche d'un volcan, le Snæfellsjökull, plus communément appelé le Sneffels, situé à
l’extrémité ouest de l’Islande, pour se rendre jusqu'au centre de la Terre. Évidemment, Lidenbrock et Axel s’embarquent dans l'aventure. Ils se prennent un guide islandais, Hans Bjelke, et pénètrent à
l’intérieur du volcan avec l’espoir d’y trouver des passages qui permettront de refaire le trajet de Saknussemm. Comme tient à le souligner le biographe américain de
Verne, H. R. Lottman, «Son nouveau livre,
Voyage au centre de la Terre, s’inspirait
d’une science moins visible que les explorations précédentes. Le fait que
l’auteur se permette de spéculer librement sur la nature de la planète, et que
sa recherche commence et s’achève à l’intérieur d’un volcan – thème qui allait
continuer à fasciner Verne – incita certains à voir la descente, avec ses
épreuves et son mystère, comme un voyage initiatique pour le plus jeune des
deux protagonistes» (H. R. Lottman. Jules
Verne, Paris, Flammarion, 1996, p. 129).

En effet, l’intrigue est lente à démarrer. On passe du décryptage du
texte runique à des intrigues secondaires qui font que la première partie du
roman se résume aux difficultés pour se rendre en Islande, alors possession du
Danemark. On a droit également à un cours de volcanologie 101. Contemplant une
carte de l’Islande, le professeur Lidendrock souligne la presqu’île à l’extrémité ouest de l’Islande où est situé le Sneffels :
« “- Une sorte de presqu’île
semblable à un os décharné, que termine une énorme rotule, remarque Axel.
- La comparaison est juste, mon garçon;
maintenant, n’aperçois-tu rien sur cette rotule?
- Si un mont qui semble avoir poussé en mer.
- Bon! c’est le Sneffels.
- Lui-même, une montagne haute de cinq mille pieds, l’une des plus
remarquables de l’île, et à coup sûr la plus célèbre du monde entier, si son
cratère aboutit au centre du globe.
- Mais c’est impossible! m’écriai-je, haussant les épaules et révolté
contre une pareille supposition.
- Impossible! répondit le professeur Lidenbrock d’un ton sévère. Et
pourquoi cela?
- Parce que ce cratère est évidemment obstrué par les laves, les roches
brûlantes, et qu’alors…
- Et si c’est un cratère éteint?
- Éteint?
- Oui. Le nombre des volcans en activité à la surface du globe n’est
actuellement que de trois cents environ; mais il existe une bien plus grande
quantité de volcans éteints. Or, le Sneffels compte parmi ces derniers, et,
depuis les temps historiques, il n’a eu qu’une seule éruption, celle de 1219; à
partir de cette époque, ses rumeurs se sont apaisées peu à peu, et il n’est
plus au nombre des volcans actifs”.
À ces affirmations positives je n’avais absolument rien à répondre…» (J. Verne. Voyage au centre de la Terre, Paris, J. Hetzel, rééd. Livre de
poche, Col. Jules Verne, # 2029, s.d., p. 45).
Le Sneffels est d’une
hauteur de 1,446 mètres d’altitude et sa dernière éruption remonterait à 250
après J.-C. Comme presque tous les volcans islandais, sa caldeira est
recouverte d’un glacier. Verne surestime
donc la hauteur du Sneffels (5 000
pieds
/1,5240 m) et lui donne une éruption mil ans après la dernière
enregis-
trée. Mais là où il a raison : le volcan apparaît bien comme
éteint. Un peu à la manière de l’île de Surtsey, qui émergea de l’Atlantique, au sud-est de l'Islande, à
la suite d’une poussée volcanique en 1963, le Sneffels semble être né sur la
côte ouest de l’Islande, se reliant à cette dernière par une péninsule, le
Snæfelisnes, que l’on voit très bien par image satellite.
Ce qu’il faut surtout
retenir de ce cours de volcanologie 101 donné par le professeur Lidenbrock à
Axel, c’est son aspect symbolique qui nous renvoie à Empédocle et à Sade. La
presqu’île de Snæfelisnes est présentée comme un os, une rotule, donc quelque
chose d’organique et non d’inorganique comme l’est la matière terrestre. Le
Sneffels est situé sur la rotule même. Il apparaît comme un axe entre le monde
terrestre et le monde souterrain. Le couvercle d'une marmite si l'on veut. Le volcan serait donc une porte. Mais
Axel
se rebelle. Cette porte doit être fermée. Comme l’incons-
cient, n’y pénètre pas
qui veut ni sans danger. Pour une fois, l’adoles-
cent lucide semble mieux averti que le
vieux savant perdu dans sa mégalomanie. Car Lidenbrock se refuse à cette hypothèse. Le volcan
est éteint. Sa lave est séchée. En suivant la crevasse, il est possible
d’atteindre le fond de la Terre, c’est-à-dire, ce qui serait dans la cosmologie
d’Empédocle et de Sade, le néant. Lidenbrock prend même les accents de Clairwil
et de Juliette quand, une fois rendu en Islande, il contourne la base du volcan
et lance un défi au Sneffels, comme elles en avaient lancé un au Vésuve : «Voilà donc le géant que je vais dompter»
(J. Verne. Ibid. p. 117). Étrange
voyage que celui que nous propose-là M. Verne.
Voilà aussi pourquoi il met tant de temps à y parvenir. La transgression des voies interdites de
l’inconscient requière une longue préparation et les difficultés de se trouver des
guides (des thérapeutes?) sont multiples.
Lorsque le moment vient de pénétrer à l’intérieur du cratère, comme si le Ciel
avertissait nos aventuriers du
châtiment qui les attend, une trombe s’abat sur
la monta-
gne : «Je portai mes regards
vers la plaine. Une immense colonne de pierre ponce pulvéri-
sée, de sable et de
poussière s’élevait en tournoyant comme une trombe : le vent la rabattait
sur le flanc du Sneffels, auquel nous étions accrochés; ce rideau opaque étendu
devant le soleil produisait une grande ombre jetée sur la montagne. Si cette
trombe s’inclinait, elle devait inévitablement nous enlacer dans ses
tourbillons. Ce phénomène, assez fréquent lorsque le vent souffle des glaciers,
prend le nom de “mistour” en langue islandaise» (J. Verne. Ibid. p. 134). Comme le Vésuve
grommelant ses pierres aux provocatrices Juliette et Clairwil, ici la trombe du
glacier annonce que la transgression risque d’avoir des effets périlleux.
L’itinéraire des
voyageurs au centre de la Terre ressemble à une aventure spéléologique entre
stalactites et stalagmites. On suit des corridors. On s’y perd. On s’y
retrouve. On mesure régulièrement la température
qui, selon la thèse acceptée de Humphrey Davy, devrait se refroidir plus on pénètre au fond du cratère. La croûte terrestre serait-elle
plus épaisse que prévue? Des chemins différents ne cessent de s’offrir. Lequel
prendre? On ne peut quand même pas se diviser. Puis, il semblerait que plutôt
descendre la cheminée, les voyageurs soient en pleine remontée. Une fois la parois de lave
séchée passée : «À midi un changement
d’aspect se produisit dans les parois de la galerie. Je m’en aperçus à
l’affaiblissement de la lumière électrique réfléchie par les murailles. Au
revêtement de lave succédait la roche vive. Le massif se composait de couches
inclinées et souvent disposées verticalement. Nous étions en pleine époque de
transition, en pleine période silurienne» (J. Verne. Ibid. p. 165). La perspicacité du jeune Axel déjoue à nouveau le
lunatique professeur. Nous remontons l’histoire de la Terre. Voici les vestiges
des premières plantes apparues sur la planète. Les voyageurs marchent sur les
traces déshydratées des plantes et des premiers animaux marins dont Axel
ramasse la coquille. La reconnaissance du célèbre trilobite finit par confirmer l’hypothèse
d’Axel.
C'est ici une maladresse du romancier d'avoir voulu suivre une démarche progressive, par ordre du plus ancien au plus récent, pour suivre la chronologie de la vie, plutôt que d'avoir usé de la démarche récurrente, c'est-à-dire, comme le souhaitaient d'Alembert et Marx, procéder par le plus récent pour régresser vers le plus ancien. Comme nous savons que le Stromboli sera le terminus de l'aventure, on peut imaginer une
échelle chronolo-
gique qui part du Sneffels (qui donne accès aux terres les plus ancien-
nes) et va du Silurien au Pliocène puis au Quaternaire à mesure qu'on se rapproche de l'île méditerranéenne. Imbu de la philosophie whig de l'histoire, Verne devait commettre une torsion qui contredisait même la perspective de pénétrer jusqu'au centre de la Terre, c'est-à-dire atteindre les limites les plus reculées de notre planète au fur et à mesure qu'on s'enfonçait dans la cheminée du volcan. Sur le coup, les lecteurs ne semblent pas s'être aperçus de cette bévue poétique.
«La lumière électrique faisait splendidement étinceler les schistes, le
calcaire et les vieux grès rouges des parois. On aurait pu se croire dans une
tranchée ouverte au milieu du Devonshire, qui donna son nom à ce genre de
terrains. Des spécimens de marbres magnifiques revêtaient les murailles, les
uns d’un gris agate avec des veines blanches capricieusement accusées, les
autres de couleur incarnat ou d’un jaune taché de plaques rouges; plus loin,
des échantillons de grisottes à couleurs sombres, dans lesquels le calcaire se
relevait en nuances vives.
La plupart de ces marbres offraient des empreintes d’animaux primitifs.
Depuis la veille, la création avait fait un progrès évident. Au lieu des
trilobites rudimentaires, j’apercevais
des débris d’un ordre plus parfait;
entre autres, des poissons Ganoïdes et ces Sauropteris dans lesquels l’œil du
paléontologiste a su découvrir les premières formes du reptile. Les mers dévoniennes étaient habitées par un grand nombre d’animaux de cette espèce, et
elles les déposèrent par milliers sur les roches de nouvelle formation.
Il devenait évident que nous remontions l’échelle de la vie animale dont
l’homme occupe le sommet. Mais le professeur Lidenbrock ne paraissait pas y
prendre garde». (J.
Verne. Ibid. p. 169).
Obstiné dans sa volonté
de parvenir au centre de la Terre, qui serait le néant d’une telle aventure
insensée, Axel découvre plutôt le chemin qui les conduira tous vers la sortie
et la libération. La lente descente de la cheminée volcanique, aux parois
constituées de laves séchées et faiblement éclairée par la torche électrique,
correspond à un recès dans l’inconscient terrestre. La Terre, comme
l’inconscient, contient le creuset des refoulés de la vie, c’est-à-dire de
toutes ces généalogies d’unicellulaires, de végétaux et d’animaux qui ont
précédé l’arrivée de l’homme et ont mis la table à sa réussite historique
marquée par le progrès libéral tel que le professeur Lidenbrock et Axel le
conçoivent positivement. La scène qui suit, d’ailleurs, est fortement
exemplaire de cette confrontation avec le refoulé du vivant :
«Après dix heures de marche, je remarquai que la réverbération de nos
lampes sur les parois diminuait singulièrement. Le marbre, le schiste, le
calcaire, le grès des murailles, faisaient place à un revêtement sombre et sans
éclat. À un moment où le tunnel devenait fort étroit, je m’appuyai sur sa paroi
gauche.
Quand je retirai ma main, elle était entièrement noire. Je regardai de
plus près. Nous étions en pleine houillère.
“- Une mine de charbon! m’écriai-je.
[…]
Toute l’histoire de la période houillère était écrite sur ces sombres
parois, et un géologue en pouvait suivre facilement les phases diverses. Les
lits de charbon étaient séparés par des strates de grès ou d’argile compacts,
et comme écrasés par les couches supérieures.
À cet âge du monde qui précéda l’époque secondaire, la terre se
recouvrit d’immenses végétations dues à la double action d’une chaleur
tropicale et d’une humidité persistante. Une atmosphère de vapeurs enveloppait
le globe de toutes parts, lui dérobant encore les rayons du soleil.
De là cette conclusion que les hautes températures ne provenaient pas de
ce foyer nouveau. Peut-être même l’astre du jour n’était-il pas prêt à jouer
son rôle éclatant. Les “climats” n’existaient pas encore, et une chaleur
torride se répandait à la surface entière du globe, égale à l’équateur et aux
pôles. D’où venait-elle? De l’intérieur du globe.
En dépit des théories du professeur Lidenbrock, un feu violent couvait
dans les entrailles du sphéroïde; son action se faisait sentir jusqu’aux
dernières couches de l’écorce terrestre; les plantes, privées des bienfaisants
effluves du soleil, ne donnaient ni fleurs ni parfums, mais leurs racines
puisaient une vie forte dans les terrains brûlants des premiers jours.
Il y avait peu d’arbres, des plantes herbacées seulement, d’immenses
gazons, des fougères, des lycopodes, des sigillaires, des astérophylites,
familles rares dont les espèces se comptaient alors par milliers.
Or, c’est précisément à cette exubérante végétation que la houille doit
son origine. L’écorce encore élastique du globe obéissait aux mouvements de la
masse liquide qu’elle recouvrait. De là des fissures, des affaissements
nombreux. Les plantes, entraînées sous les eaux, formèrent peu à peu des amas
considérables.
Alors intervint l’action de la chimie naturelle : au fond des mers,
les masses végétales se firent tourbe d’abord; puis grâce à l’influence des gaz
et sous le feu de la fermentation, elles subirent une minéralisation complète» (J. Verne. op. cit. pp. 170, 172-174).
Puis, Verne, poursuivant
cet exposé dont l’aspect scientifique est pour le moins douteux, ajoute un
avertissement pour le moins prophétique :
«Ainsi se formèrent ces immenses couches de charbon qu’une consommation
excessive doit, pourtant, épuiser en moins de trois siècles, si les peuples
industriels n’y prennent garde.
Ces réflexions me venaient à l’esprit pendant que je considérais les richesses houillères
accumulées dans cette portion du massif terrestre.
Celles-ci, sans doute, ne seront jamais mises à découvert. L’exploitation de
ces mines reculées demanderait des sacrifices trop considérables. À quoi bon,
d’ailleurs, quand la houille est encore répandue pour ainsi dire à la surface
de la terre dans un grand nombre de contrées? Aussi, telles je voyais ces
couches intactes, telles elles seraient lorsque sonnerait la dernière heure du
monde» (J. Verne. ibid. p. 174).
Ne cessant de s’enfoncer
dans les entrailles de la terre, se sentant perdu et incapable de rebrousser
chemin, quelque part sous l’océan Atlantique ou sous l’Islande, Axel, qui s’est éloigné du groupe, tombe dans un état
dépressif. Dans Voyage au centre de la Terre, on peut identifier trois figures de Père. Le plus ancien est aussi le plus lointain; c'est Snorri Turluson, l'auteur de l'Heims Kringla au XIIe siècle qui sème l'idée que l'on peut pénétrer au fond de la terre par le cratère du Sneffels. Puis vient Arne Saknussemm, qui est descendu aux enfers et est ressuscité pour nous laisser le parchemin codé. Enfin, l'oncle Lidenbrock, le «Saint-Esprit» qui ne cesse d'expliquer, d'exposer, de supposer. Il est cette raison raisonnante repoussée par la Juliette de Sade. Pour un auteur si peu religieux que Verne, il est étonnant de voir combien la Trinité agit sur Axel, le jeune héros, comme le spectre du père sur Hamlet. Mais, pas de mère? La profonde vulnérabilité où se trouve plongée Axel, éloigné du groupe, va la faire ressurgir par le moyen religieux. Sans doute est-ce là de ces «préjugés» qui rendaient la princesse Borghèse «susceptible d’être convertie au premier
malheur qui» pu lui arriver? «Quand
je me vis ainsi en dehors de tout secours humain, incapable de rien tenter pour
mon salut, je songeai aux secours du Ciel. Les souvenirs de mon enfance, ceux
de ma mère que je n’avais connue qu’au temps des baisers, revinrent à ma
mémoire. Je recourus à la prière, quelque peu de droits que j’eusse d’être
entendu du Dieu auquel je m’adressais si tard, et je l’implorai avec ferveur.
Ce retour vers la Providence me rendit un peu de calme, et je pus concentrer
sur ma situation toutes les forces de mon intelligence» (J. Verne. ibid. p. 214). C’est le moment le plus
sombre du roman.
Perdu dans un labyrinthe de grottes, privé de nourriture et
épuisant son eau, bientôt la lumière s’éteint et il ne
peut plus qu’avancer,
sans guide, dans les dédales qui le heurtent, le blessent. Sans doute
devrait-il y trouver la mort puisque le monde qu’il a rencontré sous terre est
monde de morts, de fossiles et de houilles. L’irruption du sentiment religieux
devant ce néant nous indique qu’il a véritablement atteint le fond de la Terre en atteignant au désespoir. Les refoulés sont de
la matière morte, à l'image de ces fossiles végétaux et des minéraux cristallisés par
l’action d’une chaleur dont on ignore si elle provenait bien du centre de la
terre ou du soleil. Là où aujourd’hui, nous puisons nos sources énergétiques
carboniques qui obsèdent nos métropoles et leurs gouvernements toujours
assoiffés de nouvelles ressources énergétiques. De l’énergie, Axel n’en a plus. Il faut bien avoir à
l’esprit que cette scène
se passe au moment où l’équipe de voyageurs a vu sa
ration d’eau s'épuiser et réalise qu’elle s’est fourvoyée de chemin; qu’il ne
reste plus qu’à reculer en arrière. L’impasse sur laquelle ouvre l’exploration
des périodes du paléozoïque (l’ère primaire) entre le silurien et le
carbonifère, conduirait-elle, comme dans l’histoire de la nature, à la grande extinction entre le permien et le trias (96% des espèces disparaissent à cette césure)? Ce n’est qu’en trouvant finalement une
nappe souterraine d’eau ferrugineuse que la descente peut se poursuivre, comme
si en s’enfonçant plus dans les profondeurs terrestres, au-delà des vestiges
les plus anciens et morts de la Terre, les voyageurs rencontreraient de
nouvelles expériences liées aux profondeurs de «l’inconscient terrestre».
Est-ce un miracle? Plus exactement, l’effet deus ex machina du romancier qui relance une intrigue
à bout de souffle. Car tel est l'impasse littéraire qui suit le moment
où Axel reprend conscience et entend les voix de ses partenaires de l’autre
côté d’une paroi. Lorsqu’il reprend conscience, il est avec son oncle et
son
guide, dans une grotte immense qui contient un océan. Un océan qui reproduit la
faune aquatique du Mé-
sozoïque, de l’ère secon-
daire. Mer baptisée par son oncle
mer Lindenbrock. Cet mer souterraine a l’avantage de reconstituer un «morceau»
de surface terrestre. Outre le découpage que l’on retrouve
habituellement : récifs, pics, caps, rivages sablonneux, on y retrouve
également de l’air, un ciel avec des nuages et du vent. On y retrouve, grâce à
des effets électriques, de la lumière «morte», des aurores boréales et des pluies averses. Axel va
même jusqu’à écrire (p. 236) «Il faisait
beau». Mais ce ne sont-là qu’illusions. Un mirage sous la croûte
terrestre :
«Nous étions réellement emprisonnés
dans une énorme excavation. Sa largeur, on ne pouvait la juger, puisque le
rivage allait s’élargissant à perte de vue, ni sa longueur, car le regard était
bientôt arrêté par une ligne d’horizon un peu indécise. Quant à sa hauteur,
elle devait dépasser plusieurs lieues. Où cette voûte s’appuyait sur ses
contreforts de granit, l’œil ne pouvait l’apercevoir; mais il y avait un tel
nuage suspendu dans l’atmosphère, dont l’élévation devait être estimée à deux
mille toises, altitude supérieure à celle des vapeurs terrestres, et due sans
doute à la densité considérable de l’air.
Le mot “caverne” ne rend évidemment pas ma
pensée pour peindre cet immense milieu. Mais les mots de la langue humaine ne
peuvent suffire à qui se hasarde dans les abîmes du globe» (J.
Verne. ibid. pp. 236-237).
Car là où il y a de l’eau, de l’air, de la lumière, là est la vie, ce qui
distingue ce gouffre de la houillère où Axel s’était perdu précédemment :
«Mais en ce moment mon attention
fut attirée par un spectacle inattendu. À cinq cents pas, au détour d’un haut
promontoire, une forêt haute, touffue, épaisse, apparut à nos yeux. Elle était
faite d’arbres de moyenne grandeur, taillés en parasols réguliers, à contours
nets et géométriques; les courants de l’atmosphère ne semblaient pas avoir
prise sur leur feuillage, et, au milieu des souffles, ils demeuraient immobiles
comme un massif de cèdres pétrifiés» (J.Verne. ibid. p. 239).
Pour peu, nous nous retrouverions dans l’un de ces cercles où
Virgile conduit Dante en Enfer. Comme sur l’aérolithe où Tintin se retrouve
dans L’étoile mystérieuse, les
personnages de Verne déambulent dans un champ de champignons géants. Dans ce
gouffre immense, claustrophobique, dominé par un océan souterrain, tout est hors d'atteinte. Les formes
terrestres sont amplifiées. Celles de la vie y sont démesurées. Comme dans la houillère,
précédemment, on y retrouve des vestiges …et des vertiges. Des vertiges qui annoncent que l’homme est déstabilisé devant le contenu de l’inconscient; des vestiges d’animaux toutes espèces
et toutes époques confondues :
«“ – Des ossements! m’écriai-je.
Oui, des ossements d’animaux antédiluviens!”
Je m’étais précipité sur ces débris séculaires
faits d’une substance minérale indestructible. Je mettais sans hésiter un nom à
ces os gigantesques qui ressemblaient à des troncs d’arbres desséchés.
“Voilà la mâchoire inférieure du mastodonte,
disais-je; voilà les molaires du dinotherium; voilà un fémur qui ne peut avoir
appartenu qu’au plus grand de ces animaux, au megatherium. Oui, c’est bien une
ménagerie, car ces ossements n’ont certainement pas été transportés jusqu’ici par
un cataclysme. Les animaux auxquels ils appartiennent ont vécu sur les rivages
de cette mer souterraine, à l’ombre de ces plantes arborescentes. Tenez,
j’aperçois des squelettes entiers…” (J. Verne. ibid. pp. 242-243)
À ce moment, Axel comprend qu’il est dans une séquence passée de
l’histoire de la Terre. Comme un prédécesseur de la théorie de la relativité,
il nous suggère, sans le réaliser bien sûr, que plus nous nous éloignons dans
les profondeurs de «l’inconscient terrestre», plus nous nous éloignons dans le
temps, repoussés dans ces durées correspondantes à la profondeur atteinte par
les descentes des cheminées issues du Sneffels. Nous avons ici un exemple de l'effet pervers de la philosophie whig de l'histoire sur le romancier. Dans ces conditions, donc, les
voyageurs n’ont plus qu’à tenter de traverser cet océan souterrain. Aussi, se
fabriquent-ils un radeau.
Dans cette mer océane donc, qui semble être apparue au moment où Axel
évoquait la douceur d’une mère trop tôt disparue, nos navigateurs vivent dans
un monde de géants. Le radeau est fait de bois pétrifiés, en surtarbrandur, trouvé sur place; des espèces
de pins, de sapins et autres conifères. Embraqué sur le radeau, les trois
voyageurs croisent des algues géantes, pêchent un poisson appartenant à une
espèce disparue, Pterychtis. Tous ces poissons sont aveugles. Cette pêche
miraculeuse entraîne Axel dans une série de rêves éveillés – ou plutôt de
cauchemars – à la mesure des connaissances de l’époque sur le passé de la vie
sur terre :
«Ainsi donc, cela paraît constant,
cette mer ne renferme que des espèces fossiles, dans lesquelles les poissons
comme les reptiles sont d’autant plus parfaits que leur création est plus
ancienne.
Peut-être rencontrerons-nous quelques-uns de
ces sauriens que la science a su refaire avec un bout d’ossement ou de
cartilage?
Je prends la lunette et j’examine la mer. Elle
est déserte. Sans doute nous sommes encore trop rapprochés des côtes.
Je regarde dans les airs. Pourquoi
quelques-uns de ces oiseaux reconstruits par l’immortel Cuvier ne
battraient-ils pas de leurs ailes ces lourdes couches atmosphériques? Les
poissons leur fourniraient une suffisante nourriture. J’observe l’espace, mais
les airs sont inhabités comme les rivages.
Cependant mon imagination m’emporte dans les
merveilleuses hypothèses de la paléontologie. Je rêve tout éveillé. Je crois
voir à la surface des eaux ces énormes Chersites, ces tortues antédiluviennes,
semblables à des îlots flottants. Sur les grèves
assombries passent les grands
mammifères des premiers jours, le Leptotherium, trouvé dans les cavernes du
Brésil, le Mericotherium, venu des régions glacées de la Sibérie. Plus loin, le
pachyderme Lophiodon, ce tapir gigantesque, se cache derrière les rocs, prêt à
disputer sa proie à l’Anoplotherium, animal étrange, qui tient du rhinocéros,
du cheval, de l’hippopotame et du chameau, comme si le Créateur, trop pressé
aux premières heures du monde eut réuni plusieurs animaux en un seul. Le
Mastodonte géant fait tournoyer sa trompe et broie sous ses défenses les
rochers du rivage, tandis que le Mégatherium, arc-bouté sur ses énormes pattes,
fouille la terre en éveillant par ses rugissements l’écho des granits sonores.
Plus haut, le Protopithèque, le premier singe apparu à la surface du globe,
gravit les cimes ardues. Plus haut encore, le Pterodactyle, à la main ailée,
glisse comme une large chauve-souris sur l’air comprimé. Enfin, dans les
dernières couches, des oiseaux immenses, plus puissants que le casoar, plus
grands que l’autruche, déploient leurs vastes ailes et vont donner de la tête
contre la paroi de la voûte granitique.
Tout ce monde fossile renaît dans mon
imagination. Je me reporte aux époques bibliques de la création, bien avant la
naissance de l’homme, lorsque la terre incomplète ne pouvait lui suffire
encore. Mon rêve alors devance l’apparition des êtres animés. Les mammifères
disparaissent, puis les oiseaux, puis les reptiles de l’époque secondaire, et
enfin les poissons, les crustacés, les mollusques, les articulés. Les zoophytes
de la période de transition retournent au néant à leur tour. Toute la vie de
la terre se résume en moi, et mon cœur est seul à battre dans ce monde
dépeuplé. Il n’y a plus de saisons; il n’y a plus de climats; la chaleur
propre du globe s’accroît sans cesse et neutralise celle de l’astre radieux. La
végétation s’exagère. Je passe comme une ombre au milieu des fougères arborescentes,
foulant de mon pas incertain les marres irisées et les grès bigarrés du sol; je
m’appuie au tronc des conifères immenses; je me couche à l’ombre des
Sphenophylles, des Asterophylles et des Lycopodes hauts de cent pieds.
Les siècles s’écoulent comme des jours! Je
remonte la série des transformations terrestres. Les plantes disparaissent; les
roches grantiques perdent leur pureté; l’état liquide va remplacer l’état
solide sous l’action d’une chaleur plus intense; les eaux courent à la surface
du globe; elles bouillonnent, elles se volatilisent; les vapeurs enveloppent la
terre, qui peu à peu ne forme plus qu’une masse gazeuse, portée au rouge blanc,
grosse comme le soleil et brillante comme lui.
Au centre de cette nébuleuse, quatorze cent
mille fois plus considérable que ce globe qu’elle va former un jour, je suis
entraîné dans les espaces planétaires! Mon corps se subtilise, se sublime à son
tour et se mélange comme un atome impondérable à ces immenses vapeurs qui
tracent dans l’infini leur orbite enflammée!
Quel rêve! Où m’emporte-t-il? Ma main
fiévreuse en jette sur le papier les étranges détails! J’ai tout oublié,et le
professeur et le guide, et le radeau! Une hallucination s’est emparée de mon
esprit…» (J. Verne. ibid. pp. 258 à
262).
Hallucination? oui, mais Axel remet à l’endroit ce que Verne, l’auteur, avait mis à l’envers. Au cœur de la Terre, Axel éprouve une résurgence animée par la mémoire de
toutes les espèces et de toutes les périodes confondues. Sauriens et mammifères
qui ne se sont jamais côtoyés se rencontrent dans cet inconscient terrestre qui
se traduit par un délire onirique que la raison contrôle, sans doute, mais que
les référents symboliques amplifient. Tous ces animaux sont reconnus pour leur
taille, leur force, leur puissance. Devant un océan-néant, où les
fossiles-vivants sont aveugles, les trois explorateurs sont confrontés à un
monde désorienté. Ils naviguent à l’aveuglette, se croient sous l’Écosse,
mesurent approximativement la distance parcourue par le radeau fait de bois
pétrifié. Toutes ces images renvoient à ce qu’est l’inconscient peuplé de cadavres fossilisés de refoulés, de souvenirs engloutis, de mémoires mortes.
Seule l’activité de l’Imaginaire d’Axel restitue ces mondes en les confondant.
Parce qu’ils les anticipent. Le refoulé revient avec la mère-océane.
L’inconsolable deuil de ses douces caresses se transforme en angoisse de la
castration, tant l’imago du mauvais Père se niche au creux même de l’imago de la bonne Mère. L’immensité du gouffre, l’étendue infinie de la mer souterraine,
les champignons géants, les squelettes d’animaux gigantesques réduisent Axel et
ses deux amis en êtres minuscules, insignifiants si jamais ils en venaient à
accoster au Parc Jurassique. Et la fantaisie prémonitoire d’Axel va se
réaliser.
Un pic enfoncé dans l’océan souterrain est remonté avec des traces de
dents imprimées dans le métal. Le rêve pourrait-il ne pas être qu’un rêve, mais
se transformer en cauchemars et les animaux fantastiques se révéler des
monstres infantiles? Car les monstres qui sortent de l’inconscient sont les
seuls véritables monstres qui existent. Si des sociétés peuvent engendrer des
Tamerlan, des Hitler, des Staline ou des G. W. Bush, c’est qu’il existe un
tabou que ces individus franchissent et libèrent, comme le veut la métaphore de
la boîte de Pandore, tous ces monstres enfermés dans l’inconscient et qui les
habitent. Lorsque Axel voit l’empreinte des dents, son émoi le trouble. Et si
ces monstres rêvés existaient dans ce gouffre fermé au centre de la Terre? Dans
le journal qu’il tient de la traversée, il écrit :
«Je cherche à me rappeler les
instincts particuliers à ces animaux antédiluviens de l’époque secondaire, qui,
succédant aux mollusques, aux crustacés et aux poissons, précédèrent
l’apparition des mammifères sur le globe. Le monde appartenait alors aux
reptiles. Ces monstres régnaient en maîtres dans les mers jurassiques. La
nature leur avait accordé la plus complète organisation. Quelle gigantesque
structure! quelle force prodigieuse! Les sauriens actuels, alligators ou
crocodiles, les plus gros et les plus redoutables, ne sont que des réductions
affaiblies de leurs pères des premiers âges!» (J. Verne. ibid. pp. 266-267).
Là où toutes ces bêtes se mélangeaient avec leurs successeurs
mammifériens, la pensée analytique de Axel remet de l’ordre dans ses images de
la préhistoire. Il partage les mégatheriums des dinosaures. Il reconnaît la
chaîne des évolutions animales. Il tente de se rappeler les instincts particuliers à ces animaux antédiluviens. Le savant
(le Moi) reprend le contrôle sur le délire nourri de l’inconscient des
angoisses infantiles, dont celui de la castration est évidemment le plus
important. Et ces monstres vont se matérialiser dans la Mère Lidenbrock :
«Je frissonne à l’évocation que je
fais de ces monstres. Nul œil humain ne les a vus vivants. Ils apparurent sur
la terre mille siècles avant l’homme, mais leurs ossements fossiles, retrouvés
dans ce calcaire argileux que les Anglais nomment le lias, ont permis de les
reconstruire anatomiquement et de connaître leur colossale conformation.
J’ai vu au Muséum de Hambourg le squelette de
l’un de ces sauriens qui mesurait trente pieds de longueur. Suis-je donc
destiné, moi, habitant de la terre, à me trouver face à face avec ces
représentants d’une famille antédiluvienne? Non! c’est impossible. Cependant la
marque des dents puissantes est gravée sur la barre de fer, et à leur
empreinte, je reconnais qu’elles sont coniques comme celles du crocodile.
Mes yeux se fixent avec effroi sur la mer. Je
crains de voir s’élancer l’un de ces habitants des cavernes sous-marines» (J.
Verne. ibid. p. 267).
De l’inconscient de la terre, comme de celui des hommes, les figures
privilégiés de monstres renvoient à l’image du Père primitif, c’est-à-dire le
mauvais père, celui qui tourmente et castre ses enfants. C’est ainsi
que la
fantaisie ultérieure n’a cessé de représenter les dinosaures, en particulier
les carnivores. Allosaurus et Tyrannosaurus Rex s’opposent à l’image quasi
maternelle associée aux herbivores, Brontosaurus, Diploducus et Brachiosaurus.
Ceux-ci mangent constamment pour
nourrir un corps de plusieurs tonnes, tandis que les seconds les dévorent. La série filmée des Jurassik Park reprend ces
identifications et, par le fait même, poursuivt une association infantile qui
remonte à Jules Verne au moins.
Comme ils sont sur mer, c’est donc aux dinosaures marins que Hans, Axel
et l’oncle Lidenbrock vont se
trouver confronter à l’ichythyosaurus et au
plesio-
saurus. Ces monstres, comme des serpents de mer, soulèvent le radeau.
Bientôt, nos naviga-
teurs improvisés s’aperçoi-
vent qu’ils sont pris au beau
milieu d’un combat entre les deux monstres marins. Une fois l’ichythyosaurus
vainqueur, ce dernier ne s’en prend pas aux navigateurs mais retourne dans sa
caverne, dans les fonds marins. C’est bien simple : pour ce monde englouti, la vie humaine n’existe pas. Tout comme dans l’inconscient, le Sujet est inexistant.
Enfin, au milieu de l’océan souterrain, nos héros voient jaillir une
puissante colonne d’eau. Au départ, ils pensent à une sorte de baleine immense,
terrifiante; mais ce n’est qu’un îlot
volcanique et le jet d’eau s’avère être
un geyser qui, comme tout le reste dans ce voyage, est amplifié jusqu’à la
démesure. Démesuré, également, l’orage qui suit et qui agite le radeau jusqu’à
l’envoyer s’échouer sur les écueils et projeter les voyageurs sur le rivage de
la mer. C’est à peine croyable qu’à travers toutes ces aventures pour le moins
agitées, le trio ait pu survivre sur ce qui restait de rations. Maintenant, ils
se retrouvent gros jean comme devant. N’empêche, il faut avancer. Lidenbrock
qui, comme Juliette, a osé défier le Sneffels, revient à son obsession :
«Ah! la fatalité me joue de pareils
tours! L’air, le feu et l’eau combinent leurs efforts pour s’opposer à mon
passage! Eh bien! l’on saura ce que peut ma volonté. Je ne céderai pas, je ne
reculerai pas d’une ligne, et nous verrons qui l’emportera de l’homme ou de la
nature!» (J. Verne. ibid. p.
299). Les motivations prométhéennes de Lidenbrock ne tiennent nullement compte de
sa propre sécurité ni de celle de son neveu Axel et de son guide Hans. C’est un
combat entre lui – l’homme – et la nature. Cet esprit bourgeois, fier et
insolent, annonce qu’aucun secret de la nature, de l’inconscient, ne lui
résistera. Pas plus qu’il n’écoutera les mises en garde de son neveu qui, seul,
semble avoir conservé sa raison.
Le voyage continue. Axel et Lidenbrock explorent le rivage pendant que
Hans répare le radeau : «L’espace
compris entre les relais de la mer et le pied des contreforts était fort large.
On pouvait marcher une demi-heure avant d’arriver à la paroi des rochers. Nos
pieds écrasaient d’innombrables coquillages de toutes formes et de toutes
grandeurs, où vécurent les animaux des premières époques. J’apercevais aussi
d’énormes carapaces dont le diamètre dépassait souvent quinze pieds. Elles
avaient appartenu à ces gigantesques glyptodons de la période pliocène dont la
tortue moderne n’est plus qu’une petite réduction. En outre le sol était semé
d’une grande quantité de débris pierreux, sortes de galets arrondis par la lame
et rangés en lignes successives. Je fus donc conduit à faire cette remarque,
que la mer devait autrefois occuper cet espace. Sur les rocs épars et maintenant
hors de ses atteintes, les flots avaient laissé des traces évidentes de leur
passage» (J. Verne. ibid. p.
301). L’impression laissé par ce passage, outre le fait que nos explorateurs
ont quitté la couche mésozoïque pour atteindre celle du Cénozoïque, ressemble à
n’importe quel compte-rendu d’un paléontologue foulant sur terre les vestiges
fossiles.
Mais ce serait là une erreur. En fait Lidenbrock et son neveu ont atteint
le fond de l’inconscient terrestre :
«Nous avancions difficilement sur
ces cassures de granit, mélangées de silex, de quartz et de dépôts
alluvionnaires, lorsqu’un champ, plus qu’un champ, une plaine d’ossements
apparut à nos regards. On eût dit un cimetière immense, où les générations de
vingt siècles confondaient leur éternelle poussière. De hautes extumescences de
débris s’étageaient au loin. Elles ondulaient jusqu’aux limites de l’horizon et
s’y perdaient dans une brume fondante. Là, sur trois milles carrés peut-être,
s’accumulait toute l’histoire de la vie animale, à peine écrite dans les
terrains trop récents du monde habité.
Cependant, une impatiente curiosité nous
entraînait. Nos pieds écrasaient avec un bruit sec les restes de ces animaux
anté-historiques, et ces fossiles dont les muséums des grandes cités se
disputent les rares et intéressants débris. L’existence de mille Cuvier
n’aurait pas suffi à recomposer les squelettes des êtres organiques couchés
dans ce magnifique ossuaire.
J’étais stupéfait. Mon oncle avait levé ses grands bras vers l’épaisse voûte qui nous servait de ciel. Sa bouche ouverte
démesurément, ses yeux fulgurants sous la lentille de ses lunettes, sa tête
remuant de haut en bas, de gauche à droite, toute sa posture enfin dénotait un
étonnement sans borne. Il se trouvait devant une inappréciable collection de
Leptotherium, de Mericotherium, de Lophodions, d’Anoplotherium, de Megatherium,
de Mastodontes, de Protopithèques, de Ptérodactyles, de tous les monstres
antédiluviens entassés pour sa satisfaction personnelle. Qu’on se figure une
bibliomane passionné transporté tout à coup dans cette fameuse bibliothèque
d’Alexandrie brûlée par Omar et qu’un miracle aurait fait renaître de ses
cendres! Tel était mon oncle le professeur Lidenbrock.
Mais ce fut un bien autre émerveillement,
quand, courant à travers cette poussière organique, il saisit un crâne dénudé,
et s’écria d’une voix gémissante :
“Axel! Axel! Une tête humaine!”» (J.
Verne. ibid. pp. 303-305).
Ce foisonnement indistinct d’espèces bigarrées dans le rêve éveillé
d’Axel et qui ne cessait depuis de susciter sa hantise des monstres
préhistoriques se révèle maintenant pour ce qu’il est : une réalité morte.
Et l’homme qui, dans l’idéologie du progrès véhiculée par Lidenbrock et Axel
trône sur la succession du vivant, trône sur ce cimetière où se sont accumulées toutes les espèces, mêlées,
de la préhistoire. Que nous révèle donc l’inconscient terrestre? Que le refoulé
est de la matière morte. Des désirs sans vie, des angoisses pétrifiées, des
ressentiments morbides, des convoitises pourrissantes. Dans la réalité, ce ne
sont plus que des spectres, des mirages, des fantômes, des illusions perdues.
Vaincre la nature, pour Lidenbrock, c’est trôner au sommet de ce cimetière
qu’est l’inconscient terrestre. Mais cela, Verne ne dit pas qu’il en fut
véritablement conscient.
Le crâne perdu dans l’ensemble des ossements antédiluviens n’est qu’un
présage du sort de l’espèce comme de toutes les autres :
«On comprendra donc les
stupéfactions et les joies de mon oncle, surtout quand, vingt pas plus loin, il
se trouva en présence, on peut dire face à face, avec un des spécimens de
l’homme quaternaire.
C’était un corps humain absolument
reconnaissable. Un sol d’une nature particulière, comme celui du cimetière
Saint-Michel, à Bordeaux, l’avait-il ainsi conservé pendant des siècles? je ne
saurais le dire. Mais ce cadavre, la peau tendue et parcheminée, les membres
encore moelleux – à la vue du moins -, les dents intactes, la chevelure
abondante, les ongles des mains et des orteils d’une grandeur effrayante, se
montrait à nos yeux tel qu’il avait vécu.
J’étais muet devant cette apparition d’un
autre âge. Mon oncle, si loquace, si impétueusement discoureur d’habitude, se
taisait aussi. Nous avions soulevé ce corps. Nous l’avions redressé. Il nous
regardait avec ses orbites caves. Nous palpions son torse sonore» (J.
Verne. ibid. p. 308).
Pour une fois, «ll'Esprit-Saint» semble sans voix devant la découverte traumatisante : l'homme n'est qu'un échantillon parmi cette foule d'ossements inattendue. Comme le Surmoi est sans voix devant le refoulé, là même où ses discours, qu'ils soient d'ordre moral, philosophique, scientifique ou psychologique, ne parviennent pas à pénétrer et à agir comme sur le monde extérieur, et sont condamnés pour leurs «préjugés», comme la princesse Borghèse, à être balancés au creux du néant. Cet homme momifié par le processus de décomposition propre au gouffre souterrain annonce l'avant-dernière étape de l'évolution de la vie sur Terre. Plus que Lidenbrock et Axel avancent, plus ils pénètrent dans le monde «artificiel» où cet homme a vécu, et où il vit encore, peut-être? :
«C’était la végétation de l’époque
tertiaire dans toute sa magnificence. De grands palmiers, d’espèces aujourd’hui
disparues, de superbes palmacites, des pins, des ifs, des cyprès, des thuyas,
représentaient la famille des conifères, et se reliaient entre eux par un
réseau de lianes inextricables. Un tapis de mousses et d’hépathiques revêtait
moelleusement le sol. Quelques ruisseaux murmuraient sous ces ombrages, peu
dignes de ce nom, puisqu’ils ne produisaient pas d’ombre. Sur leurs bords
croissaient des fougères arborescentes semblables à celles des serres chaudes
du globe habité. Seulement, la couleur manquait à ces arbres, à ces arbustes, à
ces plantes privées de la vivifiante chaleur du soleil. Tout se confondait dans
une teinte uniforme, brunâtre et comme passée. Les feuilles étaient dépourvues
de leur verdeur, et les fleurs elles-mêmes, si nombreuses à cette époque
tertiaire qui les vit naître, alors sans couleurs et sans parfums, semblaient
faites d’un papier décoloré sous l’action de l’atmosphère.
Mon oncle Lidenbrock s’aventura sous ces
gigantesques taillis. Je le suivis, non sans une
certaine appréhension. Puisque
la nature avait fait là les frais d’une alimentation végétale, pourquoi les
redoutables mammifères ne s’y rencontreraient-ils pas? J’apercevais dans ces
larges clairières que laissaient les arbres abattus et rongés par le temps, des
légumineuses, des acérines, des rubiacées, et mille arbrisseaux comestibles,
chers aux ruminants de toutes les périodes. Puis apparaissaient, confondus et
entremêlés, les arbres des contrées si différentes de la surface du globe, le
chêne croissant près du palmier, l’eucalyptus australien, s’appuyant au sapin
de la Norvège, le bouleau du Nord confondant ses branches avec les branches du
kauris zélandais. C’était à confondre la raison des classificateurs les plus
ingénieux de la botanique terrestre» (J. Verne. ibid. pp. 316-317).
Comme si la rencontre vers les profondeurs de l’inconscient terrestre, prophétisé par le
rêve apocalyptique de Axel, venait maintenant se concrétiser. Tout y est
momifié, statufié et non vif et alerte, comme dans le cauchemar. La mort est saisie dans un mimétisme de la vie avec un relent de sadisme-anal. On y reconnaît des
essences d’arbre incompatibles entre elles. Les fleurs n'ont même plus de parfum, essentiel à leur reproduction. C’est un musée Grévin de la nature.
Les limites du mirage sont inexistantes, comme les parois du creux où s'agitent les flots de la mer Lidenbrock. Ce à quoi s’attendait Axel lors de la
traversée de la mer mésozoïque va maintenant se réaliser dans la forêt
cénozoïque :
«Soudain, je m’arrêtai. De la main,
je retins mon oncle.
La lumière diffuse permettait d’apercevoir les
moindres objets dans la profondeur des taillis. J’avais cru voir… Non!
réellement, de mes yeux, je voyais des formes immenses s’agiter sous les
arbres! En effet, c’étaient des animaux gigantesques, tout un troupeau
de
mastodontes, non plus fossiles, mais vivants, et semblables à ceux dont les
restes furent découverts en 1801 dans les marais de l’Ohio! J’apercevais ces
grands éléphants dont les trompes grouillaient sous les arbres comme une légion
de serpents. J’entendais le bruit de leurs longues défenses dont l’ivoire
taraudait les vieux troncs. Les branches craquaient, et les feuilles arrachées
par masses considérables s’engouffraient dans la vaste gueule de ces monstres.
Ce rêve où j’avais vu renaître tout ce monde des temps anté-historiques, des
époques ternaire et quaternaire, se réalisait donc enfin! Et nous étions là,
seuls, dans les entrailles du globe, à la merci de ses farouches habitants.
Mon oncle regardait.
“Allons, dit-il tout d’un coup en me
saisissant le bras, en avant, en avant!
- Non! m’écriai-je, non! Nous sommes sans
armes! Que ferions-nous au milieu de ce troupeau de quadrupèdes géants? Venez,
mon oncle, venez! Nulle créature humaine ne peut braver impunément la colère de
ces monstres.
- Nulle créature humaine! Répondit mon oncle,
en baissant la voix! Tu te trompes, Axel! regarde, regarde là-bas! Il me semble
que j’aperçois un être vivant! Un être semblable à nous! un homme!”» (J.
Verne. ibid. pp. 317-318).
Comme tout le reste, l'humanoïde entraperçu dans la forêt tertiaire est démesuré par rapport à l'homme moderne :
«Ce n’était plus l’être fossile
dont nous avions relevé le cadavre dans l’ossuaire, c’était
un géant, capable
de commander à ces monstres. Sa taille dépassait douze pieds. Sa tête, grosse
comme la tête d’un buffle, disparaissait dans les broussailles d’une chevelure
inculte. On eût dit une véritable crinière, semblable à celle de l’éléphant des
premiers âges. Il brandissait de la main une branche énorme, digne houlette de
ce berger antédiluvien.
Nous étions restés immobiles, stupéfaits. Mais
nous pouvions être aperçus. Il fallait fuir.
“Venez, venez”, m’écriai-je, en entraînant mon
oncle, qui pour la première fois se laissa faire!
Un quart d’heure plus tard, nous étions hors
de la vue de ce redoutable ennemi» (J. Verne. ibid. p. 320).
Évidemment,
la paléontologie humaine n'a rien à voir ici. Contrairement à la
découverte de l'homme momifié, Lidenbrock ne se lancera pas dans un
discours savant sur la nature de ce géant humanoïde. Si l'on considère
que l'espèce Homo neanderthalensis est décrite pour la première fois en 1864, c'est-à-dire l'année même de la première édition du Voyage au centre de la Terre, et qu'il s'agit bien du premier hominidé fossile
identifié, Verne retourne aux fa-
meux
«géants»
à la durée de vie multi-
centenaire tels que décrits dans le second récit
de la création de la Genèse. Chronologie historique et chronologie
géologique se rencontrent, la première complétant le vide
insupportable laissé par la seconde. Cet homme du fond de la Terre est
une fantaisie de l'inconscient terrestre à des humains qui n'en savent
pas encore assez, mais soupçonnent que la physionomie humaine n'a pas
toujours été la même depuis l'apparition du premier hominidé. Plus que
les récentes découvertes de la paléoanthropologie, l'attitude d'Axel,
qui qualifie sans le connaître cet homme d'ennemi, renvoie à l'attitude typique des bourgeois conquérants devant
les mondes «sauvages» à dominer. Aussi, Axel se met-il à réfléchir sur
cette expérience pour le moins traumatisante. Peu à peu, il réalise
l'aspect illusoire de tout ceci :
«Et maintenant que j’y songe
tranquillement, maintenant que le calme s’est refait dans mon esprit, que des
mois se sont écoulés depuis cette étrange et surnaturelle rencontre, que
penser, que croire? Non! c’est impossible! Nos sens ont été abusés, nos yeux
n’ont pas vu ce qu’ils voyaient! Nulle créature humaine n’existe dans ce monde
subterrestre! Nulle génération d’hommes n’habite ces cavernes inférieures du globe,
sans se soucier des habitants de sa surface, sans communication avec eux! C’est
insensé, profondément insensé!
J’aime mieux admettre l’existence de quelque
animal dont la structure se rapproche de la structure humaine, de quelque singe
des premières époques géologiques, de quelque protopithèque, de quelque
mésophi-thèque semblable à celui que découvrit M. Lartet dans le gîte ossifère
de Sansan! Mais celui-ci dépassait par sa taille toutes les mesures données par
la paléontologie moderne! N’importe! Un singe, oui, un singe, si
invraisemblable qu’il soit! Mais un homme, un homme vivant, et avec lui toute
une génération enfouie dans les entrailles de la terre! Jamais!
Cependant, nous avions quitté la forêt claire
et lumineuse, muets d’étonnement, accablés sous une stupéfaction qui touchait à
l’abrutissement. Nous courions malgré nous. C’était une vraie fuite, semblable
à ces entraînements effroyables que l’on subit dans certains cauchemars.
Instinctivement, nous revenions vers la mer Lidenbrock, et je ne sais dans
quelles divagations mon esprit se fût emporté, sans une préoccupation qui me
ramena à des observations plus pratiques» (J. Verne. ibid. pp. 320-321).
On penserait que Verne allait dépasser les limites des fantaisies
préhistoriques lorsqu’il permet à Axel de récupérer un vieux poignard
rouillé :
«“Est-ce donc l’arme de quelque
guerrier antédiluvien, m’écriai-je, d’un homme vivant, d’un contemporain de ce
gigantesque berger? Mais non! Ce n’est pas un outil de l’âge de pierre! Pas
même de l’âge de bronze! Cette lame est d’acier…”
Mon oncle m’arrêta net dans cette route où
m’entraînait une divagation nouvelle, et de son calme froid il me dit :
“Calme-toi, Axel, et reviens à la raison. Ce
poignard est une arme du XVIe siècle, une véritable dague, de celles que les
gentilshommes portaient à leur ceinture pour donner le coup de grâce. Elle est
d’origine espagnole. Elle n’appartient ni à toi, ni à moi, ni au chasseur, ni
même aux êtres humains qui vivent peut-être dans les entrailles du globe!» (J.
Verne. ibid. p. 323)
Et Lidenbrock de déchiffrer les initiales d'Arne Saknussemm sur une plaque de granit.
Cette
scène dramatique sert toutefois de crochet en vue d'articuler
l'évolution humaine à celle de la nature.
Qu'importe le fait que L'origine des espèces (1859, première édition française 1862) de Charles Darwin vient de paraître, l'important est que l'on reconnaisse la leçon morale de
l'expédition qui se ramène à la vieille légende médiévale du dit des
trois morts aux trois vivants : «Vous êtes ce que nous étions et vous
deviendrez ce que nous sommes». Ébranlez par cette dernière découverte,
les trois explorateurs se sentent sûr de la voie de retour,
puisque Saknussemm était revenu relater son voyage. Mais le corridor
qu’ils
empruntent est obstrué par un bouchon de lave qui doit dater d’une
éruption
ultérieure au voyage de Saknussemm. Axel décide donc de faire sauter ce
bouchon. L’explosion entraîne un tremblement de terre qui risque de
faire
s’effondrer toute la galerie. Une partie de la Mer Lidenbrock emporte le
radeau
et les trois explorateurs dans un maëlstrom sorti tout droit d’un conte
de Poe
qui a tant inspiré Verne à plusieurs endroits.
Dans
l’obscurité totale, ils sont
emportés à travers des gouffres qui
de la descente les font passer à la
remontée. Au bout de
ce dernier mouvement, Lidenbrock doit se rendre à l’évidence. Le radeau
est
entré dans une cheminée d’un volcan en éruption et se trouve emporté,
non plus
par de l’eau mais par de la lave, jusqu’à la surface du globe, et c’est
sur
l’île du Stromboli, dans la Méditerranée, qu'ils finissent par regagner
la surface de la Terre. Ainsi, de corridors en corridors, de
cheminées en gouffres, d’une mer océane à des forêts fossilisées,
l’expédition
Lidenbrock aura voyagé au centre de la Terre et sera revenu pour en
tirer le
fruit des hommages et de la reconnaissance publique. Tout est bien qui
finit
bien.
Ce voyage fantaisiste, loin d’être le meilleur roman de Jules Verne,
possède toutefois cette qualité, jusqu’à présent sous-estimée, de poser la
problématique du rapport du vivant à
l’inconscient. Il est certain que les cauchemars d’Axel, les expériences de
Lidenbrock dans la forêt tertiaire ou les menaces de régression qui ne cessent
de ressurgir aux moments de privations d’eau, de nourriture, de lumière ou lors d’un
désespoir à la limite du nihilisme, expriment l’émergence à la conscience non
seulement du passé historique lié à la venue et au développement de l’humanité,
mais également du cortège des expériences du vivant tout au long des milliards
d’années qui séparent l’apparition de vies microcosmiques à l’apparition de
Lucy et des siens.
Cette résurrection au niveau de la conscience collective, opérée
progressivement et méthodiquement par l’épistémologie des sciences modernes de
la Terre n’a été vue que sous son angle scientifique. Jules Verne a été l’un
des premiers, sinon le premier, à utiliser ces connaissances, alors fort
incomplètes à l’époque, pour
tracer une trajectoire à la fois spatiale et
temporelle qui équivaut à une démarche freudien-
ne qui interroge-
rait cet
incons-
cient collectif que Freud se refusait obstinément de reconnaître. Les
rêves éveillés, les délires, les mirages subterrestres; tout cela «parle» et,
bien interrogé, pourrait révéler des éléments difficilement compréhensibles des
comportements collectifs, passés et actuels. Il en va déjà ainsi lorsqu'on partage entre le cortex, le cerveau limbique et le cerveau reptilien que l'on associe aux émotions primaires, l'organisation physiologique du cerveau humain. La longue frontière qui séparait
jadis l’histoire de la vie de l’histoire de l’humanité sur Terre semble
désormais définitivement rompue. Quatre milliards d’années laissent autant de traces
mémorielles parmi les espèces vivantes que sept milles ans dans la mémoire
humaine. En fait, tout ce qu’il est loisible de dire, c’est que le Voyage au centre de la Terre ne fait que
débuter⌛
Montréal
29 juin 2014
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