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Vermeer de Delft. Le proxénète |
On le qualifie comme le plus vieux métier du monde, et c’est

À l’origine, disent les historiens, la prostitution était sacrée. Dans les diverses civilisations d’Orient, dès la Révolution néolithique, la liaison du sexe et du sacré fait pendant à la guerre. «La prostitution sacrée prolonge, du côté féminin, les rites masculins». Jean-Jacques Servais et Jean-Pierre Laurend nous disent ce qu’est la prostitution sacrée : «La prostitution sacrée se définit sur trois plans : le religieux, l’humain et le matériel. Le

Nos auteurs écrivent encore : «Même à son épilogue, l’acte demeure au niveau du divin : la prostituée verse son salaire au trésor du temple. Institutionnaliser, organiser, exploiter relayèrent l’élan primitif. Et des temples entretenaient, à côté de l’atelier où d’autres esclaves sacrées fabriquaient les tissus de lin fin, leur troupe de prostituées sacrées. Peu à peu, l’institution oblitère le principe et ne se justifie plus que par l’usage et l’efficacité. Pourtant l’amour concret, chez les peuples d’Orient, s’épanouit toujours dans les mailles du divin et du magique… (2)
Le second plan de la prostitution sacrée, selon nos auteurs, c’est l’aspect humain de la prostitution. «Au-delà de la jouissance et de l’extase confondues,

Car s’il y a prostitution sacrée, toutes les prostitutions ne sont pas sacrées. Si les femmes babyloniennes sont reconnues pour pratiquer la prostitution au temple pour la gloire du dieu et le bénéfice du trésor sacré, toutes les prostituées de Babylone ne se recrutent pas proche des temples. Qui a des envies pressants et ne veut payer son dû au temple, ira chercher sa satisfaction dans les tavernes (déjà!). Alors que la procréation est intimement associée à la prostitution sacrée (soit avec la prostituée, soit comme ex-voto), les clients des premiers bordels sont là pour éviter précisément la progéniture. «L’objectif est différent, précise Véronique Grandpierre. Aucune procréation n’est souhaitée. Il s’agit seulement d’un lieu où assouvir un plaisir masculin, un lieu où le gauche

Cette prostitution profane montre combien le troisième plan de la prostitution sacrée contenait en lui-même son émancipation du rituel de la fertilité, car «l’amour également est concret. “Lorsqu’on parlait d’amour à la jeune Égyptienne, écrit Maspero


Il faut toutefois reconnaître que, parallèlement au «puritanisme» juif, les grands empires de la Basse-Antiquité ont commencé à réagir contre la


Ce qui apparaît avec la prostitution grecques, mais qui ne signifie nullement qu’elle n’ait jamais existé dans les autres civilisations, c’est la prostitution masculine, en fait celle des jeunes garçons qui décidaient de poursuivre leur rites d’initiation de l’éphébie jusqu’à un âge adulte. Ce sont eux que les rhétoriciens appelleront les pornoï. À l’époque d’Alexandre le Grand, Démosthènes fut ciblé à cause de l’un des membres de

Les bas-fonds athéniens n’étaient que le signe avant-coureur de ce que seront les bas-fonds romains. Pourtant, dans la sévère Rome républicaine, la prostitution avait commencé comme à Corinthe, c’est-à-dire en tant que prostitution sacrée. Les Caton, les Brutus et autres Scævola n’auraient pas affichés

C’est dans ce contexte qu’une brutalisation de la prostitution apparaît qui semble ne jamais avoir eu de points de comparaison auparavant. Prostituées et bandits de grands chemins ou pirates de la mare nostrum mêlent le meurtre et le sexe. En s’étendant sous le régime impérial, la concentration de la richesse s’est ramassée sur quelques familles privilégiées alors qu’une masse toujours plus grande ne s’est enrichie, elle, que de pauvres, de misérables, de déclassés et de prolétaires urbains. La violence éclate de partout. Entre les deux classes, mais aussi à l’intérieur des conflits dynastiques, des coups d’État militaires et de l’avancée des envahisseurs extérieurs. Tibère, Caligula, Claude, Néron, Galba, Othon, Vitellius vivent et meurent dans la violence sexuelle (courtisane tuée d’un coup de pied portée au ventre, comme Poppée par Néron; Claude empoisonnée par Agrippine après avoir fait exécuter Messaline; Galba et Othon reconnus pour leurs gitons, etc.) :
Ce sont les empereurs qui trouveront une variante inédite à ces déguisements dégradants. Cocher, gladiateur ou comédien, cela devenait trop banal. Alors pourquoi ne pas descendre encore plus bas dans la déchéanceperverse et “jouer au proxénète”? C’est ce que font deux empereurs, les plus scandaleux de tous ceux qui se succèdent au pouvoir au début de l’empire : Caligula et Néron. Est-ce pour ramasser de l’argent, comme l’insinue Suétone, que Caligula fera installer un lupanar à l’intérieur même de son palais? On édifie, en effet, dans une des parties du Palatin, une série de cellules aménagées sur le modèle de celles des mauvais lieux de Subure ou de Vélabre. Mais ce ne sont pas de véritables “louves” que l’empereur installe dans ces cellules. Il choisit les épouses d’hommes en vue, des enfants de la noblesse et les contraint, bon gré mal gré, à se prostituer. Les clients, intimidés par l’apparat du lieu, hésitent-ils à entrer dans le lupanar impérial? Qu’à cela ne tienne. Caligula envoie ses esclaves faire le tour des places publiques, des basiliques, des promenades et on rabat vers le Palatin jeunes et vieux. S’ils n’ont pas d’argent sur eux, un caissier est là, à l’entrée du palais. Il prête à intérêt l’argent nécessaire et, sur un panneau placé en évidence, on note le nom des clients comme “membre bienfaiteur” du pouvoir impérial!
Avec Héliogabale, la prostitution sacrée et homosexuelle venue du Moyen Orient provoque le scandale parmi la population et les prétoriens le mettent à mort, lui, sa sœur et sa mère. Tous ces désordres qui ruinent l’autorité romaine se reflètent dans les mœurs tordues qui entourent le Colisée où meurent des esclaves entraînés aux combats de gladiateurs. L’empire a perdu toute mesure morale.Néron ne pouvait être en reste sur les folies de son oncle. Ses talents d’organisateur de fêtes se manifestent lors du grand festin que lui offre son Préfet du Prétoire, Tigellin. Au milieu du Champ de Mars, il y a un étang au centre duquel un radeau supporte les tables du banquet. Pour atteindre le radeau, des bateaux, rehaussés d’or et d’argent, que manœuvrent des invertis, classés en escadrons selon leurs talents sexuels particuliers. Le clou du spectacle, ce sont les lupanars que l’on a construits tout autour de l’étang : on y a placé les prostituées de la ville qui, complètement nues, prennent des poses obscènes et, devant elles, on a installé des femmes de grandes familles, matrones ou vierges, lesquelles jouent à être cabaretières, prostituées. Elles sont à la disposition de tout le monde et ne peuvent refuser aucun des hommes qui les choisissent» (6).
Aussi, le christianisme va-t-il lui en redonner une, par la conversion des différents rois goths qui se succèdent sur les dépouilles de l’Empire romain d'Occident. Inspirés du platonisme, de la morale de Cicéron et du stoïcisme de Sénèque, les Pères de

L’exemple du proxénétisme vient de haut. Dans chaque cité, des officiers municipaux ou princiers sont chargés de faire respecter les règlements sur la prostitution, d’enregistrer les filles, de les refouler ou de les admettre en leur faisant payer une taxe. Ces hommes sont, d’Arles à Dijon, des proxénètes notoires : le sous-viguier de Tarascon, nobleC’est ici qu’apparaît l’image de la prostitution malheureuse. Celle de l’Antiquité, sacrée ou profane, malgré ses malheurs - quel métier n’en a pas? -, ne devenait misérable que dans la mesure où elle s’enfonçait dans la violence des bas-fonds de Rome. Or, les prostituées de Dijon vivent comme toutes les prostituées de toutes les villes d’Europe au XIIIe siècle. Ici, des nobles, des gentilshommes, des officiers de métier se font eux-mêmes proxénètes, à l’image du Venedico Caccianemico de Dante. Le rabatteur, la maquerelle, le code de vie des maisons closes comme celui des filles publiques sont mis en place dès la période médiévale et ne varierontFerrand de Castille, n’est qu’un ruffian, et l’on retrouve de temps à autre le prévôt de Dijon, J. de Marnay, avec ses acolytes, forçant les filles qu’il veut conduire dans la maison commune ou dans les étuves de ses amies maquerelles. Le maquerellage, activité spécifiquement féminine? Sur les 83 affaires de “bordelages privés” que je relève à Dijon, 75 sont tenues par des femmes. Mais la littérature a trop souvent retenu la figure de la vieille entremetteuse bigote dont le corps flétri, complaisamment décrit, correspond trop bien à l’âme dépravée dont on entreprend de dénoncer la laideur. […] D’ailleurs, que de degrés dans cette profession! Les unes se bornent à s’entremettre pour des rendez-vous galants, d’autres fournissent les jeunes, certaines tiennent ouvertement bordelage en leur hôtel, une élite enfin travaille pour une clientèle d’estat et livre à Monsieur le Gouverneur de Bourgogne, à Monseigneur le Bailli ou au doyen de Blois des jeunettes plus ou moins innocentes qui se sont laissées prendre aux promesses de ces belles “parlières”. Confidentes écoutées ou fort persuasives, elles renouvellent aisément leurs relations féminines, recueillent les victimes des agressions quand les auteurs de celles-ci ne les retenaient pas un temps à leur service, sollicitent les femmes “contraintes par mariage”, tenues court et battues, ou reçoivent les pauvres filles “habandonnées” quand elles ne vont pas les chercher aux portes des hôpitaux. (7)

La Révolution française a émancipé à peu près tout le monde, sauf les prostituées des proxénètes. Se



Le code donne à chacun une existence légale. Le livret de l’ouvrier, en même temps qu’il justifie sa qualification professionnelle, l’emprisonne dans la discipline de sa condition sociale. La prostituée subit le sort commun : toutes les filles publiques sont inscrites sur un registre de police. Afin de donner à la profession le même caractère légal qu’aux personnes, on définit le statut des maisons : c’est le régime dit de “tolérance”. Les établissements, du fait de cette tacite acceptation gouvernementale, passent sous le contrôle administratif de l’État.
C’est peu de temps avant la proclamation de l’Empire, le 12 octobre 1804, qu’un règlement de police fixe le statut des maisons de tolérance. L’année suivante, le gouvernement impérial, qui savait trouver les moyens de sa politique installe rue Croix-des-Petits-Champs une salle de santé destinée aux visites sanitaires des prostituées. (9)La santé publique est la base de l’existence

Le traité de Parent-Duchatelet, de même que ceux qui suivront, tel celui de Béraud, sous des apparences de soucis hygiénistes et moraux, sont des traités de gynophobie, de haine des femmes en générale, centrée sur la personne, plus mythique que réelle, de la prostituée. La syphilis est pour les prostituées de l’époque ce que le sida fut pour les homosexuels dans les années 80 du vingtième siècle. La hantise des bonnes familles bourgeoises, la crainte de cette maladie dégénérative qui, après avoir attaqué les muscles ou les sens, ronge le cerveau jusqu’à la folie. À la fin du siècle, on ne cessera d’expliquer par la syphilis, les excès de Baudelaire, de Nietzsche, de Guy de Maupassant. Les maisons de tolérance font partie de la

Ce portrait se structure autour de l’idée centrale que la prostituée possède tous les caractères contraires aux valeurs alors reconnues. Cela provient en partie de ce que, demeurée proche de l’enfant, il ne lui a pas encore été possible de les assimiler. Le stéréotype de l’immaturité de la prostituée sera, on le sait, promis à un long avenir; il provient de la confusion, délibérément opérée, entre maturité et acceptation des valeurs de la société globale. La prostituée, c’est d’abordcelle qui refuse le travail au profit du plaisir : sa paresse, son amour de l’oisiveté, son horaire journalier, tout le démontre; emprisonnée, elle n’accepte de travailler que couchée sur son lit et gâte l’ouvrage. La prostituée est aussi celle qui échappe à la nécessité de la fixation et donc du travail; elle incarne le mouvement, l’instabilité, la “turbulence”, “l’agitation”. Cela fonde déjà aux yeux de Parent-Duchâtelet la nécessité de “l’enfermement” et l’utilité de la prison. Cet attrait pour le mouvement se révèle aussi bien par la fréquence des déplacements, des déménagements, que par l’amour de la danse ou que par l’instabilité de l’humeur et de l’attention; on le retrouve même, bien qu’ici Parent-Duchâtelet fasse preuve de contradiction, dans la mobilité sociale, puisque, comme dans la bourgeoisie, les déménagements manifestent bien souvent le passage de la prostituée d’une “classe” dans une autre.
La fille publique symbolise encore le désordre, l’excès et l’imprévoyance; bref, le refus de l’ordre et de l’épargne. Cela est perceptible dans son intérieur; sa malpropreté elle-même en témoigne. Quant aux excès, ils sont de toutes sortes : facile soumission initiale aux “ardeurs” et aux “transports”, amour exagéré des alcools et des liqueurs, gourmandise, voire voracité, bavardage incessant, fréquence des colères. Les prostituées, à de rares exceptions près, ignorent les économies; elles manifestent beaucoup de goût pour les dépenses inutiles, en particulier pour les fleurs; elles éprouvent facilement de la passion pour le jeu, qu’il s’agisse des cartes ou du loto. (12)La prostituée, c’est donc celle qui refuse carrément l’idéal bourgeois de la femme au foyer, ce qui blessera quantité d’ouvriers lorsque leurs épouses seront obligées, pour boucler le budget familial, d’aller sur le marché de l’emploi. Celles-ci ne seront guère mieux traitées, par leurs employeurs, les contremaîtres et les ouvriers mâles que …comme des prostituées!
Au-delà du métier, c’est l’émancipation sexuelle qui est visée par l’approche des médecins du XIXe siècle. Le même Parent-Duchâtelet trace ainsi l’itinéraire de la prostituée modèle : «On ne sombre

C’est donc contre la prostituée publique, celle qui opère à l’extérieur que l’État doit agir. D’où la solution de Cambacérès des maisons de tolérance. Parent-Duchâtelet met la science médicale au service de cette option politico-morale. La maison de tolérance, c’est d’abord et avant tout, le milieu clos, qui échappe au regard des bourgeois et de leurs familles. Paradoxalement, la maison close deviendra un lieu paradisiaque, fantasmatique, séduisant pour les appétits avides de transgressions. Mais cette maison doit rester sous la surveillance (le panoptikon) de l’administration publique. Il y a un aspect «prison d’État» dans la maison de tolérance. C’est un milieu qui reproduit la hiérarchie sociale entre les maquerelles et les filles de joie. Enfin, c’est un hôpital dans la mesure où elle rassemble généralement des pauvresses et qu’un médecin y fait des visites régulières auxquelles sont astreintes les prostituées. L’utopie de Parent-Duchâtelet est de créer un bordel sur le mode d’un bagne :
Le bordel adapté au quartier dans lequel il est installé puisque tel établissement qui passerait inaperçu quartier des Arcis susciterait le pire des scandales rue Feydeau, a pour fonction de concentrer le vice et, du même coup, d’en purger le voisinage. Lorsqu’on ouvre une tolérance dans un quartier, “il est d’observation que le désordre cesse à l’instant ou devient moindre; les prostituées s’y contiennent et ne se disséminent plus; la surveillance devient plus active, la répression plus aisée”.
La maison sera close; on ne pourra y pénétrer que par un système de double porte; les fenêtres seront munies de barreaux et de verres dépolis. Dans la mesure du possible, on évitera les rez-de-chaussée et les entresols afin d’opérer aussi un isolement par l’altitude. Les filles ne disposeront que de très rares permissions de sortie et les visites sanitaires auront lieu à domicile.
En revanche, la maison de tolérance sera accessible en permanence aux agents de l’administration; les chambres où se rencontrent filles et clients ne devront pas être munies de verrous et leurs portes seront vitrées; la dame ou la sous-maîtresse opéreront une surveillance constante et l’on évitera de laisser une fille dans la solitude afin qu’un contrôle réciproque puisse s’exercer à tout instant au sein du personnel.
Le bordel doit être un milieu hiérarchisé, dirigé par le représentant de l’autorité, c’est-à-dire par la dame de maison. Les qualités que Parent-Duchâtelet réclame du personnage illustrent bien ses fonctions; il s’agit de celles que l’on requiert de l’épouse bourgeoise placée à la tête d’une entreprise. La tenancière sera propriétaire du mobilier afin de ne pas dépendre des tapissiers;l’établissement devra, dans toute la mesure du possible, être prospère afin de garantir l’indépen-
dance de la dame. Avec quelque chose de viril dans le maintien, celle-ci inspirera du respect aux filles qui la traiteront avec déférence et se soumettront à l’autorité qu’elle exerce, en quelque sorte, par délégation administrative. “De la force de la vigueur et de l’énergie morale et physique, l’habitude du commandement, quelque chose de mâle et d’imposant, sont à désirer dans une dame de maison”. Celle-ci ne doit point installer son mari ou son amant chez elle; l’influence de l’homme risquerait en effet de contrebalancer l’autorité de la police. La prostitution tolérée doit être une société de femmes destinée à satisfaire la sexualité masculine sous le contrôle direct de l’administration; la présence d’individus masculins n’appartenant ni à la clientèle ni à la police des mœurs ne pourrait qu’entraîner une confusion des rôles. Les tenancières, constate Parent-Duchâtelet, font élever leurs enfants dans les meilleurs pensionnats; une fois retirées, elles deviennent souvent des dames patronnesses ou des dames de charité.Et ce qui n’est pas le moins important pour notre propos:
Bref, la tenancière de maison close constitue l’antithèse de la proxénète ou du souteneur : ceux-ci sont des êtres immoraux et nuisibles; ces individus aux contours flous, mal définis, insaisissables, sont des créateurs de débauche; ils représentent de ce fait une terrible menace; d’autant plus qu’ils échappent au contrôle de l’administration et qu’ils s’emploient à gêner la surveillance que la police exerce sur le milieu prostitutionnel. (14)Contre les filles qui voudront échapper à l’enfermement ou préféreront travailler pour un proxénète qui est en même temps leur amant, la loi sera impitoyable. C’est le sens de l’arrêté du 14 avril 1830 : «Article premier. Il est expressément interdit aux filles publiques de se présenter sur la voie publique; il leur est également interdit de paraître, dans aucun temps et sous aucun prétexte, dans les passages, dans les jardins publics et sur les boulevards. Article second. Les filles publiques ne pourront se livrer à la prostitution que dans les maisons de tolérance» (15). La maison de tolérance doit rester «l’égout séminal» de la bourgeoisie.
Ni les maisons de tolérance ni la répressivité des lois n’élimineront le proxénétisme ni la carrière de la fille publique. Vers la fin du XIXe siècle, la maison close a remplacé fortement la maison de tolérance. La réglementation se libéralise et les filles peuvent être libres de leurs allées et venues.

Parallèlement, la prostitution clandestine s’étend et devient toujours plus misérable. Les conditions de l’industrialisation ont jeté dans la prostitution des femmes et même des enfants. Dans Oliver Twist de Dickens, le méchant Fagin - un Juif, évidemment - n’est pas que le «patriarche» de voyous pick-pocket, c’est également une figure de proxénète qui tire l’argent de la prostitution des enfants, ce qui apparaît implicitement à la lecture du roman.
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Entre la répétition du ménage bourgeois et la plongée progressive dans la délinquence et la pègre, le rapport proxénète/prostituée décline toujours la pente vers une criminalité mortelle. À l’alcool succède des drogues de plus en plus dures. Le tatouage n’est plus un signe de reconnaissance strictement réservé aux détenus, mais exprime déjà l’expression des liens sentiments qui unissents filles et proxénètes. Si Parent-Duchâtelet pouvait tracer un portrait robot (imaginaire) de la prostituée, les criminologues de la fin du XIXe siècle dresseront celui (tout aussi imaginaire) du proxénète:
Le souteneur est un individu aux multiples visages. La quasi-totalité des témoignages faitétat d’une évolution de son portrait; au fil des ans, on le dépeint de moins en moins comme un hercule de barrière, et de plus en plus comme un petit gommeux ou un “petit crevé en blouse”, précoce, fourbe, adroit et rusé. Comme la prostituée clandestine dont il vit, le souteneur parisien de la fin du siècle a renoncé aux toilettes voyantes, à la casquette à pont de soie noire, au pantalon clair à carreaux et à pieds d’éléphant; il s’habille désormais comme tout le monde; tout au plus celui qui fréquente les cafés du centre continue-t-il de porter la cravate claire, de parer ses mains des bagues offertes par sa maîtresse et de les revêtir de gants jaunes. L’habitude du sobriquet en revanche s’est conservée et nous connaissons le Tombeur, le Taureau, le Pacha de Montrouge et la Terreur de Grenelle.
La propension des sociologues du temps à établir des catégories ou à se livrer à une véritable démarche entomologique les amène à distinguer encore:
• Le souteneur de maison close, devenu amant de cœur et qui, répétons-le, est en voie de disparition. […]
• Le souteneur honteux, parfois ouvrier laborieux, qui consacre ses temps libres à soutenir une maîtresse qu’il épousera bien souvent lorsqu’elle aura vieilli.
• Le souteneur marié, qui a épousé “sa marmite” pour échapper à la menace de la relégation depuis le vote de la loi du 9 juillet 1852, ou qui est tout simplement un mari systématiquement complaisant.
• Le souteneur-rôdeur de barrières qui, en plus de la surveillance de ses femmes, n’hésite pas à dévaliser les passants. […]
• Le souteneur de café du centre de la capitale, voire le “lanceur” de demi-mondaines; le premier se dit coiffeur pour dames, athlète de foire, chanteur de café-concert, ou bookmaker.
[…]
• Sans oublier le souteneur des jeunes gens qui se livrent à la prostitution homosexuelle… (18)
Jusqu’au milieu du XXe siècle, le portrait général du monde de la prostitution ne s’est pas vraiment modifié. Le vocabulaire s’est polie. D’une femme entretenue par un vieux riche, on ne dira plus que c’est une courtisane. Les «femmes galantes» ont été émancipées par le féminisme. Les filles publiques sont devenues des travailleuses

Pourtant la prostitution existe toujours et le proxénétisme n’est pas disparu pour autant. Elle est toujours aussi difficile à cerner. Pourquoi existe-t-elle encore? Pourquoi se généralise-t-elle au point

Enfin, dans un monde où l’économie de marché réduit le corps humain à la somme de ses parties dont la liberté du possesseur lui permet d’en disposer à sa guise (c’est-à-dire de les

6 octobre 2012
- J.-J. Servais et J.-P. Laurend. Histoire et dossier de la prostitution, Paris, C.A.L., 1965, p. 46.
- J.-J. Servais et J.-P. Laurend. ibid. p. 46.
- V. Grandpierre. Sexe et amour de Sumer à Babylone, Paris, Gallimard, Col. Folio-histoire, # 195, 2012, pp. 189-190.
- J.-J. Servais et J.-P. Laurend. op. cit. p. 46.
- J.-J. Servais et J.-P. Laurend. ibid. p. 67.
- C. Salles. Les bas-fonds de l’Antiquité, Paris, Payot, Col. P.B.P., # P 220, 1995, p. 22
- J. Rossiaud. La prostitution médiévale, Paris, Flammarion, Col. Champs, # 217, 1988, pp. 43-44.
- J.-J. Servais et J.-P. Laurend. op. cit. p. 199.
- J.-J. Servais et J.-P. Laurend. ibid. p. 200.
- Cité in A. Corbin. Les filles de noce, Paris, Flammarion, Col. Champs, #118, 1978, p. 15.
- A. Corbin. ibid. p. 19.
- A. Corbin. ibid. pp. 21-22.
- A. Corbin. ibid. pp. 19-20.
- A. Corbin. ibid. pp. 26-27.
- Cité in J.-J. Servais et J.-P. Laurend. op. cit. pp. 201-203.
- A. Corbin. op. cit. p. 182.
- A. Corbin. ibid. pp. 231-232.
- A. Corbin. ibid. pp. 234 à 236.
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