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| Hiéronimus Bosch. L'avarice |
yeux et les lèvres em-brassant la terre, les
damnés y font étalage de culture à défaut de géné-
laquelle Aphrodite, déesse de l'amour, insuffla la vie pour en faire Galathée, et qui, par Les
Métamorphoses d'Ovide, est
devenu le Pygmalion de George-Bernard Shaw et de My fair
lady. C'est plutôt le fils aîné
du roi Bélos de Tyr (Phénicie) qui, pour s'emparer du royaume et de
ses richesses, tue par traitrise son oncle, frère de son père,
Siché, époux de Didon sa propre sœur. C'est alors que Didon se
serait exilée vers l'Ouest pour fonder Carthage. Ce thème de la
mythologie romaine, Virgile l'utilisa dans sa composition de
l'Énéïde. La mise
en parallèle d'Énée fuyant Troie pour fonder Rome et Didon fuyant
Tyr pour fonder Carthage se serait élaborée à partir du conflit
qui opposa, pendant plus d'un siècle (264-146 av. J.-C.) à travers
trois guerres puniques, la république romaine à la monarchie
carthaginoise
éblouissante par sa beauté, épouse
son oncle maternel Zakerbaal (Sichar-
Graves dit
seulement de lui qu'il aimait le plaisir et s'occuper des roses de
son jardin. Un jour, Silène, un satyre débauché, instructeur de
Dionysos, se trouva endormi dans le jardin de roses du roi Midas.
Pendant plusieurs jours, il le berça de récits fantastiques sur des
mondes lointains, puis, ravi, le roi renvoya Silène vers le dieu.
«Dionysos, qui avait été inquiet au sujet de Silène, envoya
demander à Midas ce qu'il souhaitait comme récompense. Il répliqua
sans hésiter : "Je te demande de faire que tout ce que je
toucherai se transforme en or". Mais ce ne furent pas seulement
les pierres, les fleurs et les meubles de la maison qui se
transformèrent en or; lorsqu'il se mit à table, les aliments et
l'eau se changèrent aussi en or. Midas ne tarda pas à implorer
qu'on le délivre de ce don car il mourait de faim et de soif. Très
amusé, Dionysos lui dit alors de se rendre à la source du fleuve
Pactole, près du mont Tmolos, et de s'y laver. C'est ce qu'il fit
et, aussitôt, il fut délivré de son don de changer tout en or,
mais le sable du fleuve Pactole est, encore aujourd'hui, tout
scintillant de paillettes d'or» (R. Graves. Les mythes
grecs, t. 1, Paris, Fayard, Col. Pluriel, # 8399, 1967, p.
302).
millénaire avant J.-C. occupèrent la
partie oc-
aussi envoyé de riches
trésors, dont, par un crime, on pouvait se rendre maître, et faits
pour exciter une âme cupide. Dès que la fortune eut entraîné la
chute des Phrygiens, l'impie roi des Thraces prit une épée et
égorgea l'enfant confié à ses soins; puis, comme si la
disparition du corps pouvait effacer le crime, il jeta le cadavre
dans les ondes qui venaient battre le rocher».
(Ovide. Les Métamorphoses, Paris,
Garnier, Col. Garnier-Flammarion, # 97**, 1966, p. 329 (Livre XIII,,
v. 432). Ce récit, l'ombre même de Polydore le reprend
dans le prologue d'Hécube, drame
d'Euripide, car la tragédie de Polydore ne s'arrêtait pas là. On ne pouvait passer outre la
douleur qu'il causa à sa mère : «Elle dit, et,
d'un pas que ralentit l'âge, elle s'avança vers le rivage, ses
cheveux blancs arrachés. "Donnez-moi une urne, Troyennes",
venait de dire l'infortunée, afin de puiser une eau limpide; elle
aperçoit le corps de Polydore rejeté sur le rivage et les larges
blessures faites par le Thrace
avec ses traits. Les Troyennes
poussent des cris. Hécube resta muette de douleur; les mots, les
larmes, qui du cœur lui montent aux lèvres et aux yeux, la douleur
même les dévore : toute semblable à un insensible rocher elle
reste privée de mouvement et tantôt fixe les yeux à terre, devant
elle, tantôt lève au ciel un visage farouche, contemple tantôt le
visage du fils étendu à ses pieds, tantôt ses blessures, mais
surtout ses blessures; elle s'arme, elle se cuirasse de colère.
Quand elle en fut enflammée, elle se résolut, comme si elle était
toujours reine, à la vengeance, et applique toute sa pensée à
imaginer le châtiment. Comme une lionne en fureur, à qui l'on a
ravi le lionceau qu'elle allaitait, suit, quand elle a retrouvé les
traces de ses pas, son ennemi qu'elle ne voit pas, ainsi Hécube,
quand elle eut attisé son désespoir par sa colère, toute à son
ressentiment qui lui fait oublier son âge, se rend auprès de celui
qui ourdit le meurtre cruel et lui demande un entretien : elle
voulait, dit-elle, lui montrer un reste d'or caché, pour le charger
de le remettre à son fils. Le roi des Odryses la crut, et, comme
toujours, obéissant à sa cupidité, vient, à l'écart, la
rejoindre. Alors le fourbe, la bouche pleine d'accents persuasifs :
"N'attends pas davantage,
Hécube, dit-il, remets-moi ces
trésors pour ton fils. Tout ce que tu me remets sera à lui, comme
tout ce que tu m'as déjà remis, par les dieux j'en fais serment!"
Elle le regarde d'un air farouche tandis qu'il parle et se parjure,
et la colère monte et déborde en elle. L'ayant alors saisi, elle
appelle à son aide la troupe des matrones captives et enfonce ses doigts dans les yeux du perfide, arrache les globes de leurs cavités,
- la colère lui donne des forces, - y plonge les mains et, souillée
du sang du criminel, elle creuse, non pas l'œil dont il ne reste
plus trace, mais la place de l'œil. Irrité par le sort atroce de
son tyran, le peuple des Thraces se mit à assaillir la Troyenne en
lui lançant des traits et des pierres. Mais elle, avec un rauque
grondement, poursuit, en tentant de le mordre, le morceau de roc
qu'on lui a jeté, et, de sa bouche ouverte, au lieu des mots qu'elle
s'apprêtait à dire, comme elle faisait effort pour parler,
sortirent des aboiements»
(ibid. pp. 332-333, Livre XIII, v. 530-536). Virgile avait repris ce terrible récit.
d'Akân, de
la tribu de Juda, qui viola l'anathè-queurs à Jéricho : biens, bêtes et gens. Il garda pour lui, enfouie sous sa tente, une part du butin. Comme toujours en de tels cas, l'avidité d'Akân souleva la colère de Yahweh qui annonça à Josué que «les Israélites ne pourront pas tenir devant leurs adversaires, ils tourneront le dos devant leurs ennemis parce qu'ils sont devenus anathèmes. Je ne serai plus avec vous, si vous ne faites disparaître du milieu de vous l'objet de l'anathème» (Josué. 7, 12). Ceci annonçait un bien mauvais sort pour le profanateur :
«Josué se leva de bon matin; il fait avancer Israël par tribus et c'est la tribu de Juda qui se trouva désignée par le sort. Il fit approcher les clans de Juda, et le clan de Zérah se trouva désigné par le sort. Il fit approcher le clan de Zérah par familles, et Zabdi fut désigné. Josué fit enfin avancer la famille de Zabdi, homme par homme, et ce fut Akân, fils de Karmi, fils de Zabdi, fils de Zérah, de la tribu de Juda, qui fut pris par le sort.
Josué dit alors à Akân : "Mon fils, donne gloire à Yahvé, Dieu d'Israël, et rends-lui hommage; déclare-moi ce que tu as fait et ne me cache rien". Akân répondit à Josué : "En vérité, c'est moi qui ai péché contre Yahvé, Dieu d'Israël, et voici ce que j'ai fait. Ayant vu dans le butin un beau manteau de Shinéar et deux cents sicles d'argent, et aussi un lingot d'or du poids de cinquante sicles, je les ai convoités et je les ai pris. Ils sont cachés dans la terre au milieu de ma tente et l'argent par-dessous".
Josué envoya des messagers qui coururent vers la tente, et en effet le manteau était caché dans la tente et l'argent par-dessous. Ils prirent le tout du milieu de la tente et l'apportèrent à Josué et aux anciens d'Israël pour l'étaler devant Yahvé.
Alors Josué prit Akân, fils de Zérah, avec l'argent, le manteau et le lingot d'or, et le fit monter à la vallée d'Akor - ainsi que ses fils, ses filles, son taureau, son âne, son menu bétail, sa tente et tout ce qui lui appartenait. Tout Israël l'accompagnait.
Josué dit : "Pourquoi nous as-tu porté malheur? Que Yahvé en ce jour t'apporte le malheur! et tout Israël le lapida.
Ils élevèrent sur lui un grand monceau de pierres qui existe encore aujourd'hui. Yahvé revint alors de son ardente colère. C'est à cette occasion que l'endroit reçut le nom de vallée d'Akor, qu'il porte encore aujourd'hui» (Josué 7 18-26).
«Un certain Ananie, d'accord avec Saphire sa femme, vendit une propriété; il détourna une partie du prix, de connivence avec sa femme, et apportant le reste, il le déposa aux pieds des apôtres. Ananie, lui dit alors Pierre, pourquoi Satan a-t-il rempli ton cœur, que tu mentes à l'Esprit Saint et détournes une partie du prix du champ? Quand tu avais ton bien, n'étais-tu pas libre de le garder, et quand tu l'as vendu, ne pouvais-tu disposer du prix à ton gré? Comment donc cette décision a-t-elle pu naître dans ton cœur? Ce n'est pas à des hommes que tu as menti, mais à Dieu. En entendant ces paroles, Ananie tomba et expira. Une grande crainte s'empara alors de tous ceux qui l'apprirent. Les jeunes gens vinrent envelopper le corps et l'emportèrent pour l'enterrer.
Au bout d'un intervalle d'environ trois heures, sa femme, qui ne savait pas ce qui était arrivé, entra. Pierre l'interpella : "Dis-moi, le champ que vous avez vendu, c'était tant?" Elle dit : "Oui, tant". Alors Pierre : "Comment donc avez-vous pu vous concerter pour mettre l'Esprit Saint à l'épreuve? Eh bien! voici à la porte les pas de ceux qui ont enterré ton mari : ils vont aussi t'emporter. À l'instant même elle tomba à ses pieds et expira. Les jeunes gens qui entraient la trouvèrent morte; ils l'emportèrent et l'enterrèrent auprès de son mari. Une grande crainte s'empara alors de l'Église entière et de tous ceux qui apprirent ces choses» (Act. 5; 1-10).
La
faute d'Ananie et de Saphire était d'avoir, par amour de l'argent,
voulu tromper les apôtres. Tout comme Akân,
l'avarice du couple risquait d'entraîner sur l'Église naissante un châtiment
comparable à ce que Yahvé promettait aux Hébreux sous la conduite
de Josué. Ici, la conquête de la Terre promise était
...compromise; et là, c'était de l'agapè entre les membres de
la communauté qu'on abusait. Il se trouve bien que ces deux
récits se font écho.«Il était déjà là avec ses satellites, près du Trésor, lorsque le Souverain des esprits et le Détenteur de toute puissance se manifesta, avec un tel éclat que tous ceux qui avaient osé venir là, frappés par la force de Dieu, se trouvèrent sans vigueur ni courage. À leurs yeux apparut un cheval monté par un redoutable cavalier et richement caparaçonné; bondissant avec impétuosité, il agitait contre Héliodore ses sabots de devant. L'homme qui le montait paraissait avoir une armure d'or. Deux autres jeunes hommes lui apparurent en même temps, d'une force remarquable, éclatants de beauté, couverts d'habits magnifiques; s'étant placés l'un d'un côté, l'autre de l'autre, ils le flagellaient sans relâche, lui portant une grêle de coups. Héliodore, soudain tombé à terre, fut environné d'épaisses ténèbres. On le ramassa pour le mettre dans une litière, et cet homme, qui venait d'entrer dans la chambre dudit trésor avec un nombreux entourage et tous ses gardes du corps, était emporté, incapable de s'aider lui-même, par des gens qui reconnaissaient ouvertement la souveraineté de Dieu.
Pendant que cet homme, sous le coup de la puissance divine, gisait sans voix, privé de tout espoir et de tout secours, les Juifs bénissaient le Seigneur qui avait miraculeusement glorifié son saint lieu. Et le Temple, qui un instant auparavant était plein de frayeur et de trouble, fut, par la manifestation du Seigneur tout-puissant, débordant de joie et d'allégresse. Certains des compagnons d'Héliodore s'empressèrent de demander à Onias de prier le Très Haut et d'accorder la vie à celui qui gisait n'ayant plus qu'un souffle.
Dans la crainte que le roi ne soupçonnât par hasard les Juifs d'avoir joué un mauvais tour à Héliodore, le grand prêtre offrit un sacrifice pour le retour de cet homme à la vie. Alors que le grand prêtre offrait le sacrifice d'expiation, les mêmes jeunes hommes apparurent à Héliodore revêtus des mêmes habits, et, se tenant debout, lui dirent : "Rends mille actions de grâces au grand prêtre Onias, car c'est en considération de lui que le Seigneur t'accorde la vie sauve. Quant à toi, ainsi fustigé du Ciel, annonce à tous la grandeur de la force divine". Ayant dit ces paroles, ils disparurent.
Héliodore, ayant offert un sacrifice au Seigneur et fait les plus grands vœux à celui qui lui avait conservé la vie, prit amicalement congé d'Onias et revint avec son armée auprès du roi. Il rendait témoignage à tous des œuvres du Dieu très grand qu'il avait contemplées de ses yeux. Au roi lui demandant quel homme lui paraissait propre à être envoyé une fois encore à Jérusalem. Héliodore répondit : "Si tu as quelque ennemi ou quelque conspirateur contre l'État, envoie-le là-bas et il te reviendra déchiré par les fouets, si toutefois il en réchappe, car il y a vraiment en ce lieu une puissance toute particulière de Dieu. Celui qui a sa demeure dans le ciel veille sur ce lieu et le protège; ceux qui y viennent avec de mauvais desseins, il les frappe et les fait périr". C'est ainsi que se passèrent les choses relatives à Héliodore et à la sauvegarde du trésor sacré» (2 M 24-40).
Crassus (115 - 53 av. J.-C.), plus connu comme le troisième
membre du premier Triumvirat (César, Pompée, Crassus) lors de la
transition de la république à l'empire. Marcus Lucinius Crassus est
peut-être le premier personnage de l'histoire à porter en lui tous
les traits de l'avaricieux tel que le fantasme occidental se
le représente. Crassus n'avait rien de particulièrement remarquable, mais il fut un
personnage-clé au moment où la
guerre civile battait son plein aux derniers temps de la République romaine.
pouvoir capable de s'imposer au Sénat romain.
La conquête de l'Italie étant terminée, il fallait désormais
étendre les entreprises contre ces peuples - Lusitaniens, Gaulois,
Germains, Thraces - qui menaçaient l'expansion de la République.
«Crassus est issu d'une famille patricienne illustre. Son
père, Publius Licinius Crassus Dives, fut consul en 97 puis
proconsul en Espagne. Lors de son proconsulat, il combattit les
Lusitaniens et reçut pour cela les honneurs du triomphe avant de
devenir censeur en 89. Toutefois, Crassus a grandi dans une maison
aux mœurs modestes et où l'argent ne coulait pas à flots. Comme
d'autres familles de Rome, la sienne a payé un lourd tribut aux
guerres civiles. Son père et son frère ont été condamnés à mort
par Marius pour leur appartenance à l'aristocratie. Lui-même,
encore jeune, a dû partir se cacher dans une grotte en Espagne où
des amis de son père l'ont ravitaillé malgré les risques encourus.
Après la mort de Marius, Crassus a constitué une petite armée.
Avec elle il est rentré en Italie pour se placer sous les ordres de
Sylla. Dans la lutte de ce dernier contre les partisans de Marius, il
s'est montré plein de zèle»
(E. Teyssier. Spartacus, Paris,
Perrin, Col. Tempus, # 681, 2017, p. 223).
ombrage. En 82 av. J.-C., au moment où Pompée était encore l'homme
de main de Sylla, il n'avait que 24 ans alors que Crassus en avait
déjà 33. Afin de se mettre en évidence, Crassus porta sa petite
armée au service du dictateur. À la bataille de la Porte Colline,
sous les murs de Rome, alors que l'armée de Sylla reculait devant
les Samnites alliés de Marius, Crassus commandait l'aile droite, ce
qui était toujours une position prestigieuse. Sylla
avait eu raison puisqu'il remporta la victoire au moment où tout
semblait perdu. Malgré cette victoire, toutefois, sa cupidité le
rendit vite impopulaire. «Poussé
par l'appât du gain, il réussit à bâtir une fortune colossale
sans jamais être regardant sur les moyens. D'après Plutarque, qui
le compte au nombre des hommes illustres, il bénéficia comme
beaucoup d'autres des proscriptions. Lors de la guerre civile, Sylla
mit en vente les dépouilles de ses victimes et Crassus n'hésita
jamais à profiter de l'aubaine pour racheter à vil prix les
domaines des victimes du dictateur»
(ibid. p. 224). L'absence de scrupule moral apparaît comme le
second trait, après l'appétit des biens terrestres, à caractériser
l'avare : «Cet homme, par ailleurs très intègre et
indifférent aux plaisirs, ne connaissait aucune mesure dans son
désir de l'argent et de la gloire»,
écrivait Velleius Paterculus dans son Histoire de Rome»
(Cité in C. Salles. Spartacus et la révolte des
gladiateurs, Bruxelles,
Complexe, Col. La Mémoire des siècles, # 217, 1990, p. 31).
quand d'ailleurs on ne les obtenait pas en don gracieux du maître du
jour, si l'on savait flatter ses caprices. À l'occasion, même, on
profitait de la confusion générale pour procéder de son chef à
quelque avantageuse confiscation. Sans s'embarrasser de l'ombre d'un
scrupule sur la valeur morale de ces méthodes d'enrichissement,
Crassus prit activement part à la curée et jeta ainsi les bases
d'une énorme fortune. Son patrimoine initial, nous dit Plutarque, se
montait à peine à trois cents talents; d'après le même auteur, à
son avoir était estimé, en 54, à sept mille cent talents. Ce bon
serviteur de la chose romaine avait su multiplier par plus de vingt
le magot de départ. Les éléments de cette fortune méritent
d'ailleurs d'être brièvement énumérés, car ils réunissent les
deux types de richesse dont l'opposition nourrissait en grande partie
les conflits internes de la cité romaine»
(J.-P. Brisson. Spartacus, Paris,
CNRS éditions, Col. Biblis # 101, 2011, p. 225).
et les maisons
s'effondraient ou brûlaient - et le feu n'était pas facile à
maîtriser. Des milliers de personnes étaient sans toit, d'où
l'urgence de construire de nouvelles maisons. Un poème de Catulle,
de cette époque, présente comme le plus heureux des hommes un
mendiant qui n'a rien à craindre, ni incendie, ni effondrement, ni
vol, bien sûr. Le riche Marcus Crassus devait une bonne partie de sa
fortune à la spéculation immobilière. Il commença par acheter de
nombreux esclaves, environ cinq cents, spécialisés dans les divers
métiers du bâtiment». (C. Meier. César,
Paris, Seuil, 1989, p. 154).
Cette situation bénéficia à Crassus du fait que, «comme les
sénateurs n'avaient pas le droit de traiter des affaires
financières, il faisait habilement agir ses hommes de paille» (E. Horst.
César, Fayard, rééd. Marabout, Col. Histoire, # MU 438, 1981, p. 87).
Comme
nos modernes spécula-teurs, ce troisième caractère de l'avarice marquait Crassus qui tirait sa fortune moins de l'enrichis-sement économique de la cité que la façon dont il pouvait soutirer de l'argent à ses habitants : «Comme Rome est perpétuellement victime d'incendies, il a constitué une troupe de 500 esclaves architectes et maçons. Après avoir racheté pour une bouchée de pain les maisons détruites par les flammes, il fait reconstruire des immeubles neufs qu'il loue à prix d'or. Cet habile promoteur devient ainsi propriétaire d'une grande partie de Rome. D'après Pline l'Ancien, ses seuls biens immobiliers peuvent être évalués à 200 millions de sesterces, soit le prix de 100 000 esclaves. Avec sa fortune, Crassus a acquis de nombreuses mines d'argent en Espagne et une immense propriété qui lui rapportent gros» (E. Teyssier. op. cit. p. 225).
foncières, en particulier dans le Bruttium (où Spartacus s'était
précisément retiré dans l'été 72); mais elle était surtout
remarquable par ses éléments immobiliers et les méthodes employées
par Crassus pour les faire valoir. L'accroissement rapide de la plèbe
urbaine posait en effet à Rome le problème de l'habitat. À côté
des somptueuses demeures particulières des pentes du Palatin,
construites en marbre ou en travertin, dont la littérature ou
l'archéologie nous ont gardé le souvenir, les quartiers pauvres de
la ville se hérissaient de bâtisses à trois et quatre étages,
comparables à nos modernes immeubles de rapport. Les familles
indigentes y louaient des appartements où elles venaient s'entasser.
Les hommes d'affaires de Rome avaient vite aperçu le profit qu'ils
pouvaient tirer de cette situation et employaient partiellement le
surplus de la ferme des impôts et autres activités lucratives à
édifier ces insulæ qu'ils
louaient à des prix exorbitants. On peut s'en faire une idée si
l'on songe qu'en 47 César, pour éviter l'expulsion de plusieurs
milliers de locataires, dut prononcer un moratoire d'un an pour les
loyers inférieurs à 2.000 sesterces (100.000 fr.). Mais ces
bâtisses, construites à la diable, en bois ou en briques crues,
entassées le long de rues étroites et sans alignement, étaient
fréquemment menacées par des effondrements ou des incendies.
L'ignorance la plus élémentaire des règles d'urbanisme donnait à
ces accidents une ampleur de désastre pour des voies entières»
(J.-P. Brisson. op. cit. pp. 225-226). Crassus spécula donc sans
vergogne sur ces immeubles fragilisés, profitant des sinistres pour
racheter à vil prix ce que les propriétaires, trop heureux de
parer à une perte totale, refusaient de marchander. Sur les lieux
du sinistre, il faisait reconstruire de nouvelles maisons, et le cycle recommençait.
lecteurs, secrétaires, dont il
dirigeait lui-même la formation professionnelle. Ces esclaves ne
contribuaient pas seulement au luxe de sa maison; ils étaient
surtout les ouvriers dociles de sa richesse. Il avait à sa
discrétion des agents d'affaires peu coûteux et relativement sûrs;
mais il avait aussi l'outillage nécessaire à ses entreprises.
D'après Plutarque, il entretenait en permanence un groupe de cinq
cents esclaves spécialisés dans l'art du bâtiment, depuis les
architectes jusqu'aux plus humbles manœuvres en passant par les
maîtres maçons et charpentiers. Cette main-d'œuvre toujours
disponible - dont à l'occasion il pouvait louer les services - lui
permettait de tirer le meilleur parti des terrains que les
effondrements et les incendies livraient à sa cupidité. Sans
esclaves, la fortune de Crassus n'aurait pas existé. S'étonnera-t-on
maintenant qu'un tel homme se soit senti atteint au plus vif de ses
intérêts par la révolte de Spartacus et qu'il ait tenu à relever
un défi qui faisait trembler de moins cyniques que lui?» (ibid.
pp. 226-227).
225). Cette double source de revenus
financiers finit par placer Crassus dans une situation fort
avan-tageuse consi-
dérant ses ambitions politi-
ques. «Sa fortune situait en effet Crassus au point de rencontre des deux oligarchies, sénatoriale et financière, qui se disputaient le pouvoir depuis une trentaine d'années. Appartenant par sa naissance à la noblesse, il était porté par l'essentiel de sa fortune vers le monde des affaires, du trafic, de la banque, en un mot vers ces chevaliers des dépouilles de qui Sylla l'avait enrichi. L'équivoque de cette condition ouvrait à Crassus toutes sortes de possibilités politiques : selon qu'il se souviendrait de sa naissance ou de ses capitaux mobiliers, il pourrait toujours se déclarer pour les vainqueurs; dans le meilleur des cas, il pourrait même apparaître comme un symbole de réconciliation. À n'en pas douter, sa position fit concevoir très tôt à Crassus une ambition effrénée du pouvoir quel qu'il fût et au service de quelque cause que ce fût. Le même homme, qui avait, en 83, aidé Sylla dans son œuvre de restauration sénatoriale, devait contribuer, comme consul en 70, à liquider les lois du même Sylla et rendre aux chevaliers tous les avantages que celui-ci leur avait enlevés. Cette conduite contradictoire laisse voir à plein l'opportunisme de ce personnage qui n'eut jamais d'autre politique que la satisfaction immédiate de ses intérêts propres» (J.-P. Brisson. op. cit. p. 227).
préparait active-ment et soigneu-
sement, s'accom-
modait de tout, pourvu qu'il pût y gagner en relations, en puissance. Il investissait aussi politiquement son immense richesse, sans même demander des intérêts pour les sommes prêtées, mais en exigeant le remboursement à la date fixe. Pour la plupart des débiteurs c'était bien pire que des intérêts, car les dépenses des nobles romains étaient aussi élevées que leurs revenus étaient irréguliers, et ils en étaient donc d'autant plus dépendants de Crassus. Il évitait aussi autant que possible de choquer où que ce soit; le climat de civilité qui se répandait dans la Rome d'alors allait comme un gant. Pas méchant de nature, au fond, pour ne pas dire bien intentionné. Dans des circonstances plus banales, on l'aurait estimé intègre, et peut-être l'aurait-il été» (C. Meier. op. cit. p. 156). Comme aujourd'hui, la carrière politique romaine reposait essentiellement sur la disponibilité d'argent que les ambitieux disposaient, soit en propre, soit par l'usure.
d'attendre, ses
créanciers prirent les grand moyens et l'appréhendèrent aux portes
de Rome. Pour le jeune et ambitieux gouverneur d'Espagne, ce n'était
pas seulement un affront cruel, c'était la faillite au moins
temporaire de ses grandes espérances. Crassus paya toutes ses
dettes. Il savait bien que ce n'était pas de l'argent perdu :
quelques années plus tard, à la fin de 60, César l'invitait à
conclure avec Pompée et lui ce pacte secret du triumvirat par lequel
chacun d'eux comptait bien s'ouvrir la voie vers le pouvoir
personnel» (J.-P. Brisson. op.
cit. pp. 227-228). Crassus avait pourtant ses
bons côtés. Il était doté d'un bon sens de l'humour : «Un
jour, comme quelqu'un s'écriait "Voici le grand Pompée!",
Crassus demanda en riant "Mais quelle taille a-t-il donc?"»
(É. Teyssier. op. cit. p. 225). Il était, certes, «l'un
des politiciens les plus singuliers de la Rome d'alors, très
caractéristique - selon les critères de Burckhardt -, en tout cas à
peine énergique, même pas perfide, de grande envergure en rien, si
bien dans le ton du milieu de ces années 60 qu'il en était
quasiment l'incarnation. L'homme le plus riche de Rome partageait
avec Pompée, son rival, outre l'ambition, une sorte de contradiction
entre sa nature et la situation. Crassus vivait modestement, à la
façon de la Rome antique - ainsi que le voulait en tout cas
l'idéologie.
Il avait aussi satisfait à une ancienne coutume,
presque tombée en désuétude, en épousant la veuve de son frère,
qui lui donna des enfants. Mais en fait il était seulement avare»
(C. Meier. op. cit. pp. 156-157). Personnage
dans le fond plutôt terne, Crassus n'en était pas moins très intelligent. «Bon orateur, il n'hésite jamais à défendre
une cause. Ce dévouement finit par lui constituer une vaste
clientèle. Sa simplicité envers les humbles et les obscurs fait
même oublier à la plèbe son passé de partisan de Sylla. Sa
bonhomie lui attire alors une certaine notoriété au sein même de
la faction des populares. Si
Pompée est plus admiré pour ses victoires, sa morgue et son orgueil
l'éloigne du Forum, où il vient rarement en aide à ses clients.
Crassus au contraire est populaire et parvient même à faire oublier
sa rapacité. Contrarié par les succès militaires de Pompée, il
s'applique donc à occuper le terrain politique à Rome en attendant
son heure. Il a deux obsessions dans la vie. La première consiste à
accumuler une immense fortune et il y parvient très tôt. La
seconde, une fois la première satisfaite, vise à obtenir le pouvoir
et surtout les honneurs y afférents. La révolte de Spartacus peut
lui donner cette opportunité. Appien rend compte de cette volonté
de saisir une occasion inespérée en devenant le recours de la
République : "Crassus,
citoyen également distingué par sa
naissance et par sa fortune, s'offrit pour cette expédi-tion." Cette naissance et cette fortune consti-tuent les deux arguments qui font de lui l'homme de la situation, à un moment où personne ne veut prendre le risque de se mesurer à ce Thrace invincible» (E. Teyssier. Spartacus, Paris, Perrin, Col. Tempus, # 681, 2017, pp. 223-226). Et c'est ici que l'on trouve le cinquième trait de caractère de l'avaricieux. Le pouvoir réel - la puissance économique et financière - ne lui suffisent pas; il lui faut ajouter en plus le pouvoir symbolique - la puissance politique et militaire :
«...le problème de Crassus, c'était qu'il visait trop haut. Son obsession de la possession était déjà gênante, mais il était entreprenant, et les autres Romains n'étaient pas non plus naïfs. Mais ce qui était inquiétant, c'était que Crassus voulait devenir le premier homme de Rome, car rien de ce qu'il pouvait entreprendre en ce sens ne pouvait contrebalancer sa médiocrité innée.
Sous Sylla, Crassus s'était énormément enrichi. Et il y avait appris une chose qu'il estimait importante : celui qui voulait être le premier dans la société devait disposer d'assez d'argent pour pouvoir entretenir une armée avec les intérêts qu'il en tirait. Dans le cadre de la guerre civile, ce n'était pas si mal jugé, mais l'affirmation n'était pas réversible : celui qui disposait de cette somme ne devenait pas nécessairement pour autant le premier dans la République. Mais Crassus se trompait en pensant qu'il suffisait d'accumuler d'énormes sommes d'argent et de multiplier les complaisances pour s'élever suffisamment haut et être reconnu le premier de tous. Le pouvoir était pour ainsi dire pour lui une simple addition de moyens, comme la richesse n'était qu'une accumulation d'argent. Parce que les obligés ne se comptaient plus, il pensait être un grand homme. Et parce qu'il disposait d'un grand pouvoir d'achat, il pensait pouvoir tout acheter». (C. Meier. ibid. p. ).Obtenir le pouvoir par l'achat des consciences n'est pas le meilleur moyen de s'élever au faîte des institutions. Des grands carnassiers comme Napoléon Bonaparte ou Adolf Hitler ne disposaient pas personnellement de fortune pour s'ériger à la tête de la France et de
l'Allemagne, ils surent profiter des conflits internes des
différents États et se forger une légende. Crassus ne disposait pas d'une pensée politique aussi subtile. C'était plutôt
un velléitaire, un passif que seul l'opportunisme parvenait à faire bouger. Il profita ainsi de la seconde guerre servile, guerroyant contre les esclaves
révoltés, partout en Italie. Plus tard, ce fut la guerre contre les Parthes au
Moyen-Orient. Politiquement, «Il se contentait de réagir
ou d'imiter ce que d'autres avaient fait avant lui, ou bien il
imaginait des plans tout à fait bizarres. Il est toujours resté un
tacticien, il n'a jamais été un stratège. Toutes les situations
décisives le désemparaient et il se tirait d'affaire par des
demi-mesures. Peut-être aurait-il aimé faire preuve de
scélératesse, s'il avait seulement su comment faire. Aussi n'a-t-il
recours qu'à la tricherie. Peut-être aussi aurait-il aimé risquer
quelque chose, si cela avait été sans conséquence. Une telle
distance séparait sa mesquinerie de son ambition que celle-ci ne
trouvait pas de ressorts à tendre en lui, se contentant de le
pousser dans un activisme diffus»
(C. Meier. op. cit. p. ). Cet habileté de tacticien ne lui joua pas toujours de bons tours. Certes, «dans nombre de ses plans obscurs, Crassus s'est sans doute dit que différentes voies s'offraient à lui : soit être celui par qui les choses se feront, soit se mettre en avant en les combattant...» (C. Meier. César, Paris, Seuil, 1989, pp. 156-159). S'il n'avait pas détenu cette immense fortune et la clientèle qui lui était soumise, Crassus serait probablement tombé du coup de cette mauvaise tactique de soutenir Catilina, ce semeur de troubles qui abusait de la patience de Cicéron. Mais en tant que stabilisateur des forces centrifuges qui déchiraient Rome, Crassus se présenta comme un modérateur efficace entre Pompée et César; entre son ennemi et son protégé.
Crassus avait «réussi à obtenir que tous les éléments politiques problématiques aient cherché leur point d'appui en lui. C'est ainsi qu'il était informé des histoires les plus sombres, qu'il n'hésitait pas à financer, estimant ensuite son influence déterminante. Il était entouré d'un cercle de protecteurs, constitué par ses obligés. Quand, vers la fin de l'année 63, on rapporta qu'il avait fait encourager Catilina à hâter sa marche sur Rome, des protestations véhémentes s'élevèrent. Salluste commente : "Dès que Tarquinius eut nommé Crassus, homme illustre par sa naissance, par sa fortune, par son immense crédit, tout le monde, d'un commun accord, se mit
à crier au faux té-moignage. Les uns,
parce qu'ils regar-daient la chose comme invrai-sembla-
ble; les autres, parce que tout en la considérant comme vraie, ils jugeaient plus prudent, en pareille conjoncture, de ne pas se mettre à dos un personnage si puissant; la plupart, enfin, parce qu'ils avaient contracté à l'égard de Crassus des obligations personnelles". On décréta de tenir la dénonciation pour fausse. Le Sénat et les principes [les principes sont des soldats de la légion romaine] étaient trop faibles pour pouvoir lui dicter ses limites, si bien qu'il semble ne jamais les avoir réellement perçues. C'est pourquoi il entreprend sans cesse du nouveau. La bizarrerie de ses plans répond à l'ambiguïté de la réalité. Les normes qu'il ne trouvait pas en lui-même ne pouvaient donc pas lui être imposées de l'extérieur. Le principe qui lui était renvoyé de l'extérieur était plutôt qu'énormément de choses étaient possibles. C'était vrai et faux tout à la fois. Dans nombre de ses plans obscurs, Crassus s'est sans doute dit que différentes voies s'offraient à lui : soit être celui par qui les choses se feront, soit se mettre en avant en les combattant...» (C. Meier. César, Paris, Seuil, 1989, pp. 156-159). S'il n'avait détenu cette immense fortune et la clientèle qui lui était soumise, Crassus serait probablement tombé de cette mauvaise décision de soutenir Catilina, ce semeur de troubles qui abusait de la patience de Cicéron. C'était une très mauvaise stratégie pour un ambitieux qui s'affichait comme stabilisateur des forces centrifuges qui déchiraient Rome.
Crassus se présenta comme un modérateur efficace entre Pompée et César, son ennemi et son protégé. D'où sa participation au premier triumvirat (70 av. J.-C.). On s'en aperçut quand sa mort, lors de la guerre des Parthes, laissa Pompée et César face à face, l'un devant l'autre. Les luttes internes reprirent de plus belle. Avec les années, les ambitions de Crassus l'avaient
porté à regarder vers l'Orient. «Le plus riche
des Romains, la soixan-taine passée et la vieillesse prématu-
rément venue, ne pensait toujours qu'à s'enrichir davan-
tage. C'est pourquoi Crassus avait d'abord guigné une expédition dans l'opulente Égypte. Mais, lorsque César lui eut remontré que l'immensité parthique recélait d'incalculables ressources, à la fois bonnes et faciles à prendre, il se jeta avec une sorte de frénésie sur ce nouveau projet de conquête, n'attendit même pas la belle saison pour embarquer les légions qu'il avait improvisées, leva l'ancre à Brindes au début de décembre - mi novembre 55, alors que la navigation était déjà suspendue; et, avant même d'aborder à Dyrracchium, il avait perdu dans la tempête plusieurs de ses transports. Tout ce qu'on peut invoquer à sa décharge, c'est qu'il n'y avait point que du mirage dans ses convoitises, et que sa précipitation était justifiée par le gâchis où se débattait, chez les Parthes, leur dynastie des Arsacides» (J. Carcopino. Jules César, Paris, Presses Universitaires de France, Col. hier, 1935, p. 291). C'était une aventure risquée que Crassus sous-estima, preuve une fois de plus qu'il était plus tacticien que stratège.
Les Parthes, d'ethnie perse, avaient constitué un empire sur les dépouilles de l'empire des
Séleucides grecs sur la Mésopotamie. Il
s'étendait des sources de l'Euphrate jusqu'au sud-est de la Turquie
et jusqu'à l'est de l'Iran actuelles. Depuis le début du siècle,
avec leur roi Mithridate, les Parthes n'avaient cessé de menacer les
frontières orientales de l'expansion romaine. Pour Crassus qui
s'était porté à leur encontre, le sort fut scellé à la fin du
printemps de l'an 54. «Aussi les charges se suivent sans interruption, furieuses et meurtrières. Cédant à leur impétuosité, l'armée romaine a lâché pied, déserté ses aigles, confondu ses rangs dans un désordre où les cadavres empêtrent les vivants. Encore une ou deux ruées de l'ennemi, et il ne subsistera plus à sa place qu'un charnier. Heureusement, les Parthes se refusaient à combattre après le coucher du soleil, et, même ce jour-là, ils n'estimèrent pas que l'achèvement d'une pareille victoire autorisât un manquement à leur sainte coutume (9 juin - 28 mai 54).
Comme toujours dans l'Antiquité, la mort de Cassius souleva des légendes a posteriori. Un certain Pomaxathrès, au cours d'un banquet, se vanta d'avoir tué Crassus. Pour ceDans ces conditions, un autre chef que Crassus, contre-attaquant au milieu des ténèbres, eût tenté et peut-être renversé la fortune. Mais le général romain ne profita de l'obscurité que pour battre en retraite, suivi seulement par les gémissements et les malédictions des 4 000 blessés qu'il abandonnait. Arrivé sous les murs de Carrhae, dont sa défaite porte le nom, il ne s'y sentit point en sûreté et, dans la nuit du 11 au 12 juin (30 au 31 mai), il se remit en marche. C. Casius eût voulu qu'on rétrogradât vers l'Euphrate et la province. Mais si près de la cavalerie ennemie, Crassus n'osa point et décida de gagner au nord la ville de Sinnaca, sur les premières pentes des monts d'Arménie, dont les abrupts arrêteraient la poursuite de la cavalerie parthe. En soi, ce plan était peut-être acceptable, et Crassus, à qui l'adversité avait rendu bon sens et force d'âme, l'eût sans doute exécuté sans la défection de ses auxiliaires et de ses soldats. Le guide à qui il s'était confié à Carrhae, Andromachos, était acquis aux Parthes et, volontairement, égara et retarda ses pas. Flairant la fraude, son questeur C. Cassius lui faussa compagnie et, avec 500 cavaliers, prit à ses risques et périls le chemin de la province de Syrie, qu'il lui avait vainement conseillé et que l'événement démontra le bon [sens]. Son légat Octavius, qui s'était orienté par ses propres moyens, pénétra dans Sinnaca avec 5 000 hommes, lorsque l'aube commençait à poindre. À ce moment, Crassus, avec les quatre cohortes qui lui restaient, n'en était plus éloigné que de deux milles (3 km). Mais il était écrit que cette brève distance ne serait point parcourure. Bientôt, en effet, la troupe aperçoit dans la clarté matinale un beau cavalier qui se rapproche d'elle au galop, et elle reconnaît en lui le Suréna. Ce barbare raffiné, qui n'avait guère plus de trente ans, frisait sa chevelure, peignait son visage et traînait un harem dans ses bagages, cachait sous ses airs de jeunesse dorée une expérience de vétéran, une astuce profonde et une fière énergie. Il s'était mis en tête de prendre Crassus vivant et, dans le désarroi de ses ennemis, payait d'audace. Sans autre arme qu'à l'épaule son arc débandé, il s'avance vers les Romains et, la main tendue en signe de paix, il convie, en latin, le proconsul à s'entendre avec lui : "Que Crassus consente à le suivre sur les bords de l'Euphrate et à y signer un traité qui garantisse aux Parthes cette frontière qu'ils avaient obtenue naguère et qui n'a pas été respectée depuis et ils sauront ménager à Crassus et à son armée un retour paisible en Syrie". Crassus, en ce mélange de papelardise et d'insolence, a deviné la ruse et cherche à l'éluder. Octavius, qui, des hauteurs de Sinnaca, avait aperçu ses frères d'armes et s'était rendu au milieu d'eux, a beau attester par sa présence la brièveté de la dernière étape qu'il les conjure de fournir, les soldats harassés refusent le départ : ils ne s'exposeront point à reprendre la lutte avec les Parthes pour épargner à leur général le risque d'une rencontre avec le Suréna désarmé; et, au lieu d'obéir à leur chef, ils le couvrent de reproches et d'injures. Alors Crassus, sans mot dire, abdique devant la volonté des mutins, et à pied, entouré d'Octavius et de quelques amis pour escorte, se dirige du côté où le Suréna s'en est allé. Ils pressent qu'il marche à la mort, et dans un suprême élan de patriotisme il demande à ses compagnons de dire plus tard à Rome, s'il lui arrive malheur, qu'il a été assassiné par les Parthes, et non livré par des soldats romains. Le Suréna, prévoyant sa capitulation, avait envoyé au-devant de lui un cheval sous prétexte de lui faire honneur, en réalité pour l'enlever plus vite. Ses fidèles éventent le stratagème et s'efforcent de dégager leur chef : une mêlée s'ensuit où il est transpercé (12 juin - 1er juin 53)» (J. Carcopino. Jules César, Paris, Presses Universitaires de France, Col. hier, 1935, pp. 297-299).
geste, il aurait été comblé de cadeaux. D'autres
historiens ajoutent un détail macabre. On aurait fondu de l'or dans la bouche de Crassus. Selon une autre version, les Parthes l'auraient
décapité après sa mort et jeté sa tête dans un vase plein d'or
en fusion disant : "Tu as eu soif d'or, bois de l'or"
(aurum sitisti, aurum bibe). Ce serait là une invention
emprunté à un autre récit. Si Dante et Virgile ne rencontrent pas Cassius au Purgatoire - et pour cause! -, ils en entendent parler. Mais les premiers avaricieux sur lesquels butent les deux pèlerins, sont des «âmes couchées à terre et toutes renversées, qui répandent des larmes». À travers des cris et de profonds soupirs, ils entendent à peine leurs paroles : «Mon âme s'est attachée au sol». Et Dante de demander : «Dis-moi qui tu es, et pourquoi vous avez le dos tourné en-haut...?» Honteuse, l'âme ne se nomme point : «...d'abord apprends que je fus successeur de
Pierre. Un fleuve limpide s'abîme entre Sestri et
Chiavari, et ma famille tire son nom de celui de ce fleuve. J'ai
éprouvé pendant un mois et quelques jours combien pèse le manteau
pontifical, pour celui qui ne veut pas le traîner dans la fange.
Tous les autres vêtements ne pèsent pas plus qu'une plume légère.
Hélas! ma conversion fut tardive; mais quand je fus nommé pasteur
romain, je sus combien la vie était trompeuse; je vis que là le
cœur ne pouvait être en repos, et qu'on ne devait pas s'élever
plus haut dans la vie périssable; aussi je sentis un vif désir
d'obtenir la vie immortelle. Je fus une âme abandonnée de Dieu; mon
avarice ne connut pas de bornes; maintenant tu m'en vois puni. Ce que
l'avarice exige de nous sur la terre, on la retrouve ici dans le
supplice des âmes qui se convertissent, et la montagne n'a pas de
peine plus amère. Comme notre œil ne s'éleva pas en haut, ainsi la
justice céleste le fixe sur le sol en le vouant aux choses
terrestres; enfin, comme l'avarice a détourné notre amour de tout
vrai bien qui nous pût être utile, de même la justice divine nous
retient ici liés par les pieds et par les mains, et nous demeurerons
ainsi immobiles et étendus, tant qu'il plaira au juste souverain». Le lecteur de l'époque avait plus d'avantages pour identifier ce successeur anonyme de Pierre. Il s'agissait d'Adrien V. Ottobono de' Fieschi appartenait à une riche famille génoise. Nommé chapelain pontifical en 1243, il fut créé cardinal-diacre au titre de Saint-Adrien en 1251 par son oncle, le pape Innocent IV, puis archidiacre de Parmie, enfin de Reims en 1251. «Clément IV avait chargé en 1265 le cardinal Fieschi de se rendre
en
Angleterre pour soutenir le roi Henri III contre ses barons rebelles.
Lorsqu'il arriva au bord de la Tamise le jour de la Toussaint 1265,
le légat trouva une situation politique confuse et agitée. Ottobono
pensa même à rentrer, mais le pape réussit à le convaincre, en
recourant à une rhétorique forte : "Le roi, la reine et toute
la famille royale seraient livrés à la mort, et l'Angleterre serait
perdue comme fief de l'Église"! À la Pâque 1267, le roi se
rendit à Romsey et à Cambridge, pour essayer de mâter la
rébellion. Gilbert Claire, duc de Gloucester, qui avait fait la
paix avec le roi mais espérait s'assurer de meilleures conditions
pour les rebelles, apparut soudainement à Londres avec une forte
armée et exigea que la Tour, où le légat résidait, se rende. Le
légat refusa et, pour toute réponse, alla prêcher la croisade dans
la cathédrale de Londres. Tedaldo Visconti, le futur pape Grégoire
X, qui fait partie de l'entourage du légat, et le frère du duc de
Gloucester firent vœu de croisade. Le duc avait entre-temps réussi
à assiéger la Tour. Le légat répondit par l'excommunication et
l'interdit. Westminster fut saccagé avant que le prince Édouard ne
réussisse à contraindre le duc de Gloucester de négocier»
(A. P. Bagliani. Boniface
VIII. Paris,
Payot & Rivages, 2003, pp. 36-37). Ottobono de Fieschi resta en
Angleterre jusqu'en 1268 comme légat pontifical.La carrière du Génois ne s'arrêta pas là même si sa montée dans la hiérarchie sembla faire du surplace. Les choses, par contre, se mirent à se précipiter : «Ottobon de Fiesque, neveu d'Innocent IV et comte de Lavagne était simple diacre quand il fut élu le 11 juillet 1276 et prit le nom d'Adrien V. Il n'eut même pas le temps de recevoir la prêtrise et l'épiscopat et d'être couronné car il mourut le 18 août suivant» (Fernand Hayward. Histoire des Papes, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1929, p. 229). Ni prêtre, ni
évêque, il ne put donc être intronisé sur le siège pontifical,
bien qu'on le considère comme pape légitime. Il faut dire que les
règles de l'élection pontificale étaient assez sévères à
l'époque au point que, durant le mois où Adrien put siéger comme
pape, il réagit en vue d'assouplir les règles de l'élection : «À
la tête de cette armée ecclésiastique insérée dans les unités
les plus variées, l'évêque de Rome est élu selon les dispositions
successivement précisées en 1059-1060, 1179 et 1274. Grégoire X a
profité de la cinquième session du concile œcuménique de Lyon
pour publier, le 7 juillet 1274, la constitution Ubi
periculum. L'élection
est remise aux cardinaux, strictement égaux entre eux bien qu'il y
eût des cardinaux-évêques, des cardinaux-prêtres et des
cardinaux-diacres. Ils doivent se réunir dans la ville où le pape
est mort après un délai de dix jours; à l'intérieur de l'édifice
où le pontife défunt a résidé, ils sont enfermés à clé dans
une salle - le conclave; la nourriture leur parvient par un guichet;
toute communication avec l'extérieur n'est tolérée qu'avec
l'accord de tous les cardinaux et à condition de se rapporter à
l'élection. La vieille coutume du ralliement unanime à un candidat
per
inspirationem peut
abréger la désignation, mais l'interdiction de tout arrangement
entre les électeurs n'est pas conciliable avec la recherche du
compromis, expressément admise en 1179. La majorité des deux tiers
des membres présents est requise. Les magistrats de la cité, sous
peine d'excommunication, jurent de faire respecter la clôture du
conclave, de veiller à ce que les officiers qui en assurent la garde
ne servent qu'un seul plat par repas au bout de trois jours, et
seulement du pain, du vin et de l'eau si un résultat n'est pas
obtenu après cinq jours. Dès 1276, Adrien V suspend ce régime
contraignant, mais Boniface VIII le reprend et l'insère dans le
Corpus
juris canonici» (J.-M. Mayeur, Ch. Pietri, A. Vauchez, M. Venard
(éd.) Histoire
du christianisme, t. 6 : Un temps d'épreuves (1274-1449), Paris,
Desclée/Fayard, 1990, p. 43). Adrien avait-il souffert à ce point
du conclave qui l'avait porté sur le trône de Pierre?Le XIIIe siècle fut, pour la papauté, un siècle particulièrement mouvementé qui annonçait de bien grands malheurs. Bien avant le déménagement de la papauté de Rome à Avignon, qui
viendra après
la mort d'Adrien, sous Boniface VIII, avec le scandale de la gifle au
pape par le chan-celier Guil-
laume de Nogaret (septembre 1303), le XIIIe siècle avait vu se succéder les papes à un rythme endiablé : «La durée des pontificats est inégale : trois papes se succèdent de janvier 1276 à mai 1277, Adrien V ne régnant que trente-huit jours. De 1276 à la fin de 1294, l'Église romaine reçoit huit chefs; elle en a neuf en quatre-vingt trois ans, de l'élection de Boniface VIII à l'ouverture du Grand Schisme (1294-1378). Le plus long règne, celui de Jean XXII, couvre plus de dix-huit années (1316-1334); un seul dépasse dix années (Clément VI : 1342-1352), mais six les approchent (Boniface VIII, Clément V, Benoît XII, Innocent VI, Urbain V, Grégoire XI)» (J.-M. Mayeur, Ch. Pietri, A. Vauchez, M. Venard (éd.) ibid. pp. 44-45).
L'année 1276, à elle seule, vit
se succéder quatre pontifes. Grégoire X était mort le 10 janvier,
ce qui entraîna l'élection d'Innocent V qui régna du 21 janvier au
22 juin 1276, soit une période de cinq mois; Adrien V fut élu le 11
juillet, mais mourut le 28 août, soit un mois et sept jours. Enfin,
Jean XXI fut élu le 8 septembre 1276, mais mourut le 16 mai 1277 à
la suite d'un accident stupide : l'effondrement du plafond de sa
chambre! Ce n'était-là qu'un concentré des successions rapides. Une énigme demeure, toutefois : pourquoi le poète a-t-il placé ce pape si terne dans le
cercle des avaricieux? Du peu qu'on connaît de cet
homme, rien ne le désigne comme particulièrement porté sur la
possession des biens temporels. Dans une lettre adressée à un ami,
«ce haut prélat,
qui avait su s'entourer d'hommes de qualité, comme l'astronome
Campano de Novare et le célèbre peintre Cimabue, parle, sans le
nommer, du lieu où réside la cour pontificale. Le ton est certes
emphatique, dans les traditions épistolaires du temps. Les termes
choisis constituent néanmoins un éloge de la nature qu'il n'est pas
fréquent de trouver en ces décennies centrales du XIIIe siècle»
(A. P. Bagliani. La
cour des papes au XIIIe siècle, Paris,
Hachette, Col. La vie quotidienne, 1995, p. 43).Ce lieu, c'était Viterbe, lieu où il devait décéder : «...la maladie... terrassa le nouveau pape un mois après son élection. Adrien V mourut à Viterbe le 18 août, sans être ni consacré ni couronné; l'été romain avait été, cette année-là,
particulièrement meurtrier»
(A. P. Bagliani. ibid. p. 38) : «...des
dix-neuf papes du XIIIe siècle, onze sont en effet morts dans une
des villes de l'État pontifical où la papauté avait pris
l'habitude, dès le pontificat d'Innocent III, de passer plusieurs
mois par an, notamment en été. Alexandre IV, Clément IV, Adrien V,
Jean XXI sont morts à Viterbe, une ville qui a hébergé la cour
pontificale presque pendant vingt ans, entre 1260 et 1280...»
(A. P. Bagliani. ibid. p. 255). Rien
ne spécifie en Adrien V qu'il fut un pape prodigue non plus, mais
chose certaine, il ne se privait pas des délices de la vie. Tout cela proviendrait d'une confusion tirée de Jean de Salisbury entre Adrien V et Adrien IV, le seul pape d'origine anglaise de l'histoire de la papauté. Dans une
autre lettre d'Adrien, celui-ci, au passage, mentionne : «Moi
aussi, assurément, je ne manque pas des nombreux biens dont vous
feignez de regorger...»
(Cité in A. P. Bagliani. ibid. p. 45). Et Adrien mourut sans la consécration ni le couronnement, ce qui explique pourquoi
Dante ne
le considérait pas comme époux de l'Église. Mais de là à le
tenir pour un avaricieux attaché aux biens
terrestres, où était le rapport? Sinon que l'élection
d'Adrien au pontificat avait bénéficié des grâces de Charles II d'Anjou, branche cadette des rois français, les Capétiens, toujours portée à
la conquête de l'Italie en rivalité avec les Hohenstaufen. Or, Dante ne cesse de dénoncer les ambitions
françaises sur la péninsule italienne, et surtout contre
Florence, sa ville d'origine d'où il a été chassé par ses
adversaires politiques alliés aux Français. La suite du poème le dit avec le second avaricieux que lui et Virgile rencontrent dans le même cercle : Hugues Capet. Non pas le premier roi couronné, mais son père, le patriarche de la dynastie dont il suit les règnes, et en particulier leurs ambitions italiennes. C'est ainsi qu'il se présente : «"Je fus la racine de cette plante coupable qui, par son ombre funeste, nuit à toute la terre chrétienne, tellement, qu'elle porte rarement de bons fruits...» Et le damné de poursuivre : «On m'appela Hugues Capet; c'est de moi que sont nés les Philippe et les Louis qui gouvernent depuis peu la France : je fus fils d'un boucher de Paris. Quand les anciens rois furent tous éteints, excepté un prince qui était vêtu de l'habit religieux, mes mains dirigeaient le gouvernail de l'État, avec une autorité si étendue, et l'appui de tant d'amis, autour de moi, que la tête de mon fils reçut la couronne vacante; et c'est de cette famille que sont provenus ceux que l'huile sainte a consacrés. Tant que la grande dot apportée par la Provence à mon sang ne lui ôta pas la honte, il valait peu; mais il ne faisait pas de mal : là il commença à se livrer aux rapines, à la violence, au
mensonge; et ensuite, par expiation, il se saisit
du Ponthieu, de la Normandie et de la Gascogne. Charles vint en
Italie, et encore par expiation, il fit une victime de Conradin;
puis, toujours par expiation, il rejeta Thomas dans le ciel. Je lis
dans l'avenir qu'avant peu on enverra hors de France un autre
Charles, pour mieux le faire connaître lui et les siens. Il en sort
sans armes, et seulement muni de la lance avec laquelle combattit
Judas. Il frappe Florence qu'il déchire de ses coups : il n'en
rapportera pas pour lui des domaines, mais de la honte et des remords
d'autant plus accablants, qu'il attachera moins d'importance à ce
crime. L'autre, qui est déjà sorti, je le vois prisonnier sur sa
flotte, vendre sa fille et en faire l'objet d'un contrat, comme font
les corsaires pour les autres esclaves. O avarice! que peux-tu
produire de plus coupable, puisque tu as réduit mon sang à ne pas
respecter mes propres enfants? Mais pour que le mal arrivé et le mal
futur soient encore surpassés, je vois les lis entrer dans Anagni et
le Christ prisonnier dans la personne de son vicaire, je le vois une
autre fois moqué; je vois renouveler la scène du vinaigre et du
fiel, et je vois qu'il meurt entre deux larrons vivants; je vois un
nouveau Pilate que ce supplice ne ressaisie pas; il porte dans le
Temple [les Templiers] ses désirs cupides. O mon souverain maître! quand serai-je
assez heureux pour être témoin de la vengeance, qui, cachée dans
tes vues secrètes, satisfait ta juste colère?»C'est de Hugues le Grand (né vers 898 et mort le 16 juin 956), comte de Paris et marquis de Neustrie de 923 à 956, puis duc des Francs à partir de 936, comte d'Auxerre de 954 à sa
mort, fils du roi des Francs, Robert
Ier et père d'Hugues Capet, qu'il s'agit. C'est l'avarice de Hugues qui se reflète chez le pape Adrien, d'où qu'il apparaît que dans ce cercle, Dante ait
voulu régler ses comptes personnels avec la famille d'Anjou,
quitte à piétiner le pape par lequel l'atteindre dans sa bassesse. Hugues était
descendant du côté de la femme de Charlemagne, d'où son
appartenance à la lignée des Robertiens. La dynastie carolingienne
se poursuivait toujours et, par sa puissance et son rayonnement,
Hugues représentait une sorte de maire
du palais, un
peu comme jadis Charles Martel lors de la fin de la dynastie des
Mérovingiens.Dès son jeune âge Hugues avait été investi de possessions territoriales et beaucoup d'évêchés qui lui rapportaient gros. «Avoir l'Église pour soi est, à l'époque où nous
sommes, une très grande force.
Comme son père, comme son oncle, comme avant eux son grand-père, le
grand laïque qui a fait un roi dispose, à titre de "recteur",
des ressources de nombreux établissements religieux. De ces
établissements, il va faire, à son usage, des bases concrètes de
puissance. "Très glorieux abbé", gloriasissimus abbas : ainsi le
qualifient volontiers les textes. Le personnage aime à se parer de
la chape
abbatiale. Il
affecte d'en être particulièrement honoré. De-ci, de-là, on
l'entend appeler Capet,
c'est-à-dire
"Hugues à la Chape". Ce surnom ne lui demeure pas, il est
vrai; mais il sera retenu par l'histoire en faveur de son fils»
(J. Calmette. Le
réveil capétien, Paris,
Hachette, 1948, pp. 48-49).Ces ressources permirent à Hugues le Grand de se maintenir face à ses rivaux qui rongeaient ce qui restait de la puissance des carolingiens et en particulier du roi Louis IV. «C'est que,
pour un groupe, la possession d'évêchés est une source de
puissance et de profit considé-rables. Outre le contrôle exercé sur la popu-
lation, surtout à mesure que s'étend le réseau des paroisses, ce sont les revenus de biens fonciers souvent très étendus, l'autorité exercée de droit sur tous les établissements religieux du diocèse, la disposition de contingents militaires, la participation aux conciles dont les dispositions s'imposent à toute la société. À quoi s'ajoutent, et ce n'est pas rien, les charismes spirituels émanant de l'onction pontificale, la capacité d'excommunication, l'inviolabilité de principe, l'influence et le rayonnement liés au monopole de la culture savante» (L. Theis. L'avènement d'Hugues Capet, Paris, Gallimard, Col. Trente journées qui ont fait la France, # 4, 1984, p. 85).
De plus, Hugues avait hérité de cette portion de territoire, la terra Hugonis, nom donné par le chroniqueur Flodoard, à la région entre Seine et Loire. «Doué d'un remarquable sens
politique, Hugues "le Grand" va
élargir les assises de sa primauté au point d'appa-raître un temps comme l'arbitre des destinées de la royauté, et consolider encore ce capital de puissance et d'influence grâce auquel son fils Hugues Capet, prince pourtant sur le déclin, sera en mesure de se saisir du trône et de la transmettre à sa descendance» (Y. Sassier. Hugues Capet, Paris, Fayard, Col. Pluriel, # 8521, 1987, p. 91). De cette portion de territoire devait naître, en effet, le futur royaume de France.
Bref, Hugues était dans une excellente position pour jouer le rôle d'arbitre entre les différentes familles du royaume des Francs, tributaires de leur voisin, le Saint-Empire romain germanique tenu par la dynastie ottonienne. C'est ainsi que «profitant de l'ascendant qu'il exerce sur le jeune roi, (Louis IV) Hugues le Grand s'attache à établir un nouvel ordre institutionnel, à faire prévaloir l'idée d'un gouvernement direct du royaume, non plus par le roi, mais par lui-même en tant que chef de tous les Francs. Cela suppose bien sûr une mise en tutelle de l'institution royale, ce qui semble chose faite en 936. Mais cela suppose aussi qu'Hugues exerce une primauté sur l'ensemble du regnum Francorum, impliquant une suprématie sur tous les princes et autres grands du royaume» (Y. Sassier. ibid. p. 104).
Non dépourvu de l'ambition que lui donnaient ses possessions et ses richesses, il arriva à Hugues de vouloir renverser la dynastie carolingienne de son pouvoir qu'elle tenait directement de Charlemagne. Sa position pouvait devenir facilement instable si des puissances voisines décidaient de se coaliser contre lui. «À ce moment, le prince de Neustrie, deuxième personnage du royaume, est au faîte de sa puissance. Abbé de
nombreux et riches monastères, maître effectif
de tous les comtés entre Paris et Angers, il domine en principe la
Normandie et la Bretagne, ainsi que la Bourgogne et l'Aquitaine que
le roi lui a aussi concédées. Il a bien en main ses grands vassaux,
Foulque d'Angers et Thibaud de Tours. Songe-t-il à devenir roi? Qui
alors, parmi les plus puissants, n'y songeait pas? Mais qui, aussi,
n'était conscient de la formidable transgression qu'un tel acte
représentait? Ceux qui l'avaient osé s'en étaient généralement
mal trouvés. Le fait est qu'Hugues choisit alors d'exercer un
vigoureux principat. Louis paraissant retrouver en Normandie ce qui
lui était refusé en Lorraine, le duc des Francs s'en inquiéta. Le
roi tombé en juillet 945 dans une embuscade sur le bord de la Dive
fut capturé par un parti de Normands. Enfermé à Rouen, il passa
bientôt au pouvoir d'Hugues, qui le donna à garde à Thibaud de
Tours et de Chartres. [...] Mais cette fois l'abaissement est
excessif. Otton, alerté par sa sœur la reine Gerberge, fait savoir
à Hugues qu'il est allé trop loin. Le duc élargit alors le roi,
qui en échange lui remet la cité de Laon. Ainsi ce qu'Hugues
n'avait pas su conquérir par les armes, la trahison le lui obtient.
Le voilà, une dernière fois, faiseur de roi car, comme l'écrit
encore Flodoard. "Hugues restitua au roi Louis le nom et la
dignité de roi". La solidarité des rois, alors, se fit jour.
Entre août et novembre 946, Otton, Conrad de Bourgogne et Louis IV,
flanqué d'Arnoul de Flandre, mirent à mal les domaines robertiens
et la Normandie traîtresse (L. Theis. L'avènement d'Hugues
Capet, Paris, Gallimard, Col. Trente journées qui ont fait la
France, # 4, 1984, pp. 129-130). Hugues était un habile négociateur et tout en se voyant limité dans son action, il réussit à obtenir des avantages qui faisaient qu'il aurait pu facilement débouter Louis IV. Alors, pourquoi n'a-t-il pas sauter le pas qui aurait pu faire de lui le roi de France? C'est ici que porte l'allusion de Dante à son avarice : «Si Hugues n'est pas devenu roi, ce n'est pas, comme on a pu le croire, par hostilité des grands à l'égard d'un retour de l'hérédité au profit d'une nouvelle lignée royale. Vraisemblablement, Hugues a lui-même refusé la royauté, et la raison en est simple : comme l'a montré K. F. Werner, son élection l'aurait obligé à
gouverner selon la tradition royale,
c'est-à-dire à renoncer à posséder en propre les comtés et les
abbayes que, con-formé-ment à cette même tradition, son père Robert lui avait abandonnés au moment de devenir roi. Or, contrairement à Robert, contrairement aussi à Eudes, Hugues n'a ni frère ni fils à qui confier ses honores et son commandement neustrien : il lui faudrait disperser ceux-ci entre ses propres fidèles, ce qui impliquerait l'éclatement et, à terme, la dislocation de la puissance que représente alors la maison robertienne. Cela, Hugues ne l'a pas voulu, et c'est probablement pour cette seule raison qu'il n'est pas devenu roi, préférant laisser le champ libre à Raoul de Bourgogne, son beau-frère, pour qui le problème ne se pose pas : Raoul a plusieurs frères en âge de lui succéder à la tête de la principauté bourguignonne, et c'est l'un d'eux, Hugues le Noir, qui va recueillir l'intégralité de ses honores» (Y. Sassier. Hugues Capet, Paris, Fayard, Col. Pluriel, # 8521, 1987, pp. 89-90).
Hugues resta donc le duc des Francs, refusant le titre qu'il préféra garder pour son fils. Celui qui devait porter le nom de Hugues Capet. On sait comment les révolutionnaires de 1789 se servirent de ce nom comme sobriquet pour humilier Louis XVI à son procès, le désignant
comme Louis Capet,
nom qui était oublié depuis long-temps dans la famille des Bourbons. À sa mort, on ne désigna plus sa femme, Marie-Antoi-nette, que comme veuve Capet et son héritier, Louis XVII, le petit Capet. Aucun des frères de Louis XVI qui devaient rentrer en France en 1814, ne prirent ce nom. «Seule la généalogie de Foigny indique qu'Hugues fut dit Cappatus, à cause de la cape du Christ qu'il avait fait venir de Terre sainte. Sur ce surnom de Capet, appelé à une si grande fortune, trois observations s'imposent. D'abord, il apparaît assez tard, et très progressivement. Ensuite il n'a pas servi à désigner le seul roi Hugues. Enfin il faut attendre longtemps avant d'en trouver une explication. Il n'existe aucun document du Xe siècle où quelque Hugues que ce soit, et il n'en manquait pas, reçoive le sobriquet de Capet. Le premier, et sans doute le seul au XIe siècle, Adémar de Chabannes, peu avant 1030, l'utilise pour désigner Hugues le Grand. Cette attribution du surnom au père du roi reste en usage tout au long du Moyen Âge, même chez les historiens les plus avertis. Ainsi vers 1250 encore, Aubri de Trois-Fontaines rappelle que le roi Hugues était le fils d'Hugo Cappatus, lui-même petit-fils du comte Robert d'Angers tué par les Normands. Hugues Capet porte pour la première fois son nom, semble-t-il, dans les annales de Saint-Amand, qui au début du XIIe siècle reprennent sans doute une version plus ancienne. Ainsi apparaît Hugo Capest. À partir des années 1130, le terme se répand très largement, encore que, le plus souvent, Hugues soit désigné par sa seule qualité de duc, plus rarement de comte de Paris. Se trouve encore Hugo Magnus, à l'égal de son père, au point que le roi puisse être nommé Hugues le Grand, fils d'Hugues Capet» (L. Theis. ibid. p. 221).
S'éloignant du capétien, Dante et Virgile croisent un individu dont ils ne s'attendaient pas à trouver la présence dans le cercle des avaricieux. Stace, un autre poète, contemporain de Virgile. Publius Papinius Statius est né à Naples en 40 de notre ère et mort en 96. De
lui ne survit que le témoignage de Juvénal qui mentionne au passage le succès rencontré par la Thébaïde, poème de Stace - l'Achilliade est resté inachevé, ce à quoi fait référence Stace lorsqu'il dit «mais je tombai sur le chemin avec le second fardeau» -, et ce qu'il en dit lui-même dans Les
Silves.
On sait que son père était originaire de Velia et qu'il avait perdu
sa fortune, le faisant déchoir de l'ordre équestre. Pour vivre, le
jeune poète s'installa donc comme grammairien à Naples, ce qui lui
laissait le temps de se consacrer à la poésie. Après Naples, Stace
alla s'installer à Rome en l'année troublée de 69 (l'année dite
des quatre empereurs : Néron, Galba, Othon, Vitellius). Il commença
à déclamer ses vers au public romain, rencontra une veuve
musicienne très impliquée dans la vie mondaine de la Cité,
Claudia, qu'il épousa. Mariage stérile qui força Stace à élever
et éduquer comme son propre fils un esclave affranchi, sans
toutefois l'adopter. À Rome, Stace mena une vie d'écrivain
professionnel et de poète de cour, étant introduit au palais
impérial sous Domitien. Souvent couronné lors de jeux poétiques,
il tomba malade à partir de 95, partageant son temps entre Rome et
Naples.Rien pourtant ne le confirme, mais Dante pensait que Stace s'était converti au christianisme, d'où le rôle qui sera le sien jusqu'à la porte du Paradis. D'ailleurs, Virgile ne cache pas sa surprise de le rencontrer : «Peut-être crois-tu, parce que tu m'as rencontré
dans le cercle des avares, que moi-même j'ai été avare
dans l'autre vie. Apprends donc que je fus au contraire trop éloigné
de l'avarice, et que la passion qui m'a tourmenté a été punie
pendant un grand nombre de révolutions lunaires. Moi aussi je
porterais les fardeaux énormes en tournant autour du cercle de
douleurs, si je n'avais pas dirigé ma conduite vers ces préceptes
que toi, qui es à moitié dans le séjour des tourments, tu donnas
aux mortels, quand tu dis : "O
faim insatiable de l'or, à quels excès ne portes-tu pas les cœurs
des hommes!" Alors je pensai que les mains pouvaient
ne pas user des richesses avec sobriété, et je me repentis de cette
faute comme de toutes les autres».
La logique avec laquelle Stace justifie d'être mis au Purgatoire est
assez simple : «Si donc je me trouve au milieu de ceux qui
pleurent leur avarice, j'y ai été jeté pour me purifier du péché
contraire». De fait, Stace est
le seul prodigue que les deux voyageurs rencontrent.
avec la grande
persécution de Domitien, auprès duquel Stace s'était rendu.
L'enthousiasme du poète le porte à attribuer cette conversion à
Virgile : «Par toi je fus poète; par toi je fus chrétien
- lui dit Stace -; mais afin que tu comprennes mieux cette image,
je donnerai un coup de pinceau plus marqué. Déjà le monde était
rempli de la vraie croyance semée par les messagers du royaume
éternel, et tes révélations répétées plus haut se rapportaient
à ce qu'annonçaient de nouveaux saints envoyés pour prêcher la
parole divine. Je m'accoutumai à les visiter; ils me parurent si
irréprochables, que quand Domitien les persécuta, mes pleurs
accompagnèrent leur supplice. Tant que je demeurai sur la terre, je
les secourus; enfin leurs mœurs droites et pures me firent mépriser
les autres sectes. Je reçus donc le baptême avant de conduire dans
mes vers les Grecs aux fleuves de Thèbes. Mais, par crainte, je fus
chrétien honteux, et je professai longtemps le paganisme : à cause
de cette tiédeur, le quatrième cercle m'a vu tourner pendant plus
de quatre siècles...»
Peut-être Dante voyait-il en Stace un précurseur de son propre
voyage initiatique?
l'avare apparaît sous les traits
d'un homme impi-toyable, laid, cruel... Shylock, bien que nous l'ayons rencontré dans le cercle de l'Enfer où se retrouvent les spéculateurs et les usuriers, sera ici notre premier portrait d'avare odieux. Antonio, riche marchand de Venise, âme généreuse et chrétienne, décide d'endosser le prêt d'une somme pour un ami à l'usurier juif Shylock. Ce dernier ne cesse de verser sa bile sur les chrétiens et la façon dont ils mènent leurs affaires, et cela vise précisément Antonio :
malhonnête et mesquin.
Figure sombre appartenant au panthéon de l'antisémitisme, il faut
rappeler que du temps où Shakespeare vivait, les Juifs étaient
interdits de séjour en Angleterre depuis que le roi Édouard Ier,
par un édit de 1290, les avait chassé de l'île sur laquelle ils ne
revinrent qu'avec l'autorisation de Cromwell, par un acte de 1656.
Aussi Shylock apparaît-il moins comme un caractère réel et
davantage comme une caricature, ne serait-ce qu'à la façon dont le
dramaturge le fait parler. Antonio, par une
insulte involontaire, lui rappelle son dégoût de l'usure qui recoupe le mépris de sa race :
Dès le départ, Shakes-peare présente l'animo-
sité entre les deux individus. Antonio est arrogant; Shylock est rancunier. Il s'agit d'un véritable duel qui, plutôt que l'épée, se déroule à travers un contrat légal. Au départ, c'est bien Shylock qui dame le pion sur Antonio :
tension s'accroît lorsque frustré, Shylock se lance dans un
monologue où domine un ressentiment terrible : «Pour appâter le
poisson! Si ça ne nourrit rien d'autre, ça nourrira ma vengeance...
Il m'a couvert de honte et m'a frustré d'un demi-million, a ri de
mes pertes, s'est moqué de mes gains, a méprisé ma race, contrarié
mes affaires, refroidi mes amis, échauffé mes ennemis - et
pourquoi? Je suis Juif... Un Juif a-t-il pas des proportions, des
sens, des émotions, des passions? est-il pas nourri de même
nourriture, blessé des mêmes armes, sujet à mêmes maladies, guéri
par mêmes moyens, réchauffé et refroidi par même été, même
hiver, comme un chrétien? Si vous nous piquez, saignons-nous pas? Si
vous nous chatouillez, rions-nous pas? Si vous nous empoisonnez,
mourons-nous pas? Si vous nous faites tort, nous vengerons-nous pas?
Si nous vous ressemblons dans le reste, nous vous ressemblerons aussi
en cela... Si un Juif fait tort à un chrétien, où est l'humanité
de celui-ci? Dans la vengeance. Si un chrétien fait tort à un Juif,
où est la patience de ce dernier selon l'exemple chrétien? Eh bien,
dans la vengeance. La vilenie que vous m'enseignez je la pratiquerai
et ce sera dur, mais je veux surpasser mes maîtres». (Acte III,
sc. 1). C'est dire que Shylock ne se laissera nullement fléchir par
les justifications d'Antonio. «Je suis bien content, je le
tourmenterai, je le torturerai, je suis content de ça». Toute
la méchanceté de Shylock tient à ce propos personnel, nonobstant les
raisons sociales, qui le font agir ainsi.Mettez donc à nu votre sein.
ShylockOui, sa poitrine,Ainsi dit le billet, n'est-ce pas, noble juge?"Au plus près de son cœur", ce sont les propres termes.
PortiaLa chair?
ShylockJe la tiens prête.(Il ouvre son manteau et en sort la balance.)
PortiaPrenez un chirurgien, Shylock, à votre chargePour bander ses plaies et qu'il ne saigne à mourir......Une livre de chair du marchand est à toi :La cour le reconnaît et la loi te l'accorde....Et vous devez tailler cette chair dans son sein,La loi vous l'accorde et la cour le reconnaît». (Acte IV, sc. 1)
«PortiaArrête un peu, il y a autre chose.Ce billet ne t'alloue pas un iota de sang.Les propres termes sont : "une livre de chair".Prends selon ton billet, prends ta livre de chair;Mais en la taillant si tu fais coulerUne goutte de sang chrétien, tes terres et tes biensSont confisqués par les lois de VenisePour l'État de Venise». (Acte IV, sc. 1)
Du duc seul, qui a voix prépondérante» (Acte IV, sc. 1)
Ce
qui équivaut à ruiner to-talement Shylock. Le duc garde la part qui revient à l'État, mais Antonio accepte de laisser au Juif la moitié de ses biens qui lui revenait par jugement. ...Et Shylock sort de la pièce sous la huée de la foule.
Shakes-peare, Paris, Seuil, Col. Points, # P1986, 2006, pp. 412-413). Le succès de cette invention poétique a poussé même la postérité à confondre la pièce elle-même. «...pourquoi le personnage de Shylock domine-t-il la comédie au point que la plupart des lecteurs et des spectateurs sont persuadés (à tort) que c'est lui qui est le marchand de Venise? Aujourd'hui encore, lorsqu'on s'aperçoit que le titre de la pièce fait référence à Antonio, le marchand chrétien, on continue à entretenir cette confusion - sans qu'il s'agisse à proprement parler d'une erreur, car c'est bien le Juif qui est au centre de la pièce» (S. Greenblatt. Will le Magnifique, Paris, Flammarion, Col. Champs, 2016, p. 343) Peut-être pour la raison évoquée plus haut par Ackroyd : parce que le stéréotype de Shylock s'est confondu avec celui du Juif errant?
désar-genté mais d'une grande beauté se cherche une épouse fortunée, un riche marchand mélanco-
lique se consume d'amour pour ledit jeune homme, pas moins de trois jeunes femmes se travestissent en homme, un clown malicieux et son comparse d'une drôlerie irrésistible, deux princes, l'exotique Maroc et le ridicule Aragon... Mais c'est le personnage de Shylock qui frappe les esprits, et pas seulement parce qu'il a le mauvais rôle : l'attention se concentre sur lui car il semble doté d'une vitalité supérieure à celle de tous les autres» (S. Greenblatt. ibid. p. 343). Et cette vitalité supérieure est nourrie de l'avarice qui bouille en Shylock tout au long de la pièce et qui se voit mêlée avec d'autres sentiments (le ressentiment contre les chrétiens, la lutte contre sa fille qui entend se convertir pour se marier avec un chrétien, etc.) qui l'enrobent. C'est la scène où le domestique de Shylock, Tubal, lui annonce :
«TubalVotre fille a dépensé à Gênes, dit-on, en une nuit quatre-vingts ducats.
ShylockTu enfonces un poignard en moi. Je ne reverrai jamais mon or - Quatre-vingts ducats d'un coup! Quatre-vingts ducats!
TubalSont venus avec moi à Venise maints créanciers d'Antonio qui jurent qu'il ne peut que faire faillite.
ShylockJ'en suis bien content, je le tourmenterai, je le torturerai, je suis content de ça.
TubalL'un d'eux m'a montré une bague qu'il eut de votre fille pour un singe.
ShylockQu'elle soit au diable! tu me tortures, Tubal - c'était ma turquoise - je l'eus de Léa quand j'étais garçon : je ne l'aurais pas donnée pour une forêt de singes.
TubalMais Antonio est sûrement ruiné.
Et Greenblatt de commenter : «De telles scènes sont le propre de la comédie et peuvent être jouées de manière à susciter les rires, mais l'angoisse qui monte ici les étouffe. Le spectateur voit la souffrance du personnage de bien trop près pour y rester indifférent. Assailli par ces répétitions, il ne peut conserver le recul nécessaire pour s'amuser et rire. [...] À nouveau Shylock pleure la perte de ses bijoux, mais soudain la douleur s'approfondit et les rires s'étranglent, comme si la bague ne représentait plus la richesse dérobée au personnage mais un morceau de son cœur même» (S. Greenblatt. ibid. pp. 380 et 381).ShylockAh! oui, c'est vrai, c'est bien vrai, va, Tubal, engage-moi un exempt, retiens-le quinze jours d'avance. Je lui arracherai le cœur s'il fait défaut, car s'il n'était plus à Venise je pourrais faire les affaires que je veux...» (Acte III, sc. 2)
«SolanioJamais je n'entendis fureur si embrouilléeNi si étrange, exacerbée, incohérenteQue celle exhalée par ce chien juif dans les rues."Ma fille! ô mes ducats! ô ma fille!Enfuie avec un chrétien! Mes ducats chrétiens!Justice! loi! mes ducats, et ma fille!Un sac scellé, deux sacs scellés pleins de ducats,De doubles ducats, volés à moi par ma fille!Et des pierres - deux joyaux, deux joyaux de prixVolés par elle! Justice! trouvez la garce!Elle a des joyaux sur elle, aussi les ducats!
Salério«De fait, tous les gamins le suivent dans VeniseEn criant ses joyaux sa fille et ses ducats» (Acte 2, sc. 8).
premier quarto,
est un homme "d'une cruauté extrême", le
repré-sentant inflexible de l'ancienne Loi, l'étranger meurtrier sans remords, aigri et implacable qui menace le bonheur de toute la cité. Il est condamné par le tribunal non pas en tant que Juif mais en tant que non-Vénitien, et contraint de rejoindre la communauté vénitienne, sous les sarcasmes de Graziano qui ne laissent planer aucun doute : comme l'avait écrit Camden au sujet de Lopez le converti, Shylock le nouveau baptisé serait toujours "un homme de religion juive". La conversion de Shylock est donc une mise à mort symbolique, dénouement approprié pour la comédie» (S. Greenblatt. ibid. p. 374). En fait, ceci découle bien de cela, comme la tradition littéraire occidentale allait le justifier. C'est bien de l'avarice de Shylock - et non de son état marginal - que découlent les ressentiments qu'il ressent devant l'arrogance d'Antonio et de ses serviteurs impitoyables; de la désertion de sa fille qui emporte avec elle ses ducats et ses bijoux. Enfin de sa conversion forcée qui, d'ailleurs, n'est autrement que factice afin de sauver ce qui reste de ses biens.
monstruosité qui atteint même ses propres enfants : «Car
enfin peut-on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse épargne
qu'on exerce sur nous, que cette sécheresse étrange où l'on nous
fait languir? Et que nous servira d'avoir du bien, s'il ne nous vient
que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d'en
jouir; et si, pour m'entretenir même, il faut que maintenant je
m'emgage de tous côtés, si je suis réduit avec vous à chercher
tous les jours le secours des marchands pour avoir moyen de porter
des habits raisonnables? [...]
Je fais chercher
partout pour ce dessein de l'argent à emprunter; et si vos affaires,
ma sœur, sont semblables aux miennes, et qu'il faille que notre père
s'oppose à nos désirs, nous le quitterons là tous deux, et nous
affranchirons de cette tyrannie où nous tient depuis si longtemps
son avarice insupportable»
(Acte I, sc. 3). Cette monstruosité va même jusqu'à faire
surgir chez son fils Cléanthe, cette malédiction filiale : «Voilà
où les jeunes gens sont réduits par la maudite avarice des pères;
et on s'étonne après cela que les fils souhaitent qu'ils meurent».
(Acte II, sc. 1).
du
misanthrope, les médecins, mar-chands et autres arrivistes -, afin de dresser un contraste entre les fils et filles dignes des pères indignes qui sont, pourtant, leurs géniteurs. Le procès de l'avarice est donc dressé par Cléante contre Harpagon qui convoîte en mariage la même fille à laquelle soupire son fils. Évidemment, l'objet de cette compétition, Marianne, est amoureuse du fils, mais elle serait prête à céder au mariage d'affaires si le sort de sa mère en dépendait. Au sein de cette impasse, encore une fois, Molière va jouer des quiproquos, des bastonnades, des renversements soudains et autres deus ex machina. L'affaire des fiançailles n'en est qu'une de plus pour étaler tous les côtés sordides de l'avaricieux. Mais de quel triste monstre Poquelin a-t-il pu s'inspirer pour tracer ce portrait qui, après le pathétique Shylock, nous fait rencontrer Harpagon?
du Juif de
Malte de
Christopher Marlowe. Malgré tout, les pièces de Shakespeare et de
Molière sont mieux structurées, avec un développement
original et inspirées probablement d'expériences personnelles. C'est ainsi qu'on s'est souvent interrogé à savoir qui
avait pu inspirer, dans l'entourage de Molière, le modèle
d'Harpagon. Longtemps on pensa qu'il s'agissait de Jean II Poquelin,
le père de Molière, mais il faudrait plutôt miser sur un ensemble d'autres petits faits. «Pour
une histoire de "deux rubans verts brodés d'or et d'argent,
l'un en satin, l'autre en drap vert", donnés en caution d'un
prêt de deux cent quatre-vingt-onze livres, une dame Levé
poursuivit Molière jusqu'à son retour de province. Une prêteuse à
gages, Antoinette Simoni, avait assigné les comédiens et fait
saisir les plus beaux costumes de la troupe après la dispersion de
l'Illustre-Théâtre, en remboursement d'un prêt usuraire de cinq
cent vingt-sept livres. Enfin Molière avait été jeté en prison,
rappelons-le, pour une note à payer de cent cinquante-cinq livres.
Il passa une partie de sa vie à payer les dettes de
l'Illustre-Théâtre»
(A. Simon. Molière,
Paris,
Seuil, 1995, pp. 384-385).
sujet, c'est
que le vice de l'Avare détruit toute humanité en lui et autour de
lui. Molière ne lui pardonne pas de mettre en danger le bonheur des
jeunes, pis, de corrompre leur jeunesse. Tous sont détériorés
comme dans George
Dandin, à ceci
près que le mal est ici plus sournois. L'ambiguïté des conduites
et des propos, le cynisme de Cléante, l'irrespect d'Élise,
l'hypocrisie tactique de Valère, la louche ingénuité de Marianne,
n'apparaissent qu'aux lecteurs et aux spectateurs les plus attentifs.
Les autres les prennent pour de bonnes âmes. Valère, qui finit en
gentilhomme, s'est conduit en intrigant et en aventurier».
(A. Simon. ibid. pp. 386-387).
la solitude. L'Avare devient
l'aboutissement naturel de ces veufs remariés à des femmes
jeunes... La vieillesse révèle Harpagon à lui-même en le
changeant en avare et en barbon lubrique»
(p. 387). Pour cette raison peut-on voir, tout au long de la pièce,
qu'«il y a dans
le personnage d'Harpagon une crispation constante. Ce n'est pas -
ou ce n'est plus - un
homme normal; il évolue à la lisière de la folie. Il porte à son
argent un sentiment si entier qu'il ne reste en lui aucune
possibilité de faiblesse. [...]
Harpagon a le cœur
parfaitement sec. Il n'a qu'une hâte, celle d'être délivré de ses
enfants dont l'entretien lui coûte trop cher. Il parvient, en raison
même de ses outrances, à n'être plus qu'un symbole; il additionne
et il résume les travers de son espèce. Ce qui pouvait être un
défaut irrattrapable se change en qualité, car Harpagon tire vie,
non de lui-même, mais des vies éparpillées de ses émules, des
attitudes et des expressions qu'il emprunte à chacun d'eux. Sa
présence un peu hallucinante est faite d'ombres que l'on devine, de
souvenirs qui furent vrais, d'observations dont l'acuité persuade.
Son existence prend sa force du fait même qu'il n'existe pas
réellement et ne peut exister, mais qu'il est une somme, une
quintessence de l'avarice»
(G. Bordonove. Molière
génial et familier, Paris,
Robert Laffont/Cercle du Livre de France, 1967, p. 348). «- Au voleur! au voleur! à l'assassin! au meurtrier! Justice, juste Ciel! Je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. Qui peut-ce être? Qu'est-il devenu? Où est-il? Où se cache-t-il? Que ferai-je pour le trouver? Où courir? Où ne pas courir? N'est-il point là? N'est-il point ici? Qui est-ce? Arrête. Rends-moi mon argent, coquin... (Il se prend lui-même le bras.) Ah! c'est moi. Monesprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami! on m'a privé de toi; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde! Sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus; je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris? Euh? que dites-vous? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure; l'on a choisi justement le temps que je parlais à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller querir la justice, et faire donner la question à toute ma maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh! de quoi est-ce qu'on parle là? De celui qui m'a dérobé? Quel bruit fait-on là-haut? Est-ce mon voleur qui y est? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part, sans doute, au vol que l'on m'a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après».
(Acte V, scène 6), se plaint son cuisinier-palefre-nier, maître Jacques -; ce qui n'était que poison apte à étouffer tous sentiments profonds, à les dériver vers la fourberie, la dissimulation et la tromperie, tout cela n'est plus que la raison même de l'existence de l'avare. On étouffe dans l'atmosphère de la maison d'Harpagon, surtout qu'elle est le lieu unique où se déroule l'intrigue. On étouffe chez Harpagon comme chez Arnolphe dans L'École des femmes, comme chez Orgon dans le Tartuffe. Comme dans l'atelier de Scrooge ou la cabane de bois où Séraphin Poudrier dissimule ses pièces d'or dans des sacs d'avoine dans la pièce où lui seul à accès.
Ebenezer Scrooge personnage inventé par Chalres Dickens dans son célèbre Christmass Carol publié à la toute veille de Noël 1843 est, au départ, un être aussi monstrueux que Harpagon, aussi vindicatif que Shylock, mais il finit par s'en distinguer par
une conscience qui, ébranlée, renversera l'avari-cieux en prodigue. Certes, pour Dante, cela ne le libérerait du cercle du Purgatoire où il l'aurait rencontré si Dickens avait vécu avant le poète italien. Mais pour le cercle de la petite humanité auquel nous appartenons, cette conversion profonde et sincère de Scrooge opère comme un miracle duquel est né le Noël chrétien, bourgeois, philanthrope qui est resté le nôtre, entretenu par les décorations vertes et rouges qui sont celles des bougies et des guirlandes de décoration des vitrines des grands magasins à l'approche de Noël, malgré que nous soyons à l'ère des jeux vidéos et des téléphones cellulaires. Autant dire que nous devons l'atmosphère de Noël à l'un des personnages de fiction les plus avaricieux de toute la littérature occidentale.
Dans le célèbre Chant de Noël où Dickens nous présente Mr Scrooge, est décrite cette atmosphère qui amenuisait les jours des ouvriers au temps de la Révolution industrielle : «Les horloges de la cité n'avaient sonné que trois heures, et il était déjà presque nuit; il n'avait pas fait jour depuis le matin, et les chandelles allumées dans les boutiques voisines exhalaient contre les vitres leur lumignon rougeâtres. Le brouillard pénétrait intérieurement à travers
toutes les fentes et tous les trous de serrure, brouillard si épais au-dehors que, quoique la rue fût des plus étroites, les maisons de l'autre côté n'étaient plus que de vraies masses d'ombres» (C. Dickens. Les meilleurs contes de Noël, Verviers, Gérard, Col. Bibliothèque Marabout Géant, # G184, s.d., p. 8). Encore que l'employé de Scrooge travaille dans ce bureau à dresser les inventaires. Lorsqu'il se plaint de la misère qui accable sa famille, l'avaricieux lui renvoie : «De quel droit seriez-vous joyeux? Quelle raison avez-vous d'être joyeux? Vous êtes assez pauvre comme cela!» (C. Dickens. ibid. p. 9). Comme on le voit au premier abord, Scrooge peut sembler aussi antipathique qu'Harpagon. Cet appétit de l'argent - pour l'avarice ou pour l'accumulation du capital, peu importe -, ne tolère aucune distraction, même celles de la vie en famille. Les liens amoureux, amicaux, filiaux n'ont plus cours face aux exigence de la libre entreprise et des exigences financières. «Scrooge... et ses semblables font certainement autant de présence que leurs commis. C'est l'accumulation du travail acharné d'une génération qu permettra plus tard à l'Angleterre d'être la terre des loisirs», remarque Jacques Chastenet (Le siècle de Victoria, Paris, Fayard, Col. Les Grandes Études historiques, 1947, p. 47). Ce qui distingue l'œuvre de Dickens de celle de nos deux auteurs précédents, c'est que le Chant de Noël est une réaction à la situation immédiate qui caractérise l'Angleterre de
l'époque. Il ne s'agit pas d'un Juif usuraire parmi sa commu-nauté, ni d'un avaricieux irascible au sein de sa famille qui le déteste. Il s'agit d'un actuaire avaricieux dans le contexte précis du take-off économique de l'Angleterre et non à un autre moment de l'histoire. Dickens écrit le conte afin d'opposer au cynisme de Scrooge, «l'optimisme [comme] meilleur réformateur que le pessimiste : celui qui voit tout en rose est celui qui opère dans la vie le plus de réformes. Ceci a l'air d'un paradoxe, et pourtant la raison en est bien simple : le pessimiste sait se révolter contre le mal; l'optimiste seul sait s'en étonner. On exige du réformateur qu'il ait l'étonnement facile. Il faut qu'il possède la faculté de s'étonner
violemment et naïvement. Il ne suffit pas qu'il trouve l'injustice affligeante; il faut qu'il la trouve absurde, un sujet plutôt d'hilarité bruyante que de jérémiades. D'autre part, les pessimistes de la fin du siècle en étaient arrivés à ne plus maudire les plus grandes atrocités parce qu'ils avaient perdu la notion de l'atroce. Pour eux, rien n'était plus mauvais, parce que tout l'était. En prison la vie était infâme, mais partout ailleurs elle l'était aussi! Les feux de la persécution ne leur disaient pas plus que les feux des étoiles! et nous retrouvons partout ce paradoxe : le contentement dans le mécontentement» (G. K. Chesterton. Charles Dickens, Paris, Delagrave, s.d., pp. 3-4). Et c'est bien-là l'essentiel qui fait de Dickens un réformiste plutôt qu'un révolutionnaire. Le révolutionnaire dans le Chant de Noêl, c'est Scrooge; c'est lui qui tire les ficelles de l'industrialisation et amasse une fortune selon les principes exposés par Adam Smith dans La Richesse des nations (1776). Et Chesterton de poursuivre : «Il nous serait impossible d'imaginer Dickens et sa vie dans une autre atmosphère que celle d'un optimisme démocratique, c'est-à-dire d'une confiance absolue dans l'homme du commun» (G. K. Chesterton. ibid. p. 10). Et Dickens était un optimiste parce qu'«il croyait à la force mobilisatrice de la sympathie, et il pensait que dénoncer les scandales était d'autant plus efficace que l'on parvenait mieux à émouvoir les gens» (J. Gattégno. Dickens, Paris, Seuil, Col. Écrivains de toujours, # 99, 1975, p. 173). Il ne s'agit plus de se
complaire dans le refus ou le déni comme le faisait l'archaïsme des romantiques, ni de s'engager dans des projets de transformation révolutionnaire comme l'envisageait le futurisme socialiste. Comme Hugo, comme Sue, Dickens sait user de la morale technicienne contenue dans le mélodrame bourgeois. Parier sur la sympathie et l'émotion plus que sur les considérations critiques et la raison. De là un certain déficit de Dickens devant Hugo, par exemple; Oliver Twist fait piètre figure à côté de Gavroche. C'est que, comme le note encore Chesterton : «Dickens ne possédait que médiocrement, ou pas du tout, ce sens de la grandeur secrète de tout être humain. Son instinct démocratique était absolument de l'ordre inverse» (G. K. Chesterton. op. cit. p. 175). Sa finesse d'observation n'en fait pas moins un authentique critique de la condition du lulmpenproletariat à laquelle il opposait les décors paisibles et confortables de la grande bourgeoisie. «C'est encore Dickens qui démasque sans relâche l'armée de satellites que se constitue la classe dominante, et qui, du chef comptable à l'employé municipal en passant par l'homme de loi, le gérant d'immeubles ou l'usurier, empêche que la moindre atteinte soit portée au système tout entier; c'est Dickens toujours qui souligne comment la prison par exemple maintient intactes les hiérarchies sociales» (J. Gattégno. op. cit. p. 175). Lorsque Scrooge se voit envahi par les esprits nés de sa conscience malheureuse, l'avaricieux amorce une transformation qui ne peut le mener qu'au suicide ou à la rédemption. Sa
conscience coupable le confronte à son existence perverse : «Homme, lui dit l'Esprit, si vous avez un cœur d'homme et non un cœur de pierre, ne vous servez plus de ce jargon jusqu'à ce que vous ayez appris ce que c'est que ce superflu et où il réside. Est-ce à vous de décider quels sont ceux qui doivent vivre et quels sont ceux qui doivent mourir? Il se peut qu'aux yeux de la Providence vous soyez moins digne de vivre que des millions de créatures semblables à l'enfant de ce pauvre homme. Grand Dieu! entendre l'insecte sur sa feuille déclarer qu'il y a trop d'insectes vivants parmi ceux qui ont faim dans la poussière!» (C. Dickens. op. cit. p. 71). Ces paroles résonnent autant comme conscience de Scrooge que conscience de Malthus, le célèbre auteur du Principe de population (1798). Avec Dickens, le rebelle se fait philanthrope. L'aspiration des personnages de Dickens reste essentiellement celle de la petite-bourgeoisie anglaise du milieu du XIXe siècle. Dickens comprenait ce que la plupart des théoriciens sociaux du XIXe siècle ne comprirent que tardivement, et une fois qu'ils le comprirent, se refusèrent obstinément à admettre. La
petite-bourgeoisie s'émeut, se passionne, se hérisse, mais elle ne raisonne pas. Devant l'exclusion sociale, qui demeurait le drame humain le plus poignant pour Dickens, il aurait voulu la vaincre par la sympathie, c'est-à-dire par des moyens passant par les liens interpersonnels plutôt que par une action politique par le biais des relations sociales. Malgré une grande capacité artistique et littéraire de décrire les affres de la misère humaine entraînées par la modernité. Dickens ne prêcha jamais le recours à la solution révolutionnaire. «C'est que, chez Dickens, une conviction pénétrait profondément l'esprit de réforme sociale. Si nous devons travailler au salut des opprimés, il faut que nous éprouvions en même temps deux émotions en apparence inconciliables. Il faut que l'opprimé nous paraisse à la fois intensément malheureux, intensément sympathique. Il faut enfin que, ayant insisté avec véhémence sur sa dégradation, nous insistions avec une véhémence égale sur sa dignité. Car si nous atténuons tant soit peu la première de ces assertions, le public dira que les pauvres n'ont pas besoin d'être secourus; et si nous atténuons tant soit peu la seconde, il dira que les pauvres ne méritent pas d'être aidés. Les optimistes soutiendront que toute réforme est superflue; les pessimistes que toute réforme est vouée à l'insuccès» (G. K. Chesterton. op. cit. pp. 191-192). Enfin, Roland Marx a raison de rappeller
que les personnages de Dickens n'appartiennent pas véritablement à ce Prolétariat qui intéressait spécifiquement Karl Marx : «S'il dénonce dans l'usine un enfer de bruit, de flamme, de fumée", s'il décrit la laideur des villes manufacturières, "ses" pauvres sont surtout des domestiques, des artisans, des commis, des déclassés et son témoignage n'apporte que peu à la connaissance du monde industriel moderne. Il n'en dénonce pas moins tous les égoïsmes, la honteuse exploitation des enfants, l'enfer des workhouses, la dureté et l'avarice des riches spéculateurs. Son message n'est pas révolutionnaire : l'altruisme, l'espérance chez les pauvres, l'esprit de solidarité chez les riches, sont les vagues éléments d'un "socialisme chrétien" fondé sur la foi dans l'homme. C'était pourtant un immense progrès par comparaison avec sa contemporaine, Harriett Martineau, auteur de contes fort populaires en 1833-34, et qui avait tranquillement épousé les thèses ricardiennes et malthusiennes : la vague philanthropique ne modifia que lentement le ton de ses contes ultérieurs» (R. Marx. La révolution industrielle en Grande-Bretagne, Paris, Armand Colin, Col. U2, 1970, p. 278). Dans l'ensemble des romans de Dickens, les techniques mélodramatiques sont parfaitement maîtrisées de manière à obtenir les effets recherchés. L'abaissement d'Oliver Twist comme les vains efforts de Pip dans Les Grandes Espérances, opèrent auprès des lecteurs qui s'attachent affectivement à ces personnages romanesques. Dans Le Chant de Noël, l'avarice impitoyable de Scrooge est confrontée par la débilité de l'enfant malingre de son employé, Tiny Tim. C'est ainsi que résone la réplique malthusienne de Scrooge : «Eh bien! quoi? s'il
meurt... que peut-il faire de mieux? Il diminuera le superflu de la population» (C. Dickens. op. cit. p. 71). Cette parole, bien entendue, vise par ricochet l'Enfant-Jésus, pauvre dans sa crèche. Jusqu'à quel point, comme l'affirme Peter Ackroyd, Dickens puise-t-il en lui-même pour brosser un tel caractère? «Chez de tels monstres il caricaturait certains aspects de son propre tempérament; c'est pourquoi on trouve toujours à leur égard cette parcelle d'affection qui procède de l'amour de soi-même, et c'est précisément cette affection qui rend de tels personnages si puissamment vivants» (P. Ackroyd. Charles Dickens, Paris, Stock, 1993, p. 445). Peut-être. Contrairement à Shakespeare et à Molière, toutefois, Dickens finira par nous faire aimer Scrooge, au point que Walt Disney devait le récupérer dans sa ménagerie. L'humanité de Scrooge revient à la fin du conte, après ce long cauchemar où les esprits le confrontent à son vice et que, désespéré, il s'écrit : «Pourquoi m'avoir montré toutes ces choses, s'il n'y a pas d'espoir pour moi?» (C. Dickens. op. cit. p. 105). Or le désespoir ne doit, ne peut pas triomphé dans les romans de Dickens. Même pour Scrooge. La solution du suicide est rejetée, et ce qui va sauver l'avaricieux, c'est Noël. Au moment où Dickens écrivit son conte, il se voyait affligé par de sérieux problèmes d'argent. «Son vrai souci de l'argent s'affirme peut-être seulement dans des récits imaginaires tels que le Chant de Noël. L'avarice y est présentée comme un vice, et la générosité comme
une vertu. On y montre comment les gens obtiennent de l'argent, exercent un pouvoir sur autrui grâce à l'argent. Comment l'argent peut mener à la cruauté, détruire une famille, comment l'avarice est une forme d'indignité, d'aliéna-tion de l'homme, que certaines expériences de l'enfance entraînent inéluctablement. Dickens montre bien, à propos de Scrooge - cette image hypertrophiée de lui-même -, que son avarice s'enracine non seulement dans l'enfance, mais surtout dans l'anxiété qu'elle pouvait engendrer. "Vous craignez trop le monde, déclare une femme à Scrooge. Toutes vos autres espérances se sont fondues dans l'espérance d'échapper au risque de subir les sordides reproches". Dans cette phrase on trouve l'analyse la plus claire du besoin qu'avait Dickens de gagner de l'argent pour se défendre contre le monde, même s'il était en même temps un philanthrope, figurant sur les listes de distributeurs d'aumônes auxquels on adressait des suppliques. D'un bout à l'autre de sa vie abondent les exemples de charité et de bonté : les enfants dont il payait l'éducation; les hommes et les femmes dont le sort le touchait à tel point qu'il leur envoyait des subsides en secret; les prisonniers dont la condition le poussait à verser pour eux de l'argent aux administrateurs de la prison» (R. Ackroyd. op. cit. pp. 459-460).
Écrivant comme jamais, sa plume emportée par une émotion fiévreuse, en quelques jours,
Dickens inventa Noël, du moins, l'image que nous nous en faisons depuis. Comme l'écrit encore Ackroyd, «Dickens donna à Noël son côté de fête chaleureuse à un moment où l'on critiquait la vie licencieuse de l'époque géorgienne et l'austérité des évangéliques. On ne connaissait pas encore l'esprit de Noël selon Dickens, c'est-à-dire "l'esprit de serviabilité diligente, de persévérance, d'accomplissement joyeux du devoir, de bonté et de tolérance"! Les cartes de Noël ne furent introduites qu'en 1846 et les paillotes apparurent dans les années 1850. On n'avait généralement droit qu'à un unique jour de congé pendant lequel on distribuait des cadeaux aux enfants, sans verser dans
l'universelle orgie de bien-faisance et de générosité. C'était un moment de repos tranquille : on jouait la comédie, on lisait à haute voix, on faisait de la musique, ou bien on organisait des jeux. Dickens transforma la journée en y apportant ses aspirations, ses souvenirs et ses craintes. La fantaisie y côtoya une étrange alliance de mysticisme religieux et de superstition populaire, de sorte qu'à certains égards le Noël de Dickens ressemble aux fêtes anciennes qu'on célébrait autrefois dans les zones rurales et dans le nord de l'Angleterre. En outre, il le rendit intime, confortable, en accentuant les ténèbres extérieures opposées au petit cercle de lumière familial. Sa véritable contribution à la définition de Noël résida dans son talent pour le clair-obscur. Au-delà de l'âtre se trouvaient les pauvres, les ignorants, les malades, les misérables. Dickens avait du "foyer" un sentiment aigu et un grand besoin : c'est pourquoi dans le Chant de Noël et dans les récits qui lui succédèrent il introduit un contraste permanent entre la chaleur et le froid, l'intérieur familial et les rues, les riches et les pauvres, les bien-portants et les malades, le besoin de confort et
l'angoisse de sans-foyer. Par cette am-bivalence Dickens toucha à l'un des vrais aspects de l'esprit du siècle. Dans beaucoup de foyers victoriens, le monde extérieur semblait littéralement tenu en respect par toute une batterie de forces protectrices; abrités par l'écran d'épais rideaux, doublés de voilages brodés, ces intérieurs étaient en outre capitonnés de papiers peints, de tapis à motifs; des sofas, des ottomanes et autres divans tenaient à distance le monde extérieur, symbolisé par des fruits de cire et des bougies; des lampes, des lustres et des candélabres en bannissaient les ténèbres, métaphoriques aussi bien que littérales. L'idée centrale est celle d'une intimité féroce, protégée, discriminatoire, celle-là même que montre le Chant de Noël» (R. Ackroyd. ibid. pp. 461-462).
Noël, chez Dickens, c'est la célébration de la régénération, de la reconnaissance de la faute et l'absolution par Tiny Tim («Dieu nous bénisse tous tant que nous sommes!»). C'est Dickens,
par exemple, qui parle à travers la bouche du neveu de Scrooge : «Mais je suis sûr d'avoir au moins toujours regardé Noël, chaque fois qu'il est revenu, et à part le respect dû à son nom sacré comme à sa sainte origine, si on peut séparer ces choses de Noël... oui, j'ai toujours regardé Noël comme un heureux temps, un temps de bienveillance, de pardon, de charité, de bonnes relations; le seul temps que je sache dans le long calendrier de l'année où hommes et femmes semblent, d'un consentement unanime, ouvrir leurs cœurs et penser aux pauvres gens placés au-dessous d'eux, comme à des compagnons de voyage de cette vie à l'autre, ce qu'ils sont en effet, et non une autre race de créatures se rendant à un autre but» (C. Dickens. op. cit. pp. 10-11). Chesterton a donné une analyse pénétrante de la signification de Noël chez Dickens. Selon lui, Dickens «touche... cet autre aspect de la vie du peuple dont il devait se faire le champion; il avait à montrer qu'il n'y a pas de meilleure bière que celle dont le pauvre se régale et pas de plaisirs plus grands que ceux des malheureux» (G. K. Chesterton. op. cit. p. 35). La régénération qu'annonce le Noël de Dickens, c'est non la résurrection de l'âme chrétienne, dévolue à Pâques, mais l'avènement, déjà, de la société de consommation des biens de première nécessité : «Le caractère distinctif de Noël - qui diffère en ceci, par exemple,
de Pâques tel qu'on le célèbre sur le continent - consiste en deux traits surtout : d'abord, au point de vue matériel, la recherche du confort plutôt que de l'éclat; ensuite, au point de vue spirituel, la tendance à développer la charité chrétienne plutôt que le mysticisme. Et le goût du confort est, comme la charité, un instinct foncièrement anglais. Je dirai plus, l'amour du confort est comme la charité une vertu anglaise; - bien que celui-là puisse dégénérer en matérialisme, celle-ci en laisser-aller et en formalisme, comme il arrive trop souvent» (G. K. Chesterton. ibid. p. 113). C'est le confort et la charité qui créent le besoin de partager et non les bons sentiments seuls. Bob Cratchit, le commis de Scrooge, payé à quinze shillings par semaine et père du feluet Tiny Tim, ne parvient pas à partager son optimisme jovial à son patron, mais Scrooge finira par lui payer sa dinde de Noël et les soins à l'enfant souffreteux. En retour, Scrooge retrouvera sa place de figure de Père dans le roman familial des Cratchit : «Scrooge tint parole : il fit mieux, beaucoup mieux. Il fut un second père pour Tiny Tim, qui NE MOURUT PAS. Il devint un bon ami, un bon maître, un bon homme, aussi bon qu'aucun marchand de la Cité, avant et depuis lui» (C. Dickens. op. cit. p. 116). Dickens espère que l'empathie parviendra à résoudre les dérapages du nouveau régime économique : «Dickens avait pour les pauvres de la sympathie, au sens grec et littéral de ce mot; il souffrait dans son cœur avec eux; car ce qui les exaspère l'exaspérait aussi. Ce n'était pas qu'il eût pitié du peuple qu'il s'en fit le champion, ou même simplement qu'il l'aimât : en cette affaire, il était lui-même le peuple. Seul dans notre littérature, il est la voix, non seulement des couches sociales profondes, mais du subconscient de ces couches. Il donne une voix à la colère secrète des humbles. Il dit ce que les classes ignorantes ne font que penser des classes cultivées, ou même ne font que sentir à leur égard» (G. K. Chesterton. ibid. p. 121). En surinvestissant de sympathie les liens humains Dickens, avec Noël, offrait une alternative à la prodigalité en tant que réaction à l'avarice. S'il y avait dans l'Angleterre victorienne des hommes et des femmes dont le comportement était odieux et donnait matière à des culpabilités inouïes, le fonds commun de la société
restait intact, intègre, honnête et pur dans l'esprit de l'écrivain : «Tous les foyers dicken-siens ne sont pas sinistres : certains dégagent même une chaleur et un bonheur familiaux. Mais ce sont alors en général des foyers humbles, petits et surpeuplés (chez Dickens les pauvres sont ensemble, tandis que les riches sont solitaires), et ils ressemblent un peu aux celliers joyeux de la grande maison qu'est cette fiction, mais qui représente également, je pense qu'on peut l'avancer sans trop forcer le trait, la Maison d'Angleterre. C'est une maison où en grimpant les étages de la société, on se trouve de plus en plus dans la maison de l'orgueil esseulé, de la discipline et du ressentiment, de l'habitude de se servir des gens comme autant d'outils, du moi humain coupé de la vie, jaloux et malveillant, mais aussi handicapé en dépit de toutes les richesses dont il dispose, comme s'il suffisait d'être extrêmement riche et puissant pour être - c'est ici que l'on sent toute la force poétique que Dickens insuffle à ces maisons noires - plongé dans l'obscurité» (J. Harvey. Des hommes en noir, Paris, Abbeville, Col. Tempo, 1998, pp. 199-200 et 203). Ce n'était pas là une analyse objective des conditions du
temps. Éveilleur de cons-cience, mais de cons-
cience morale beaucoup plus que de cons-
cience historique comme le remarque encore une fois Ches-
terton : «La seule chose que Dickens, parmi tant d'abus dénoncés, n'ait jamais dépeint est cette puissance de la routine qui détruit l'âme. Il a prêté à la mauvaise école, au mauvais système paroissial, à la mauvaise prison beaucoup plus de gaieté et de vie que ces institutions n'en ont jamais pu offrir en réalité. Il les a donc flattées en quelque façon; mais par cette flatterie il les a détruites» (G. K. Chesterton. op. cit. p. 199). Dickens s'enfargeait dans les fleurs du tapis, mais jamais il n'accepta de considérer qu'il aurait mieux valu de changer complètement le tapis.
Jamais Dickens n'avait obtenu pareil succès avec le lancement du Chant de Noël. Ses problèmes de santé comme ses problèmes d'argent s'effacèrent progressivement. «Le livre devint promptement ce qu'un journaliste appela une "institution nationale" ou ce que Thackeray définit comme un "bienfait national". On connaît l'histoire de l'industriel américain qui, après l'avoir lu, donna une journée de congé supplémentaire à ses employés, ou celle de
Carlyle qui, lui, commanda une dinde... Assuré-ment, par son attaque contre ceux qui dédai-
gnent les pauvres et les sans-emploi, le Chant de Noël prend place parmi les autres œuvres littéraires radicales de la même époque...» (R. Ackroyd. op. cit. pp. 460-461). La littérature dickensienne contribua à motiver certaines actions philanthropiques et à relancer le discours de la régénération, non plus par les mouvements socialistes ou syndicaux cette fois, mais par la religion. Dickens s'adressait avant tout à la conscience morale de la bourgeoisie, car c'était elle qui souffrait de la culpabilité sociale des tares du régime capitaliste. Des œuvres de bienfaisance, sans doute, pouvaient adoucir les rigueurs de la vie des pauvres mais ne pouvaient remplacer la justice. On retrouve le premier dévoiement de la pensée de Dickens dans l'œuvre du fondateur de l'Armée du salut : «L'obscurité était la métaphore chosie ultérieurement par William Booth, fondateur de l'Armée du salut, qui intitula son livre Dans l'Angleterre profonde et la voie de sortie : "N'y a-t-il pas aussi une Angleterre profonde, comme il y a une Afrique profonde? [...] Ne pouvons-nous trouver un parallèle devant notre porte, et découvrir à deux pas de nos cathédrales et de nos palais des horreurs comparables à celles que Stanley a trouvées dans la grande forêt tropicale?" Cette métaphore est développée avec force détails et références aux prédateurs et à
l'ex-ploitation, à l'escla-vage et à l'esclavage des femmes, aux privations maté-rielles, à la croissance stoppée aux maladies ("Comme l'Afrique profonde, l'Angleterre profonde pue la malaria"), tout en étant intensifiée : "Vous parlez de l'Enfer de Dante, et de toutes les horreurs et les cruautés de la salle des tortures des damnés!" Or la texture de cette métaphore boothienne présuppose peut-être que les "indigènes" des taudis sont des hommes noircis à la fois par la misère et le dénuement, et par une privation spirituelle. [...] Ce qui est clair, c'est que "l'obscurité", au sens donné à ce mot au XIXe siècle, n'est pas seulement le lieu où habitent les païens, c'est aussi le lieu où habitent les pauvres et les démunis. Cela fait également partie de "l'obscurité" morale - "assombrissement moral" disait Ruskin, de cette société qui majoritairement consent à cette misère» (J. Harvey. op. cit. pp. 199-200 et 201).
«Avant de devenir un téléroman, Les Belles Histoires
prirent la forme d'un roman - Un homme et son péché,
publié en 1933 et qui obtint le prix David deux ans plus tard -,
d'un radio-roman, de pièces de théâtre et de deux longs métrages. Mais en dépit du succès que connurent toutes les entreprises vouées à perpétuer l'histoire de Séraphin Poudrier, l'émission télévisée demeure sans doute la plus profondément ancrée dans la mémoire populaire» (L. Bertrand. Un peuple et son avare, Montréal, Libre-Expression, 2002, pp. 18-19). Cette longue popularité lui a permis de fignoler le personnage dont le profil évolue, perdant de sa violence pour apparaître plutôt pitoyable. Luc Bertrand rappelle d'ailleurs que «le prénom "Séraphin" veut dire, en symbolique chrétienne, "ange de feu". Par ailleurs, la signification hébraïque de "Séraphin" se résume à "le brûlant", ou plus exactement "celui qui brûle"» (L. Bertrand. Un peuple et son avare, Montréal, Libre-Expression, 2002, p. 63), ce qui expliquerait, à la fin du roman, lorsque ledit Séraphin Poudrier voit au loin sa maison en flammes, s'écrie : «C'est moi qui brûle!»
prisée par le clergé et les
élites de la province de Québec. Ce genre laudatif de la vie
agricole, rural, catholique ultramontain, se dressait contre une
vision négative de l'industrialisation et de l'urbanisation, toutes
deux animées par les activités anglo-saxonnes et protestantes. Le roman du terroir
invitait les francophones à se replier sur leurs traditions, leur
religion, leur langue et sur les lopins de terre qui, dans le cas des
Laurentides, étaient souvent des lopins de roches et de mauvaises
terres. Le roman naturaliste, à l'image des œuvres des frères
Goncourt et de Émile Zola, présentait la vie rurale sous un aspect
fort différent. Non que Grignon, dont la fibre conservatrice vibrait
à l'éloge de la terre canadienne, ne fût contre cette mystique
catholique, mais il tenait à en montrer le visage moins reluisant à
travers la figure de l'avaricieux du village. Comme pour tous nos exemples précédents, la figure poussée au noir de l'avaricieux a le don de faire ressurgir, en clair-obscur, la bonté et la beauté des autres figures qui l'environent.
scruter le sol en quête de vieux fers qu'il revendait ensuite au
forgeron. Il l'a entendu se réjouir du fait que sa défunte ne lui
ait pas laissé d'enfants, autre source de dépenses. À sa mort, sa
fortune se chiffrait à cinquante mille dollars. À cette époque, un
tel exploit ne peut se réaliser sans d'incroyables prouesses d'une
parcimonie maladive. Grignon en donne quelques exemples dans
Précisions sur Un homme et son péché,. Un jour,
l'homme en question jette de la cendre dans le potage pour amener sa
femme à croire que les légumes qu'il cultive sont devenus non
comestibles et qu'il est préférable de les vendre au village plutôt
que de les manger. Le même personnage laisse ensuite son père
mourir de froid et de faim, fabrique lui-même son cercueil, creuse
la fosse, puis refuse de payer l'enterrement au curé. Enfin, il
consacre ses nuits à réparer des clous croches à la lueur de la
chandelle» (L.
Bertrand. ibid. p. 61). De telles pratiques permettaient parfois à
des cultivateurs de renflouer les matelas et les bas de laine d'une
véritable petite fortune : «Selon
l'auteur, il n'est pas exceptionnel qu'un avare vivant en 1880
dépense tout au plus cinquante dollars par année. Vivant de sa
terre, habitué à se débrouiller avec le strict minimum, dans un
environnement où le moindre sou a sa valeur, le paysan le plus
économe n'est pas à l'abri de l'avarice. Or, affirme Grignon,
Poudrier a vite franchi le pas qui existe entre l'économie et
l'avarice. Élevé dans un milieu où les misères de la colonisation
du Nord demeurent toutes fraîches à la mémoire des défricheurs
des Pays d'en haut, sensibilisé bien jeune à ces réalités pas si
lointaines, Grignon s'est donc naturellement servi de ces temps durs
et héroïques pour camper son personnage»
(L. Bertrand. ibid. p. 60).
à son sort, pieuse, fragile, qu'il astreint aux travaux
domestiques les plus difficiles tout en la nourrissant mal. Celle-ci
meurt de la tuberculose. «Une première partie de
l'ouvrage révèle un Séraphin déjà avare et que la soif de l'or
et des richesses matérielles amène à "sacrifier" Donalda
à force de privations. La maladie et la mort de la jeune femme, qui
constituent, aux yeux de l'auteur, le point central du livre,
terminent cette première moitié. Dans la seconde, Séraphin,
débarrassé d'une "créature" qu'il juge trop dépensière,
vit un intense état de névrose que lui cause sa hantise de perdre
sa fortune. Ce qui le conduira effectivement à sa propre perte»
(L. Bertrand. ibid. p. 57). Séraphin a un cousin, à la fois
complice et rival, Alexis Labranche, modèle tiré des anciens
coureurs des bois revenant de l'exil. Jadis amoureux de Donalda avant
les épousailles de Séraphin, il vit maintenant avec son épouse et
leur fille. Porté vers la consommation de l'alcool, Alexis apparaît
comme la némésis de Séraphin. Comme le relève le critique Gérard
Bessette : «Nous avons deux cousins "complémentaires"
(l'un est avare, l'autre prodigue; l'un sobre, l'autre buveur) dont
l'un convoite la fille de l'autre et dont l'autre convoite la femme
du premier, la fille et la femme étant d'ailleurs sensiblement du
même âge, et... interchangeables et jumelles... Tout cela, tout ce
chassé-croisé affectif se passe donc "en famille"»
(G. Bessette. Une littérature en ébullition, Montréal,
Éditions du Jour, 1968, p. 102). Grignon respecte la vision de Dante
qui voyait avares et prodigues partager le même cercle du Purgatoire. En définitive, l'or et l'argent chez Séraphin jouent un
rôle équivalent à celui de l'alcool chez son cousin Alexis. Mais
Alexis démontrera toujours cette surdose d'amour - de sa femme et de
sa fille, de sa parenté, du village, et surtout de la nature -, qui
manque totalement à Séraphin.
des terres, c'est lui qui établit les
colons, leur trouve une terre où s'établir, en fixe le prix et les
taux d'intérêts pour les hypothè-ques. Il faut entendre ici l'amour dans son sens le plus érotique. Séraphin dévie de son objet naturel - sa femme, Donalda -, l'investissement libidinal dans cette figure maternelle qu'est la terre, action régressive et répétitive que traduisent tous les moments où se réfugiant dans le bas-côté, Séraphin va palper et embrasser ses pièces d'or. «C'est n'avoir pas compris l'attitude névrotique de Séraphin à l'égard de la chair. C'est n'avoir pas saisi à quel point concupiscence et avarice forment chez lui un couple inséparable, constituent les deux pôles d'une même pulsion, d'une même libido. En effet, Séraphin fuit la chair dans l'argent, se fait un mur d'argent pour se protéger de la chair. L'argent - qui n'est en fait qu'un prétexte mais un prétexte inconscient - lui interdit les jouissances sexuelles. C'est là pour lui une nécessité psychologique» (G. Bessette. ibid. p. 95).
détache-ment et à
toute con-version intérieure. Il s'inscrit ainsi comme person-nage mythique, tirant profit de toute situation permet-
tant de s'enrichir. Sa mystique est celle de la possession de l'or, signe de sa fortune et de sa puissance. Les scènes qui sont sans doute les plus significatives et les plus symboliques de l'avarice de Séraphin se passent dans le bas-côté où un sac d'or lui tient lieu de banque. Le toucher de ce métal témoigne d'un sensualisme qui lui procure un plaisir extrême. Sa mystique se résume en une forme d'adoration de son or, comme symbole de tous ses biens. C'est en pensant à son or qu'il prie. Sa foi en un Dieu tout autre, le Dieu des chrétiens, est plus que douteuse, même si, socialement et en ce qui concerne sa pratique dominicale, Séraphin semble un bon catholique» (R. Legris. Le téléroman québécois, 1953-2008, Québec, Septentrion, 2013, p. 333).
économique. Toutefois c'est surtout dans ses rencontres avec les
emprun-teurs et avec le notaire Lepotiron qu'il fait état de son savoir juridique suscepti-ble de protéger ses biens et d'exploiter le potentiel de la région. Plus encore, Séraphin utilise sa connaissance de la religion pour soutenir ses stratégies d'exploitation et d'économie. Si son avarice est montrée comme désir du bien d'autrui, et si elle est faite d'acquisitions qui se veulent légales, elle est vue comme une dérogation fondamentale à la loi de Moïse, par ses modalités d'exploitation du plus pauvre. Cependant, comme Séraphin connaît bien les lois religieuses pour les utiliser à ses fins tout en se maintenant ainsi dans les normes, il peut faire valoir auprès des gens son identité de chrétien. Et s'il applique la loi avec rigueur, selon les normes, pour servir ses droits civiques, son habileté et son sens de l'argumentation sont utilisés avec l'adresse d'un musicien pour accorder ses stratégies financières à la rectitude de la loi» (R. Legris. ibid. pp. 333-334).
code civil), c'est le grand Napoléon qui finit
toujours par l'emporter sur la loi mosaïque : «De fait, la
démarche religieuse de Séraphin dans sa participation aux offices
religieux opère sur l'isotopie du socioreligieux pour marquer son
appartenance, plus sociale que spirituelle, à l'Église. La religion
est donc pour Séraphin une des références qu'il fait servir à ses
désirs indéniables de maintenir sa richesse, tout comme la loi le
servira aussi dans ses objectifs. De plus, en contrepartie d'un désir
sexuel refoulé et caché, dont la manifestation dérive vers
l'exaltation de la beauté des femmes et une grande sensibilité de
Séraphin à leur séduction, le discours de Séraphin devient
hyperbolique face à ses parentes ou aux femmes du village.
L'expression qu'il utilise souvent pour parler des femmes, "les
belles créatures", traduit une tendance du voyeur quelque peu
frustré» (R. Legris. ibid. p. 333). Du voyeur, mais aussi de l'impuissant sexuel. Car tel est le secret derrière la névrose obsessionnelle de l'avare. La stérilité de Donalda, le regard lubrique qu'il pose tantôt sur Bertine Labranche, tantôt sur Angélique Marignon, est le plus loin où son excitation sexuelle peut le mener.
Masson). «Bien sûr, le thème de l'ava-rice de Séraphin, qui sert de fonde-
ment à la télésérie, y est omni-
présent et, selon les circons-
tances, apporte une touche d'humour ou, au contraire, donne lieu à un développement dramatique. C'est ce qui se produit notamment dans "La Quête de l'Enfant-Jésus" alors que Séraphin, à la grande honte de Donalda, fait une offrande ridiculement modeste au curé Raudin, venu demander sa contribution à cette quête annuelle avec le docteur Jérôme, "marguillier en charge". Dans "L'Invention du siècle", l'avare n'accepte de signer une requête réclamant l'installation du téléphone à Sainte-Adèle qu'à la condition où la corporation municipale consente à payer celui du maire, en l'occurrence : lui-même. Dans "Un grand patriote" - sans doute l'un des épisodes les plus humoristiques du téléroman -, Sainte-Adèle rend hommage à Séraphin, qui célèbre son dixième anniversaire comme maire de Sainte-Adèle. À sa grande frustration, on lui remet une plaque, plutôt qu'une bourse, que le père Ovide s'était chargé de lui faire avoir. Moins drôle, "La Tombe" dépeint l'avare sous son pire jour, lorsqu'il exige de Ti-Boule..., un colon miséreux dont la femme vient de mourir, qu'il lui remette la montre en or que lui a léguée son père en retour du cercueil fabriqué par Séraphin» (L. Bertrand. op. cit. p. 252).
rendre encore plus
asocial... «Maintenant qu'il possédait une forte somme en papier
et en belles espèces sonnantes, était-il prudent de la garder dans
la maison? Autrefois, la petite bourse de cuir représentait pour
l'usurier l'unité de bonheur; aujourd'hui elle pesait lourdement sur
son âme. Il s'en trouvait embarrassé. Le secret qu'elle contenait
et la catastrophe qu'elle pourrait causer s'il était découvert,
augmentaient l'angoisse de Séraphin. Il se sentait épié, il se
sentait traqué. Il avait peur des voleurs. Il avait peur du feu. Il
pouvait mourir subitement. À l'approche silencieuse mais inévitable
de la nuit, surtout, il était pris d'une sorte d'épouvante. Lorsque
les ténèbres emplissaient la maison, son tourment prenait les
caractères d'un mal incurable. Il se réveillait tout en sueurs et,
à tâtons, se rendait jusqu'aux trois sacs d'avoine. Il rapportait
la bourse, la couchait avec lui comme un enfant, puis, la pressant
sur son cœur, essayait de s'endormir». (C.-H. Grignon. Un
homme et son péché, cité in Sœur
Sainte-Marie-Éleuthère, op. cit. p. 51).
aperçoit une immense
fumée grise s'échap-pant de la maison. D'abord pétrifié, Poudrier se met ensuite à courir à toute vitesse et s'engouf-
fre dans la maison en flammes. Vers neuf heures du soir, la maison brûlée, Alexis et un groupe de villageois cherchent le corps de Séraphin dans les cendres restantes» (L. Bertrand. ibid. p. 63). Laissons la parole au romancier :
«Sous les débris sans nombre, tout au fond de la cave, on le trouva, à moitié calciné, étendu à plat ventre sous le poêle, la tête prise comme dans un étau, les bras croisés sur la poitrine, et les deux poings fermés.
On réussit à dégager le corps. Avec les plus grandes précautions, et dans la crainte que cette charpente d'homme qui avait été l'avare ne tombât en poussière, on le tourna sur le dos. Quelle horreur! Deux trous à la place des yeux, la bouche grande ouverte, les lèvres coupées, et une dent, une seule dent qui pendait au-dessus de ce trou. Tout le reste du corps paraissait avoir été roulé dans la glaise.
Deux fois Alexis se pencha sur le cadavre. Il voulait savoir quelque chose. Il le sut.
Il ouvrit les mains de Poudrier. Dans la droite il trouva une pièce d'or et, dans la gauche, un peu d'avoine que le feu n'avait pas touchée». (Cité in P. de Grandpré. Histoire de la littérature française du Québec, t. 2, (1900-1945), Montréal, Beauchemin, 1968, p. 264).














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