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Hiéronymus Bosch. La gourmandise. |
LES
SEPT PÉCHÉS CAPITAUX : GOURMANDISE
Le ventre mange l'homme.
Victor Hugo.
William Shakespeare
S'engageant
vers la sortie du cercle des avaricieux, Dante, accompagné cette
fois de Virgile et de Stace, arrive sous un arbre qui marque le
passage à un autre cycle. Cet arbre porte un aspect tout
particulier : «Le sapin diminue en s'élevant de branche en
branche; cet arbre au
contraire s'amoin-
drissait à mesure qu'il se
rappro-
chait du sol : c'était, je crois, pour que personne n'y pût
monter. Du côté où était intercepté le chemin que nous suivions,
il tombait du rocher une onde claire qui baignait les feuilles de
l'arbre mystérieux. Les deux poètes s'en étant approchés, une
voix qui sortit des feuilles cria : "Vous ne toucherez pas à
cette nourriture". Elle dit ensuite : "Marie, qui intercède
maintenant pour vous, ne pensait pas à satisfaire un sentiment de
gourmandise, mais voulait que les noces fussent honorables et
complètes. Les anciennes Romaines se contentèrent d'eau pour
boisson. Daniel méprisa les repas recherchés, et il acquit la
science. Le premier siècle eut l'éclat de l'or : la faim donnait de
la saveur aux glands; la soif donnait à chaque ruisseau le goût du
nectar. Des rayons de miel sauvage et des sauterelles furent les
seuls mets dont se nourrit Baptiste dans le désert; c'est pourquoi
il est environné de gloire, et aussi grand que le montre
l'Évangile"». Autant dire
que les damnés faisaient l'expérience humaine du manque, et que c'est ce manque qui
rehausse la saveur de mets, même les plus fades. C'était signe que
les voyageurs entraient maintenant dans le cercle des gloutons, celui
des gourmands.
Et
comment les damnés ne pourraient-ils pas se rappeler le sort d'Érysichthon? Comme tout personnage
de la mythologie grecque, le mythe d'Érysichthon est surtout affaire
de poètes. Chez Callimaque de Cyrène (305-240 av. J.-C.), il est le
fils du roi de Thessalie, Triopas.
Prenant une vingtaine d'hom-
mes
avec lui, il alla à la plaine du Dotion, au pied du mont Ossa, là
où se trouvait un bosquet planté par les Pélasges consacré à
Déméter. Au centre se trouvait un peuplier qu'affectionnaient
particulièrement les nymphes. Érysichthon ordonne à ses hommes
d'abattre cet arbre. Déméter, à son tour, commande à sa prêtresse,
Nicippé, d'aller raisonner le prince qui la repousse. Il finit par
abattre l'arbre et Déméter l'affecte d'une faim insatiable. Mais la
version retenue par Dante est celle du poète Ovide, dans
Les Métamorphoses (Livre VIII). Ovide nous présente
Érysichthon à travers sa fille, Autolycus...
«Son
père était homme à n'avoir que mépris pour la puissance des dieux
et à ne brûler sur les autels aucun encens en leur honneur. On dit
aussi qu'il avait, en y portant la hache, violé un bois consacré à
Cérès [Déméter] et profané par le fer ses antiques futaies. Il s'y dressait
un immense chêne, au tronc séculaire, à lui seul toute une forêt.
Des bandelettes, des tablettes commémoratives, des guirlandes lui
faisaient une ceinture, autant de témoignages d'un vœu exaucé.
Souvent, sous ses branches, les dryades en fête exécutèrent leurs
danses; souvent aussi, se donnant la main en une seule file, elles
prirent, en l'entourant, la mesure de son tronc, et la
circonférence
de l'arbre était de quinze brasses pleines. Au-dessous de lui, le
reste de la forêt avait la hauteur de l'herbe sous tous les arbres
de cette forêt. Cette con-sidération cependant n'empêcha pas le
fils de Triopas d'y porter le fer, et il donne à ses serviteurs
l'ordre de couper le chêne sacré; et, quand il les vit hésiter à
l'exécuter, le scélérat, arrachant aux mains de l'un d'eux sa
hache proféra ces paroles : "Que ce chêne soit non pas
seulement l'arbre favori de la déesse mais la déesse elle-même,
peu importe! il va toucher la terre de sa cime feuillue!" Il
dit, et, tandis qu'il balance son arme pour le frapper de côté, le
chêne consacré à Déo [la dryade préférée de Cérès]
frémit et poussa un gémissement; et ses feuilles en même temps que
ses glands commencèrent à se décolorer, et ses longues branches
perdirent aussi leur couleur. Et, dès que, dans son tronc, la main
impie eut fait une blessure, par l'écorce fendue jaillit un jet de
sang, tout de même que, lorsque devant les autels s'abat la victime,
un énorme taureau, du cou ouvert on voit le sang couler, à flots.
Tous
les assistants restèrent interdits. L'un d'entre eux a l'audace de
vouloir s'opposer au sacrilège et retenir la hache impitoyable. Le
Thessalien le regarde, et : "Reçois, dit-il, le prix de tes
pieuses intentions!" Et, tournant son fer de l'arbre contre
l'homme, il lui tranche la tête. Comme revenu au chêne, il le
frappe de nouveau, du milieu du chêne on entendit sortir ces mots :
"je suis, cachée sous ce bois, une nymphe aimée entre toutes
de Cérès. Le châtiment de tes actes est proche; c'est moi qui te
le prédis en mourant, et c'est là ce qui me console de périr".
Lui, poursuivit sa criminelle entreprise; ébranlé enfin par
d'innombrables coups, tiré par des cordes, l'arbre tomba et abattit
sous son poids tout un pan de forêt.
Atterrés
du dommage que subissent et les bois et elles-mêmes, les dryades,
ses sœurs, se rendent toutes ensemble, vêtues de noir et plongées
dans l'affliction. Consentante, elle inclina la tête, et, de son
geste, la très noble déesse ébranla les champs chargés de lourdes
moissons; elle sait trouver un genre de châtiment bien digne
d'inspirer la pitié, si Erysichthon ne s'était pas, par ses actes,
aliéné la pitié de
tous; c'est de le livrer aux tourments de la
Faim, fléau terrible. Mais, puisqu'il n'est pas possible à la
déesse de se rendre en personne auprès d'elle, - car les destins ne
permettent pas la rencontre de Cérès et de la Faim, - elle
s'adresse en ces termes à l'une des divinités de la montagne, une
agreste oréade : "Il est aux bords extrême de la Scythie un
lieu glacé, sol désolé, terre stérile, sans moisson, sans arbres;
c'est le séjour du Froid engourdissant, de la Pâleur, du Frisson,
de la Faim jamais rassasiée. Ordonne à celle-ci de prendre gîte
dans les entrailles scélérates du sacrilège. Et que l'abondance de
toutes choses n'ait pas raison d'elle; qu'elle triomphe, dans cette
lutte, de mes propres forces. Et, pour que la longueur du voyage ne
t'effraye pas, prends mon char, prends mes dragons, dont, avec les
rênes, tu dirigeras la course dans le ciel". Elle les lui
donna. L'oréade, emportée à travers les airs par le char qui lui a
été confié, vient descendre en Scythie; là, sur le sommet d'une
montagne glacée, - on l'appelle le Caucase, - elle délivra du joug
le cou des dragons...» (Ovide. Les Métamorphoses, Paris,
Garnier, Col. GF # 97, 1966, pp. 224 à 226)
La
rencontre de Cérès et de la Faim n'est pas encore la rencontre de
Carême et Carnaval, maintes fois illustrée en tant que cérémonie
populaire au Moyen Âge. Érysichthon se rattache au cycle mythique
de Déméter en tant que laboureur (en grec Erusi-chthôn; qui fend
la terre). Cérès, l'équivalent latin de Déméter, est provoquée
par l'arrogance du héros. En tant que déesse de l'agriculture, des
moissons et de la fertilité, il y a, dans la provocation
d'Érysichthon un défi qui appelle son châtiment. Nul ne provoquera
impunément la déesse qui approvisionne les récoltes - de Cérès
vient le mot céréale -, la Faim ne peut que logiquement être
la peine encourue par le profanateur : «La Faim qu'elle cherche,
elle la voit dans un champ plein de pierres, arrachant avec ses
ongles et ses dents les rares herbes. Elle avait la chevelure
hirsute, les yeux caves, le visage blême, les lèvres blanchâtres
et flétries, la
voix rauque et éraillée, une peau dure, à travers
laquelle on pouvait voir ses entrailles. Ses os décharnés faisaient
saillie sous ses reins arqués; comme ventre, elle n'avait que la
place d'un ventre; on pourrait croire que sa poitrine flasque ne
tient qu'à l'ossature de l'épine dorsale. La maigreur avait exagéré
ses articulations; la rondeur des genoux n'était qu'enflure et les
talons ressortaient en une protubérance démesurée. Dès que
l'oréade l'eut vue de loin, - car elle n'osa pas s'approcher d'elle,
- elle lui fait part du message de la déesse. Bien qu'elle n'eût
fait qu'un court arrêt, bien que la distance entre elles fût grande
et qu'elle vint à peine d'arriver, il lui sembla sentir les affres
de la faim. Elle tourna donc bride, s'éleva dans les airs et
reconduisit les dragons en Hémonie» (Ovide. ibid. p. 226). La
description de la Faim correspond en tous points ici à tous les
témoignages décrivant les effets des grandes famines des temps
passés. Plus qu'un personnage mythologique, la Faim personnifiait bien
l'effet de la famine sur le corps humain.
Alors
que Cérès et la Faim s'affrontent ordinairement, dans le récit de
Ovide, elles se liguent contre Érysichthon :
«La
Faim, bien qu'en tout temps elle contrarie l'œuvre de Cérès, se
conforme exactement à ses instructions. À travers les airs, elle
fut transportée par le vent jusqu'à la demeure qu'on lui avait
désignée. Elle entre aussitôt dans la chambre du sacrilège. Il
dormait profondément - c'était la nuit; - elle le serre entre ses
bras, elle s'insuffle elle-même à l'homme, pénètre de son haleine
son gosier, sa poitrine, sa bouche, et remplit le vide de ses veines
d'une irrésistible fringale. Puis, s'étant acquittée de sa
mission, elle s'abandonne un monde où règne la fécondité et
revient à sa demeure dénuée de tout, à son antre familier.

Un
doux sommeil caressait encore Erysichthon de ses ailes paisibles;
tout en dormant, son appétit, en rêve, s'éveille. Il remue à vide
ses mâchoires, les fatigue dent contre dent, fait avec le gosier
l'effort illusoire d'avaler des mets inexistants et, en guise
d'aliments, il n'avale, vaine nourriture, que de l'air sans
consistance. Mais, dès qu'il eut chassé le sommeil, un appétit
furieux le dévore, et sa tyrannie s'exerce sur son gosier avide et
ses entrailles dont rien ne comble le vide. Sans retard, tous les
produits de la mer, de la terre, de l'air, il les réclame; mais, en
présence de la table placée devant lui, il se plaint de mourir de
faim, et tout en se gavant de mets, il en réclame d'autres; ce qui
pourrait suffire aux besoins de villes, aux besoins d'une population,
est insuffisant pour lui seul; il désire d'autant plus de nourriture
que dans son ventre, il en engloutit davantage. Et, comme la mer
absorbe dans son sein des fleuves venus de la terre entière, sans
que leurs eaux étanchent sa soif, comme elle boit jusqu'à la
dernière goutte les flots que lui envoient les pays lointains, ou de
même que le feu dévorant ne refusent jamais un aliment, brûle des
troncs innombrables et réclame d'autant plus de matériaux qu'on lui
en fournit davantage, la quantité même qu'il en reçoit redoublant
son avidité : ainsi la gloutonnerie de l'impie Érysichthon avale
avidement tous les mets et, dans le même temps, en redemande. Toute
nourriture lui est un motif pour manger encore, et manger ne fait que
lui creuser davantage l'estomac» (Ovide. ibid. pp. 226-227)
Ici,
le désir n'est plus seulement expression d'un manque. Il apparaît
comme un feu qui dévore de l'intérieur, une obsession; un feu que la
nourriture ingurgitée et l'eau avalée n'éteignent pas, mais qui
s'en nourrit comme d'un accélérant. L'accumulation de nourriture
place le malheureux dans une aporie qui reprend le châtiment de
Midas. Alors que celui-ci transformait en or toute nourriture et se
voyait dévoré par la faim et la soif; Érysichthon, lui, peut
ingurgiter sans limites et continuer à souffrir de la faim et
de la soif. Deux vices différents, un même châtiment...
«Sa
faim, le gouffre sans fond de son ventre avaient déjà consumé une
partie des biens qu'il tenait de son père. Mais, sans diminuer, la
cruelle faim le consumait toujours, et le feu de son insatiable
voracité gardait toute sa violence. Enfin, ayant englouti tout ce
qu'il possédait, il lui restait sa fille, qui eût mérité un autre
père. Ne possédant plus rien, il la vendit aussi. Mais sa fierté
se refuse à servir un maître. Et, tendant les mains au-dessus des
flots voisins de la mer : "Arrache-moi à l'esclavage, toi qui
as eu le privilège de me ravir ma virginité". C'est Neptune
qui l'avait eu. Le dieu ne repoussa pas sa prière, et, bien que son
maître qui la suivait l'eût encore vue un instant auparavant, il la
transforme et lui donne l'apparence d'un homme et le costume
approprié à l'état de ceux qui pêchent le poisson. Son maître
alors, la regardant : "O toi qui caches le bronze de l'hameçon
suspendu à ton fil sous un peu d'appât, toi qui te sers habilement
du roseau, dit-il, puisse la mer être pour toi toujours aussi calme,
le poisson, sous l'onde, toujours aussi crédule et ne sentir
l'hameçon qu'une fois pris! La femme qui, il y a un instant, en
habits grossiers, les cheveux en désordre se tenait là sur le
rivage, - car je l'ai vue se tenir sur le rivage, - dis-moi donc où
elle est : les traces de ses pas, en effet, ne vont pas plus loin".
La jeune fille comprit que l'heureux subterfuge du dieu avait réussi,
et, toute réjouie que ce fût auprès d'elle-même qu'on s'enquit
d'elle, répondit en ces termes à celui qui l'interrogeait : "Qui
que tu sois, excuse-moi : je n'ai pas détourné les yeux de cette
eau profonde pour regarder ailleurs, et, tout occupé par mon
travail, j'ai concentré sur lui mon attention. Et, pour lever tes
doutes, je consens que l'aide du dieu des eaux, pour l'exercice de
mon métier, ne me soit accordée que dans la mesure où il est vrai
que personne, depuis longtemps, ne s'est arrêté sur ce rivage,
excepté moi, et en particulier aucune femme". Son maître la
crut, rebroussa chemin sur le sable et s'éloigna déçu. Le dieu
rendit à la jeune fille sa forme première. Mais, quand son père
s'aperçut que sa fille, la descendante de Triopas, avait le pouvoir
de changer de forme, il la livre à plusieurs reprises à des maîtres
nouveaux. Mais elle, tantôt jument, tantôt oiseau, tantôt bœuf,
tantôt cerf, leur échappait toujours et pourvoyait son père
affamé, d'aliments mal acquis. Cependant, comme la violence de son
mal avait fini par épuiser tout ce qu'il pouvait consommer, elle
avait offert à sa terrible maladie une pâture de nouvelle sorte :
Érysichthon se mit alors à arracher ses propres membres qu'il
déchirait de ses dents, et c'est aux dépens de son corps que le
malheureux se nourrissait» (Ovide. ibid. pp. 227-228)

Ovide
ne recule jamais devant une scène d'horreur lorsqu'elle appuie la
leçon d'une métamorphose. Après avoir sacrifié son patrimoine, sa
fille, il ne reste plus à Érysichthon qu'à se dévorer lui-même. Dévoré d'abord par sa propre vanité de puissance en abattant l'arbre,
celle-ci finit par le pousser, de manière compulsive et
obsessionnelle, à dévorer tout son bien, à prostituer la
chair de sa chair et, finalement, conduire à l'auto-dévoration.
L'auto-dévoration qui, au-delà d'une névrose, relève, encore une
fois, d'une période de famine.
Le
récit d'Ovide se lit comme un véritable exposé sur l'oralité
sadique, le fantasme d'incorporation et l'angoisse de la dévoration.
Commençant comme un simple rêve érotique, l'appétit
d'Érysichthon, au réveil, se révèle comme une dévoration qui n'a
plus rien
du plaisir mais consiste à incorpo-
rer tout ce qui se
trouve à porter de la main. Sa fille, affligée par
l'an-
goisse, appelle Neptune qui lui donne la possibilité de se
métamorphoser pour échapper à l'appétit de son père qui la
fourgue à tous premiers venus. Enfin, ayant tout dévoré autour de
lui, il ne lui reste plus qu'à s'auto-dévorer, comme toute force de
décimation, à l'image de cette illustration présentant Robespierre décapitant le bourreau après avoir guillotiné toute la France. De
l'oralité, l'appétit s'est transformé en une force purement
sadique : la gourmandise. Dans la version de Callimaque, moins violente, Érysichthon,
perçu comme un fils qui lui coûte cher à nourrir, son père,
Triopas, le chasse et il finit par passer sa vie à mendier et
fouiller dans les ordures.
Sur
sa lancée, Dante passe du récit d'Érysichthon à celui, tiré de
La guerre des Juifs de Flavius Josèphe (composé entre 66 et 96 de notre ère); un récit d'anthropophagie au cours du siège de Jérusalem par Titus (70 après
J.-C.) :
«Parmi
les gens qui habitaient au-delà du Jourdain, il y avait une femme
nommée Marie, dont le père s'appelait Eléazar. Elle était du
bourg de Bethézuba (ce qui signifie : maison de l'hysope), issue
d'une bonne famille et riche; elle s'était réfugiée à Jérusalem
avec le reste du peuple et s'était trouvée prise par le siège. Les
tyrans avaient pillé tous les biens qu'elle avait rassemblée et
amenés avec elle de Pérée dans la ville; les objets précieux qui
pouvaient lui rester et la nourriture qu'elle avait pu se procurer
lui étaient ravis par leurs satellites au cours de leurs descentes
quotidiennes. Cette pauvre femme en était profondément indignée
et, injuriant et maudissant ces pillards, elle les excitait contre
elle. Mais comme aucun d'eux, ni par colère ni par pitié, ne
l'avait tuée, qu'elle était fatiguée de chercher de la nourriture
pour d'autres, que de plus elle voyait que désormais il était
impossible d'en trouver où que ce fût, que la faim lui vrillait les
entrailles et les moelles, que la colère la brûlait encore plus que
la faim, prenant pour conseillers sa rage en même temps que la
nécessité, elle en vint à un acte contre nature et saisissant son
enfant, qui était encore au sein : "Mon pauvre petit,
lui-dit-elle, au milieu de la guerre, de la famine et de la sédition,
à quoi bon te conserver en vie? Chez les Romains, c'est l'esclavage
qui nous attend, même si nous vivons jusqu'à leur arrivée; mais la
famine prévient l'esclavage, et les rebelles sont pires que ces deux
calamités
réunies. Allons, sois ma nourriture, sois pour les
rebelles une Erinye, et pour les hommes le sujet d'une histoire, la
seule qui manquât encore aux calamités des Juifs!" Ce disant,
elle tue son enfant, le fait rôtir, en mange une moitié et conserve
l'autre bien enveloppée. Immédiatement, les rebelles étaient là,
ayant humé le fumet criminel : ils la menaçaient de l'égorger
sur-le-champ si elle ne leur montrait pas ce qu'elle avait préparé.
Elle leur dit qu'elle leur avait mis de côté, pour eux aussi, une
belle part, et elle découvrit les restes de son enfant. Un frisson
subit d'épouvante s'empara d'eux et ils restèrent pétrifiés à
cette vue. Alors elle : "Oui, c'est bien mon enfant, et c'est
moi qui ai fait cela. Mangez, car moi aussi j'en ai mangé avidement!
Ne vous montrez pas plus faibles qu'une femme et plus compatissante
qu'une mère! Si vous avez des scrupules religieux qui vous
détournent de ma victime, mettons que j'aie dévoré votre part, et
que le reste soit pour moi! Alors ils sortirent en tremblant, lâches
en cette seule occasion, et concédant à regret à la mère même
une nourriture de ce genre. Aussitôt, la nouvelle de cette
abomination se répandit dans toute la ville et chacun, se mettant
sous les yeux cette chose atroce, frissonnait comme s'il avait osé
la perpétrer lui-même. Les affamés aspiraient à la mort et
enviaient la félicité de ceux qui étaient décédés avant
d'entendre et de voir de telles calamités.
Rapidement,
la nouvelle de ce fait horrible se répandit aussi chez les Romains.
Certains refusaient d'y croire, d'autres étaient pris de pitié,
mais pour la plupart elle eut pour effet de les pousser à un
surcroît de haine pour la nation. César [Titus] se déclara
innocent de ce crime aussi devant Dieu, affirmant que les Juifs
s'étaient
vu offrir par lui la paix, l'autono-mie et le pardon de
toutes les offenses passées, mais qu'ils avaient préféré la
révolte à la prospérité; que de leurs propres mains ils avaient
commencé à incendier le Temple que les Romains leur conservaient,
et qu'ils méritaient même une nourriture aussi monstrueuse; qu'il
ensevelirait l'horreur de cette anthropophagie, dont un enfant était
victime, sous les ruines de leur patrie et qu'il ne laisserait pas
contempler au soleil, sur la face de la terre, une ville dans
laquelle les mères étaient nourries de cette manière;
qu'assurément une telle nourriture convenait non pas aux mères mais
aux pères qui, après de telles calamités restaient sous les armes;
en disant ces mots, il avait aussi dans l'esprit le désespoir de ces
hommes : on ne pouvait en effet plus ramener à la raison des hommes
qui avaient enduré antérieurement tous les maux, dont il aurait été
naturel que, pour ne pas les subir, ils acceptent de changer
d'attitude» (F. Josèphe. La guerre des Juifs, Paris,
Éditions de Minuit, Col. Arguments, 1977, pp. 491-492).
Comme
Ovide, Flavius Josèphe met dans la bouche de Marie une évocation
des malheurs en temps de guerre. La famine, qui finit toujours par
ronger les citoyens d'une ville assiégée par
une armée ennemie,
conduit les individus à commettre des transgressions inimaginables
en temps de paix. Le cannibalisme - le fait de manger de la chair
humaine - est l'une de ces transgressions qui, avec le meurtre et
l'inceste, sont partagées par l'ensemble des systèmes moraux et
religieux d'à peu près tous les peuples. Ici, malgré la faim qui
dévorait les Juifs assiégés dans Jérusalem, l'acte de Marie n'en souleva pas
moins leur horreur devant le crime. Par sa grande virtuosité
narrative, Flavius Josèphe met côte à côte la justification de
Marie - ce qui l'a conduit à commettre un crime aussi atroce -, et
la répulsion unanime et des Juifs et des Romains. Toutefois, la
compassion à laquelle parvient Flavius ne semble pas avoir été
partagée par Titus, ni par Dante.
La
faim entraîne l'appétit, mais la gourmandise est un au-delà de la
faim, c'est un abandon sans mesure aux plaisirs de la bouche. De fait, la
gourmandise est attirance érotique de l'oralité. Raison, peut-être,
pour laquelle les deux derniers cercles des péchés capitaux sont
liés, l'oralité passant à la génitalité dans le cercle des
luxurieux. Les premiers gourmands présentés par Dante -
Érysichthon et Marie - sont des êtres placés dans des conditions
exceptionnelles : l'un par la malédiction d'une déesse; la seconde
par l'état de siège de la cité. Dans les deux cas, il ne s'agit
pas réellement de gourmandise, mais plutôt d'une faim artificielle
causée par des situations contraignantes, sur lesquelles ils n'ont
aucun contrôle.
C'est
alors que le trio rencontre un ami de Dante, Forese Donati, son
compatriote avec qui il avait partagé sa joyeuse vie de jeune homme.
Fils de Simone Donati, il avait pour frère le fameux
Corso Donati en qui Dante
trouva son pire ennemi à Florence. Mais avec Forese, c'était tout
autre chose. Ensemble ils s'échan-
geaient des sonnets sur un ton
assez libre, commencés par jeu, mais bientôt injurieux, propres à
fomenter une tenzone. Mais à travers les échanges de Dante
et de Forese au Purgatoire, il est clair qu'il n'existait pas
d'animosité entre eux. Forese était mort en 1296.
C'est lui plus que Virgile qui se fait ici le guide de Dante dans le
cercle des gourmands. Toutefois, Dante reconnaît difficilement son ami tant ses
traits sont émaciés. Dans l'ensemble, la conversation tourne autour
de choses personnelles. Forese en profite pour calomnier les
Florentines habillées de façon provocante et prédit que bientôt
les vêtements seront plus austères. Pour sa part, Dante raconte
son périple à travers l'Enfer et le Purgatoire et s'informe sur
Piccarda, la sœur de Forese, maintenant au Paradis. Avant de se
quitter, Forese prédit la mort prochaine de son frère Corso et le condamne déjà aux enfers.
Mais
entre tout cela, Forese présente certains authentiques gloutons à
Dante. En commençant par Buonagiunta Orbisani (1220-1290),
de Lucques, poète de l'École toscane,
mieux connu comme notaire et
juge. Moins de quarante de ses poèmes sont parvenus jusqu'à nous.
Buonagiunta précédait Dante d'une génération et sa tendance à
imiter les Provençaux et les Siciliens s'accompagnait d'une langue
trop souvent maladroite et grossière. Si Dante le place au
Purgatoire, c'est à cause de sa passion pour le bon vin. Après
Buonagiunta, Dante rencontre Giacomo da Lentini (ou Jacopo)
(1210-1260), fondateur de l'École
sicilienne de poésie et que l'on surnommait le Notaire, ce qu'était son métier.
Giacomo
de Lentini était un fonctionnaire attaché à la Cour de Frédéric
II de Hohenstaufen, empereur du Saint-Empire romain-germanique sous
le sceptre duquel relevait toute l'Italie. Il paraphait ses documents
du titre de Giaomus de Lentino domini imperatoris notarius. En
avril 1240, il fut nommé commandant du château Garsiliato à
Mazzarino, en Sicile, ce qui ne l'empêcha pas de s'adonner à sa
passion poétique en créant 16 chansons et 22 sonnets. Il
est à la
base de la métrique qui constitue l'ensemble des régularités
formelles et symétriques qui caractérisent la poésie littéraire
versifiée. L'École sicilienne (La Scuola Siciliana)
s'intéressait au fin'amor dans la droite ligne de l'amour
courtois élaboré par la poésie provençale. Parmi les pièces dont
se compose le cahier du chansonnier sicilien, on peut citer : «Io m'aggio
posto in core», l'un des exemples les plus anciens du sonnet
dont Lentini fut l'inventeur; une Terzone, un débat amoureux
entre Pierre Des Vignes et Jacopo Mostacci, arbitrée par Giacomo.
L'École sicilienne (1230-1266) constitue l'un des moments importants
de l'histoire littéraire italienne. Elle a contribué à forger la
langue italienne moderne. Dante puisa grandement dans les travaux de
cette école. Le chansonnier sicilien marque le commencement du dolce
stil nuovo, source d'une tradition unitaire qui tient autant du
modèle colporté par les troubadours que des chansons populaires
siciliennes et du latin, alors langue universelle de l'Europe. De ce syncrétisme est né la langue littéraire italienne, celle de Dante et de La Divine Comédie.
Suit
un pape, Martin IV (1281-1285), originaire de Tours où il était
trésorier de la cathédrale. Homme de cœur dit de lui Villani,
célèbre chroniqueur du Moyen Âge, saint homme bien
que, lui aussi,
étant une créature de Charles d'Anjou, Martin était connu pour être
un bon vivant. Il aurait adoré les anguilles de Bolsène (lac au
nord-ouest de Rome), qu'il faisait mourir dans une espèce de vin
blanc appelé vernaccia. Il pouvait pousser toutefois sa gourmandise
très loin. Selon Jacopo della Lana, il aurait été tellement
glouton qu'il ne refusait rien à cette passion et qu'après s'être
bien repu, il disait : O
sancte Deus, quanta mala patimur pro ecclesia' Dei! (Oh,
mon Dieu, combien de souffrances pour l'Église, Dieu!).
Une
histoire de grenache curieusement épicé mais fort bien digéré six
mois avant la mort du pape fit parler tout Viterbe. Dante donne au pape une peau
écailleuse, des
saillies des os, les joues creuses, les narines pincées, le ventre
vide, la peau d'apparence cousue et tirée en arrière vers l'autre
face du corps. C'est une description caractéristique des gourmands, ceux-ci
payant leur vice terrestre par les signes d'une faim inassouvissable dans l'au-delà.
La
papauté de Martin IV s'inscrit dans cette précipitation des
pontificats du XIIIe siècle. Comme pour l'élection d'Adrien V, «une
fois de plus, le conclave se réunit à Viterbe; Charles d'Anjou
était présent et son ingérence entrava les opérations qui furent
lentes. Le 22 février 1281, seulement, la majorité des suffrages
portait au souverain pontificat un Français, Simon de Brie, cardinal
de Sainte-Cécile, homme lige de Charles. Il prit le nom de Martin
IV»
(F. Hayward. Histoire
des papes, Paris,
Payot, Col. Bibliothèque historique, 1953, p. 230). Charles d'Anjou avait installé son emprise sur la Sicile malgré l'hostilité des habitants
de l'île. Jusqu'à présent, les papes s'étaient employés à
limiter les pouvoirs de Charles. «Cette
politique de limitation des initiatives angevines ne fut pas
continuée par Martin IV, tout dévoué aux intérêts des princes
capétiens. Ce pape français ramena Charles d'Anjou à Rome, le posa
en chef du parti guelfe et, en excommuniant l'empereur byzantin,
Michel VIII, donna une allure de croisade à l'expédition que
l'Angevin préparait»
(J.-M. Mayeur, Ch. Pietri, A. Vauchez, M. Venard (éd.) Histoire
du christianisme, t. 6 : Un temps d'épreuves (1274-1449), Paris,
Desclée/Fayard, 1990, p. 581). L'élection de Martin IV avait fait
tourner le vent en faveur des
Angevins. «Sous
ce pontificat, le roi de Sicile reprit son titre de Sénateur de
Rome, peupla l'adminis-
tration de ses créatures et, bien que vassal
du Saint-Siège, se donna des allures de protecteur à son égard.
Ces procédés irritèrent le parti gibelin qui, de toutes parts,
s'insurgea contre le prince angevin. La puissance de Charles
s'écroula brusquement, le 31 mars 1282, lorsque les cloches de
Palerme sonnèrent les Vêpres Siciliennes qui amenèrent le massacre
de tous les Français qui se trouvaient dans l'île. L'insurrection
s'étendit à la péninsule et, notamment aux États de l'Église,
tandis que Pierre d'Aragon, mari d'une fille de Manfred, débarquait
à Trapani à la tête d'une flotte commandée par le valeureux amiral
Roger de Loria»
(F. Hayward. op. cit. p. 230).
«La
guerre devenait inévitable entre la France et l'Aragon. Le pape
français Martin IV la transforma en croisade et offrit
maladroitement le trône d'Aragon à Charles de Valois qui, en 1285,
échoua à le conquérir mais laissa son armée piller la ville
d'Elne, au cœur de la partie continentale du royaume de Majorque que
tenait un cadet de la maison d'Aragon.
On
ne parla plus de la croisade d'Aragon, mais l'affaire de Sicile
demeura comme une offense faite à la fois au pape, suzerain du
royaume, et au roi de France dont le cousin Charles II d'Anjou se
voyait menacé dans ce qui subsistait de son royaume, Naples et toute
l'Italie méridionale»
(J. Favier. Les
papes d'Avignon, Paris,
Fayard, 2006, p. 418).
De Rome, «le
pape Martin IV fulmina inutilement des excommunications qui,
considérées
comme inspirées par des motifs politiques, ne purent
arrêter la révolte contre le parti français. Pendant ce temps,
l'Empereur d'Orient Andronic II n'hésitait pas à rompre le pacte
d'union signé au concile de Lyon. Désavouant la conduite de son
père Michel VIII, il rappelait sur leurs sièges tous les évêques
et le patriarche de Constantinople qui n'avaient pas été favorables
à l'union. Martin
IV mourut le 28 mars 1285, peu de temps après Charles d'Anjou,
disparu lui-même le 7 janvier» (F. Hayward. Histoire des
papes, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1953, p.
230).
Le
glouton suivant s'appelle Boniface de’ Fieschi de Lavagna,
archevêque de Ravenne. Boniface de Fieschi entra dans l'Ordre de
saint Dominique, peu de temps après qu'Innocent IV, son oncle
paternel, eut été élu pape. Grégoire X le fit son nonce en
France, puis Archevêque de Ravenne. Il parut au concile de Lyon avec
la qualité de légat du saint Siège. Archevêque de Ravenne, il
tenait table ouverte et faisait faire grasse chère à ses convives,
ce qui en fit l'un des
plus célèbres gourmands de son temps. Le terme rocco utilisé
par Dante renvoie au bâton
pastoral des anciens archevêques de Ravenne. Au bout du bâton on y
trouvait une tour d'ivoire sculptée d'une forme absolument semblable
à la pièce du jeu d'échecs qui porte ce nom : «Je vis excités
par la faim, user leur dents dans le vide. Ubaldin della Pila et
Boniface (qui fut le pasteur) avec le rocco des multitudes».
Enfin,
on y retrouve Marchese
Orgogliosi (ou Argugliosi, Rigogliosi) (milieu du XIIIe siècle - 1316
ou 1320), appartenant à la famille patricienne Forlì des
Orgogliosi. Maire de Faenza en 1296, en 1304 il prit possession de
Predappio. En 1311, il aide à attraper Fulceri de Calboli par
surprise à Forlì. Dans cette entreprise, il est aidé par d'autres
membres de son parti pendant les luttes entre Guelfes et Gibelins,
tels que le comte de Romagne Gilberto di Santilla, Niccolò da
Calboli, Scarpetta et Bartolomeo Ordelaffi. Les Orgogliosi - les
Fiers -
sont restés seigneurs de Faenza jusqu'en 1315, lorsque Paolo
de Calboli, fils de Fulceri, a tenté de retourner à Forlì avec son
père et Cecco Ordelaffi, au détriment des Orgogliosi. Uberto
Malatesta doit être compté parmi ses adversaires, tandis que
Ferrantino Malatesta a combattu à ses côtés. Un coup d'État
réussit à les chasser de Faenza. Selon la tradition, les Calboli
étaient à la tête du parti guelfe, tandis que les Orgogliosi
étaient alignés avec les Gibelins d'Ordelaffi, mais dans les phases
convulsives des luttes de Romagne, les luttes se jouaient également
et fréquemment au sein de la même famille. Marchese était grand buveur. On cite de lui une
réplique plaisante à son sommelier : «-
On dit partout que vous ne faites que boire! - Que ne dit-on que j'ai
toujours soif?». Les dernières informations
concernant Marchese Orgogliosi remontent à 1316, date présumée de
sa mort.
Avouons-le, tous ces gourmands sont des goinfres bien timides.
Les banquets auxquels assistaient Dante et ses poètes amis de
l'École de Sicile ressemblaient davantage à ces
banquets grecs
décrits dans Platon ou Xéno-
phon, où l'on ne sait jamais trop si
l'ivresse de la parole ne dépasse pas l'ivresse du nectar de
Bacchus. Rien de cette soirée romaine tenue par l'esclave affranchi,
Trimalcion, dans Le Satiricon de
Pétrone, composé au premier siècle de notre ère. Héritier d'un
maître richissime, ce nouveau propriétaire foncier organise un
festin - plutôt qu'un banquet - où aux mets peu coûteux comme il
sied à un banquet mortuaire d'un homme du commun, ramasse quinze
invités auxquels ce nouvel homme libre venu de sa lointaine Syrie
raconte sa montée dans la société romaine.
Les
banquets tenus par les Romains sont passés dans le mythistoire
et il n'y a pas un film, pas une série
télé sur Rome qui ne nous les présente sur un même modèle. Alors que
l'éducation des
Grecs en faisait des individus régis par la tempérance, se
laissant rarement emporter par des passions, sinon celles de la Cité; les Romains n'hésitaient pas, surtout à partir de la fin
de la République, à rompre avec cet esprit de gravitas
hérité de la philosophie grecque et
dont le stoïcisme marquait l'apogée. À leur dernier pédagogue, Sénèque, précepteur des premiers empereurs
romains, ses élèves préférèrent l'épicurisme, transformant
la vie impériale en lieu où le pain
et les jeux écartaient de la chose
publique. La passion politique se voyait réservée désormais aux seuls
arrivistes qui, de l'aristocratie ou de l'armée, parvenaient à la
tête de l'empire. Ce fut le cas du quatrième empereur, Claude (10
av. J.-C. - 54 apr. J.-C.). «Les
historiens ont raconté dans quelles circonstances rocambolesques le
pouvoir lui échut : les soldats l'avaient déniché, mort de peur,
derrière un rideau et l'avaient bien malgré lui hissé sur le
trône. C'était un vieil érudit, bègue, sensuel et bâfreur, et
avec cela obsédé par les femmes. On le tenait pour un minus
inoffensif, mais en fait, dans ce
milieu où l'on vivait si
dangereusement, il avait eu l'intelligence de se faire passer pour
idiot. Astuce à laquelle il devait d'être toujours en vie : qui se
fût soucié d'un intellectuel bafouilleur, toujours fourré dans une
bibliothèque? Le plus drôle est qu'il était devenu de première
force en étruscologie, en histoire, en philologie. Sa culture était
reconnue de tous, même dans les milieux peu enclins à lui faire des
cadeaux. Pierre-Maxime Schul a tenté naguère une réhabilitation
brillante de ce personnage qui ne l'était pas. Nul ne signale
toutefois qu'il ait porté quelque intérêt à la philosophie, mais
il n'est pas exclu que la malveillance éhontée de Sénèque ait
amplifié cette indifférence supposée, indice à ses yeux d'un
esprit débile»
(J. Jerphagnon. Les
divins Césars, Paris,
Tallandier, Col. Pluriel, 2004, pp. 87-88).
Claude
régna de 41 à 54 de notre ère. S'il n'était pas cet imbécile que
les mauvaises langues disaient, Claude succombait facilement à ses
deux passions, la nourriture et les femmes. Après Messaline qui
l'humilia en se prostituant dans les bordels romains, sa seconde
épouse, Agrippine, joint à sa passion pour la nourriture, le
conduisit au tombeau par empoisonnement. Car Claude, en ces deux
domaines, était un authentique gourmand. «Toujours
disposé à manger et à boire, quels que fussent l'heure et le lieu,
un jour qu'il jugeait dans le forum d'Auguste, il fut alléché par
le
fumet d'un repas que l'on apprêtait pour les Saliens dans le
temple de Mars, tout voisin : quittant alors son tribunal, il monta
chez ces prêtres et se mit à table avec eux. Il ne sortit pour
ainsi dire jamais de la salle à manger sans être bourré de
victuailles et gorgé de vin, de sorte qu'aussitôt après, tandis
qu'il dormait étendu sur le dos et la bouche ouverte, on devait lui
introduire une plume dans le gosier pour dégager son estomac»
(Suétone. La vie des
douze Césars, Paris,
Les Belles Lettres, rééd. Livre de poche, Col. Classique, #
718-719, 1961, p. 321).
S'il
ne faut pas toujours se fier sur les jugements de Suétone, qui
écrivait un siècle après les événements et, en tant que
secrétaire de l'empereur Hadrien, faisait mauvaise presse des
empereurs julio-claudiens, sa description de la mort de Néron
demeure des plus plausibles :
«On
s'accorde à dire qu'il périt par le poison, mais quand lui fut-il
donné et par qui? sur ce point les avis diffèrent. Certains
rapportent que ce fut alors qu'il dînait avec des prêtres dans la
citadelle, par l'eunuque Halotus, son dégustateur; d'autres, pendant
un festin donné au Palatium, par Agrippine elle-même, qui lui avait
fait servir des cèpes empoisonnés, genre de mets dont il était
friand. Même désaccord sur les suites de l'empoisonnement. Beaucoup
prétendent qu'aussitôt après avoir absorbé le poison, il devint
muet, fut torturé par la souffrance durant toute la nuit et mourut à
l'approche du jour. Selon quelques-uns, il fut d'abord assoupi, puis
son estomac trop chargé rejeta tout ce qu'il contenait; alors on lui
donna de nouveau du poison, peut-être dans une bouillie, car,
épuisé, en quelque sorte, il avait besoin de nourriture pour se
refaire, peut-être en lui faisant prendre un lavement, sous prétexte
de dégager par cette autre voie son corps embarrassé»
(Suétone. ibid. p. 330).
Tacite, sans doute le meilleur
historien du Principat romain, donne des détails supplémentaires
sur le complot qui devait conduire l'empereur à sa mort :
«Alors
Agrippine, résolue depuis longtemps au crime, pressée de saisir
l'occasion et ne manquant pas d'instruments délibéra sur la nature
du poison : soudain et trop prompt, il trahirait le crime; si elle
choisissait un poison lent, qui produirait une décomposition
progressive, Claude, approchant de son heure suprême, et devinant le
complot, pouvait revenir à l'amour de son fils. Il fallait un poison
tout spécial, qui troublât la raison, sans trop hâter la mort. On
choisit une femme habile en cet art, nommée Locusta, condamnée
depuis peu pour empoisonnement, et qui fut longtemps un instrument de
pouvoir. Le poison fut préparé par le talent de cette femme et
donné pour l'eunuque Halotus, dont la fonction était de servir les
mets et de les goûter.

Tous les détails devinrent
bientôt si publics que les historiens du temps nous ont appris que
le poison fut mis dans un succulent plat de cèpes, que l'effet de la
drogue ne fut pas senti immédiatement par le prince, en raison soit
de sa torpeur (ordinaire), soit peut-être de l'ivresse; en même
temps la nature, en produisant un flux du ventre, paraissait l'avoir
sauvé. Aussi Agrippine, au comble de la terreur, et, parce qu'elle
avait tout à craindre, s'inquiétant peu de l'impression fâcheuse
qu'elle produirait pour le moment, fait appel à la complicité du
médecin Xénophon, qu'elle s'était assuré d'avance. Celui-ci, sous
prétexte d'aider les efforts que Claude faisait pour vomir, plongea,
à ce qu'on croit, dans la gorge de Claude une plume imprégnée d'un
poison à l'effet soudain; il n'ignorait pas que, si l'on risque à
commencer les plus grands crimes, on gagne à les consommer»
(Tacite. Annales (Liv. 6, LXVI-LXVII), Paris, Garnier, Col.
Garnier-Flammarion, # 71, pp. 332-333).
Dans
son roman I, Claudius, le
romancier britanni-
que Robert Graves suppose que Claude ingurgita un
champignon que lui tendait Agrippine, son épouse, mère de Néron. Sachant que la
gloutonnerie de Claude ne saurait lui résister, Graves préfère voir en cette scène, une mort acceptée par l'empereur.
Mais
il y avait un autre glouton, à la même époque, dans l'Empire de César. «Jésus
déclarait aux foules : "À qui vais-je comparer cette
génération? Elle ressemble à des gamins assis sur les places, qui
en interpellent d’autres : 'Nous vous avons joué de la flûte,
et vous n’avez pas dansé. Nous avons entonné des chants de
deuil,
et vous ne vous êtes pas frappé la poitrine.' Jean Baptiste est
venu, en effet; il ne mange pas, il ne boit pas, et l’on dit :
'C’est un possédé!' Le Fils de l’homme est venu; il mange et il
boit, et l’on dit : 'C’est un glouton et un ivrogne, un ami
des publicains et des pécheurs.' Mais la sagesse de Dieu se révèle
juste à travers ce qu’elle fait»
(Matthieu 11, 16-19). Alors que tant de commentaires glosent sur la
sexualité de Jésus de Nazareth, ces versets glissent trop
rapidement sous les yeux des exégètes. Comment considérer ce
reproche des pharisiens, ces puritains de l'antiquité juive, qui
reprochent, entre autres choses - mais quoi qu'il fît, c'était
toujours faute selon ces bonnes âmes! -, que c'était un
glouton et un ivrogne.
Plutôt
que de nier le fait en se rabattant sur la mauvaise foi des
pharisiens, prenons ce verset comme le prend Vittorio Messori,
c'est-à-dire comme un témoignage authentique. «Le
reproche que l'on adresse le plus fréquemment à Jésus est...,
celui de "manger et boire" sans que cela lui pose de
problèmes, et de surcroît (quel nouveau scandale!) en compagnie de
gens équivoques... Comme à ses disciples, on ne manque pas de lui
opposer l'exemple contraire de
son ami, Jean le Baptiste : celui-ci
vit dans le désert, se nourris-
sant de saute-
relles, observant ainsi
l'attitude qui convenait à son propre rôle; lui, au contraire, ne
se laisse-t-il pas voir, souvent et bien volontiers, à table,
manifestement à son aise et sans hypocrisie d'aucune sorte. Répondant une fois à de telles accusations, Jésus se révèle non
seulement comme sachant apprécier les vins mais aussi comme étant
connaisseur en matière d'œnologie : "Personne
ne met du vin nouveau dans de vieilles outres; sinon, le vin fera
éclater les outres, et l'on perd à la fois le vin et les outres;
mais à vin nouveau, outres neuves". Voilà
selon Marc (5, 37). Luc lui attribue une autre précision qui
confirme combien il se souciait de la qualité du vin : 'Quiconque
boit du vin vieux n'en désire pas du nouveau, car il dit : 'Le vieux
est meilleur'"»
(V. Messori. Hypothèses
sur Jésus, Paris,
Mame, 1978, p. 225).
Le
portrait de Jésus tracé par les pharisiens est celui d'un être
immoral qui tient bien à abolir
l'ancienne
Loi, et il le fait non seulement par sa parole, mais par son
comportement. Et ce comportement est celui des plus haïs car il est
celui des Romains : «Le
texte grec le décrit souvent non pas "assis", mais
littéralement, "allongé
à la table",
tandis qu'il fait honneur aux mets et aux boissons. Position déjà
scandaleuse pour n'importe quel prophète en Israël. Mais il y a
encore bien plus grave : il est précisément "allongé"
devant la table bien garnie d'un pharisien, lorsqu'une femme, une
"pécheresse" fait irruption. Naturellement du "péché"
par antonomase, celui contre la pureté : une prostituée...»
(V. Messori. ibid. p. 225). Manger et
boire allongé,
c'est
la position des convives au banquet de Trimal-
cion. «Pour
l'heure, ce qui nous intéresse surtout c'est cet "homme de
Dieu" qui ne se retire point avec indignation d'un banquet déjà
inconvenant, même lorsque les circonstances y ajoutent une note
d'une indélicatesse appuyée comme cette apparition de la
"pécheresse"»
(V. Messori. ibid. p. 226). Il y avait là, certes, une provocation
voulue, Jésus osant défier «cette
austérité de mœurs ou un minimum de prudence hypocrite pour
vouloir éviter d'être traité publiquement de "gourmand et
buveur"»
(V. Messori. ibid. p. 226).
On
a qu'à rappeler que nombres de miracles se passent dans le contexte
de la mangeaille. On pense à la pêche miraculeuse, mais surtout à
la multiplication des pains qui accompagnent le sermon sur la
Montagne et les béatitudes. Également à la multiplication du vin
lors des noces de Cana : «De
plus, c'est même l'Évangile le plus "spirituel"
précisément, celui de Jean, qui nous dit que "le
commencement des signes" par
lesquels "il
manifesta sa
gloire", au
point que "ses
disciples crurent en lui",
ce fut le miracle de Cana (2, 1ss). Miracle aux motiv-
ations grave-
ment
équivo-
ques pour "l'idéal religieux" : la puissance divine
allait à cette occasion être dérangée pour fournir d'autre vin à
une joyeuse compagnie de gens déjà gris, et du vin de choix, si
l'on en croit l'appréciation du "maître du repas"
s'adressant au marié. Miracle à la limite du blasphème, où passe
lourdement comme un relent de scandale. Sans autre motivation que la
joie, et la joie terrestre, une joie temporelle...; et, par
conséquent, équivoque, selon la mentalité religieuse de toujours.
Et c'est avec un tel "exploit" qu'un livre composé morceau
par morceau dans un souci de rigorisme religieux ferait débuter son
héros?»
(V. Messori. ibid. pp. 226-227). La désignation de glouton
n'est pas surfaite. Au-delà de la nécessité, le miracle accompli
par Jésus allait vers l'abus, vers la gourmandise, Il participait du
lien social et non seulement de la praxis
théologique.
Il
est vrai qu'il est difficile de distinguer entre «l'image
positive de la "bonne chère" et l'image négative de la
goinfrerie parasitaire»
(M. Bakhtine. L'œuvre
de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous
la Renaissance, Paris,
Gallimard, Col. Bibliothèque des Idées, 1970, p. 292). En effet, la
goinfrerie ne s'assimile pas au simple fait de jouir de la bonne
chère, leçon donnée
semble-t-il par le Christ et qui fut toujours sa position morale face
à la gourmandise. Le bon repas est le salaire du bon travaillant.
«Dans le système des
images de l'Antiquité, le manger était inséparable du labeur.
Il était le couronnement
du labeur et de la lutte. Le
labeur triomphait dans le manger. La
rencontre de l'homme avec le monde dans le travail, sa lutte avec lui
s'achevaient par l'absorption de nourriture, c'est-à-dire d'une
partie du monde à lui arrachée. Comme
dernière étape victorieuse du labeur, le
manger remplace souvent dans le système des images, le processus du
labeur dans son ensemble. Dans les systèmes d'images plus anciens,
il ne pouvait, de
manière générale, exister de frontières nettes
entre le manger et le labeur, car il s'agissait des deux faces d'un
même phéno-
mène : la lutte de l'homme avec le monde, qui s'achevait
par la victoire du premier»
(M. Bakhtine. ibid. p. 280).
Cette
lutte forme la trame des ouvrages de François Rabelais (1494-1553).
Ce médecin qui appartient à la Renaissance française reprenait à
sa façon la tradition du banquet, sauf que le banquet n'était plus
tenu dans des décors alanguis de
l'empire romain, mais devant les
arrières-plans des tavernes de Breughel. «Il
s'agit du banquet qui se déroule pendant
la fête populaire, à la
limite de la
grand-chère. La
puissante tendance à l'abondance
et à l'universalité est
présente dans chacune des images du boire et du manger que nous
présente Rabelais, elle détermine la mise en forme de ces images,
leur hyperbolisme
positif, leur ton triomphal et joyeux. Cette
tendance à l'abondance et à l'universalité est le levain ajouté à
toutes les images de nourriture; grâce à lui, elles lèvent,
croissent, enflent jusqu'à atteindre le niveau du superflu et de
l'excessif. Chez Rabelais, toutes les images du manger sont
identiques aux saucisses et pains géants, habituellement portés en
grande pompe dans les processions du carnaval»
(M. Bakhtine. p. 277). Il faut sans doute tenir compte du manque qui
grevait ordinairement ces populations paysannes qui entraînait de
véritables crises qui, lorsqu'elles se résorbaient, donnaient lieu
à des festins gargantuesques.
L'idée
de la mangeaille grotesque est sans doute née de ces festivités
populaires qui, à l'occasion d'épousailles ou de baptêmes,
autorisaient une libération de la contrainte de la
faim. La faim ne punissait pas ici des gloutons, mais c'était la
gloutonnerie qui prenait sa revanche sur la faim. D'où ces
mangeailles que le docteur Rabelais considérait aussi essentielles à
la santé qu'elles paraissaient tout à fait grotesques. Et de là
le personnage de
Gargantua. Rabelais n'a pas inventé Gargantua. Ce
géant est apparu dans une œuvre anonyme parue en 1532, Les
grandes et inestimables chroniques : du grand et énorme géant
Gargantua. Elle remontait
déjà au siècle précédent, relevant du folklore populaire pouvant
remonter au XIIe siècle. De fait, il est mentionné dans les
chroniques de Giraud de Barri et de Geoffroy de Monmouth.
L'étymologie de son nom pourrait s'expliquer en référence à
l'espagnol et au languedocien Garganta,
qui signifie «gorge».
On ne peut retenir l'étymologie fantaisiste de Rabelais qui se
résumerait à l'homonymie de Que
grand tu as... De la
culture populaire, Rabelais conserva la taille du géant et son appétit sans
pareille. On
peut donc interpréter de plusieurs façons la signification du personnage. Le percevoir comme la personnification d'une énergie
gigantesque mais bienfaisante et ordonne le chaos, comme au cours de ses
voyages aux milles aventures, il lui arrive de modifier des paysages
en laissant tomber le contenu de sa hotte, ce qui en ferait un
lointain mélange de Santa Claus et d'Obélix. Les dépâtures de ses
souliers donnent collines et buttes; ses déjections forment des
aiguilles et ses mictions des rivières. La taille même de son
phallus est en proportion avec sa taille. Le paysage finit par
s'assimiler à la légende. Des mégalithes sont des palets de
Gargantua appelés chaises, fauteuils, écuelles; des pierres lui sont
associées qui donnent lieu à des rituels de fécondité. À partir
de là, on imagine bien que les racines du personnage se retrouveraient
aussi bien dans les traditions bretonnes que celtiques.
Mais
c'est Rabelais qui le fit passer dans la «grande littérature», si
on peut dire, en en faisant un modèle d'actions ou de situations
grotesques et fantastiques. Contrairement aux épopées médiévales,
il n'y a pas de surnaturel dans les aventures de Gargantua, tout est
dans la composition surréaliste du roman. Ainsi, après le deuil de
ses parents, venant visiter
Paris, Gargantua, qui a déjà parcouru
en grandes enjambées l'ensemble de l'Europe, se fait moquer de sa
taille par les Parisiens. Pour se venger, il emporte les cloches de
Notre-Dame pour les pendre à sa jument. Pour les ravoir, les
Parisiens doivent lui fournir trois cents bœufs et deux cents
moutons pour son dîner. Digne d'Obélix cette anecdote où
Gargantua, combattant pour le roi Artus, envoie au ciel un
prisonnier du roi qui s'écrase au sol. Emmené au camp des ennemis,
il les défait sans pitié. Pour le récompenser, de retour à
Londres, le roi fête sa victoire en organisant un festin. Alors,
Gargantua? Un goinfre? Plutôt une illustration du principe antique
cité plus haut. Les festins de Gargantua correspondent aux labeurs
qu'il déploie. Plus il accomplit des gestes fantastiques, plus le
festin est ample. Le rapport proportionnel est respecté. Comme
l'écrit encore Mikaïl Bakhtine : «Le
manger et le boire sont une des manifestations les plus importantes
de la vie du corps grotesque. Les traits particuliers de ce corps
sont qu'il est ouvert, inachevé, en interaction avec le monde. C'est
dans le
manger que
ces particularités se manifestent de la manière la plus tangible et
la plus concrète : le corps échappe à ses frontières, il avale,
engloutit, déchire le monde, le fait entrer en lui, s'enrichit et
croit à son détriment. La
rencontre de l'homme avec le monde qui
s'opère dans la bouche grande ouverte qui broie, déchire et mâche
est un des sujets les plus anciens et les plus marquants de la pensée
humaine. L'homme déguste le monde, sent le goût du monde,
l'introduit dans son corps, en fait une partie de soi»
(M. Bakhtine. ibid. p. 280).
Il serait ridicule de considérer les romans de Rabelais comme des écrits
immoraux. Rabelais profite des exagérations attachées à la
personnalité du géant pour amplifier encore davantage, jusqu'à
l'irréel, les capacités de l'homme moderne. Ces récits sont des divertissements dans la pure
tradition humaniste, à l'image des fables de Érasme ou de
Thomas
More. «Les
propos de table sont des propos libres et railleurs : le droit de
rire et de se livrer à des bouffonneries, de liberté et de
franchise, accordés à l'occasion de la fête populaire s'étendait
à eux. Rabelais pose sur ses écrits le bonnet protecteur du
bouffon. Mais dans le même temps, les propos de table font
parfaitement son affaire, de par leur nature même. Il préfère le
vin à l'huile, symbole du sérieux pieux du carême»
(M. Bakhtine. ibid. pp. 283-284). C'est l'esprit même de la
Renaissance, son optimisme, son émerveillement devant les
découvertes du monde et la joie de vivre qui marquent le Zeitgeist de la Renaissance. La gourmandise est un dérèglement de cette
mesure nouvelle. Elle est excès d'optimisme contre l'optimisme
mesuré, platonique, d'un Marsile Ficin. Elle est excès
d'émerveillement lorsqu'elle perd la tempérance de la raison pour
rejoindre les fantaisies nocturnes de la paysannerie. Comme tous les
péchés capitaux, la gourmandise est excès, et le péché réside
dans l'excès.
Cette
question morale souleva plus tard de nombreuses considérations dans les
écrits de Denis Diderot (1713-1784). «À
la différence de Rousseau qui calcule savamment ses bouchées
en y
mettant..., toute la délicatesse du convalescent, Diderot a toujours
cédé avec emportement à son appétit. D'où un rappel à l'ordre
régulier de son amie qui, à propos de son régime, agit en
véritable directrice de conscience. "Ne m'exhortez plus à la
sobriété. Depuis quelques jours je mange très peu", lui écrit
Diderot le 20 septembre 1760, avant une prompte rechute :
"Recom-
mandez-moi donc encore d'être sobre. Je me ruine
l'estomac d'indigestions". Puis il annonce, cinq jours plus
tard, que son "ventre s'arrondit comme une boule" et qu'il
"lutte avec effort contre les boutons" de sa veste»
(J.-Cl. Bonnet. La
gourmandise et la faim, Paris,
L.G.F., Livre de poche, Col. Références, # 33529, 2015, p. 210).
Sophie Volland, en effet, ne cessait de tempérer son amant philosophe,
et l'obéissance de Diderot n'était jamais assurée.
Mais
Diderot s'interrogeait aussi sur la fonction sociale de la nourriture. Il la soumit
à une pensée critique digne de l'un des deux principaux animateurs
de l'Encyclopédie
ou
Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers
(1751
et après). «Dès
l'Encyclo-
pédie,
Diderot
a tenté de démêler la question de l'ali-
mentation chez l'homme. Sur
un sujet complexe et délicat qui l'intéresse à l'évidence
personnellement, il commence par faire une distinction entre la faim
et l'appétit : "L'appétit
a
plus de rapport au goût et au plaisir qu'on se promet des aliments
qu'on va prendre. La faim
presse
plus que l'appétit, elle est plus vorace; tout mets l'apaise.
L'appétit
plus
patient est plus délicat; certain mets le réveille". Ainsi le
cerveau a-t-il plus de part dans l'appétit que dans la faim, qui est
un mouvement purement machinal de l'estomac. À partir des nombreuses
expériences de la table que Diderot relate dans sa correspondance,
il est parfois difficile, en vérité, de faire la part entre les
deux. Il nous dit finalement très peu de chose sur le "goût"
des aliments et sur le "plaisir" qu'il se promet de la
bonne cuisine. S'il évoque plus souvent une faim impérieuse et sa
façon intempestive de l'apaiser, c'est qu'elle se
solde la plupart
du temps par quelques avanies intestinales, dont il se sent obligé
de rendre compte à Sophie Volland. "Le travail de la journée
m'avait donné le soir un appétit dévorant", lui écrit-il le
20 octobre 1765, si bien qu'il a voulu "souper" plusieurs
fois et qu'il a "fait l'indigestion la mieux conditionnée".
Un autre jour, on ne sait pas si c'est la faim de "l'homme
laborieux" qui est pareillement en cause, ou plutôt la
gourmandise : "Si je souffre? Plus que jamais, et je le mérite
bien. Je mangeai comme un louveteau, ou comme notre ami Mr Gaschon
quand le dîner est délicat. Je bus des vins de toutes sortes de
noms; un melon d'une perfidie incroyable m'attendait là; et
croyez-vous qu'il fut possible de résister à un énorme fromage
glacé? Et puis des liqueurs; et puis du café; et puis une
indigestion abominable qui m'a tenu sur pied toute la nuit, et qui
m'a fait passer la matinée entre la théière et un autre vaisseau
qu'il n'est pas honnête de nommer"»
(J.-Cl. Bonnet. ibid. pp. 213-214).
Diderot
renouait avec la tradition des banquets platoniques. «Il
s'ensuit que pour Diderot les plaisirs de la table ne sont pas
d'abord ceux de la bouche envisagés d'un point de vue strictement
gastronomique. La bonne humeur est le véritable assaisonnement des
repas pris en commun, où manger doit être une fête».
(J.-Cl. Bonnet. ibid. pp. 218-219). Même si la parole
ne cède pas à
la man-
geaille! Car Diderot est vrai gour-
mand. Il dépasse très souvent les
limites de l'appétit pour se retrouver dans des ingestions exagérées
de vins et de nourriture, d'où les conséquences néfastes sur sa
santé. En plus de la quantité des mets absorbés, il faut
considérer l'absence de diète ou de régularité des heures de repas. «S'il
est probable que la vie "sédentaire" de Diderot (c'est le
lot de tout écrivain) joua un rôle dans le délitement progressif
de son organisme, il en va différemment de ses indigestions
passagères dont les causes sont plus occasionnelles. elles sont
souvent dues à une façon de manger désordonnée, comme sous
l'effet d'une fringale hypoglycémique, mais elles tiennent
fréquemment aussi à une passion du vin que Diderot n'a jamais
cachée. C'est même le seul goût qu'il avoue expressément, et à
chaque fois qu'il évoque une "débauche de table", on peut
être sûr qu'il y a du vin à la clef : "Ô! La bonne chose
pour la santé qu'une débauche de bon vin", déclare-t-il à
Sophie, ce qui, en vérité, est loin de se vérifier toujours»
(J.-Cl. Bonnet. ibid. p. 217).
La mort lui évita toutefois
l'odieux de périr étouffé au cours d'une indigestion. Plutôt
douillet malgré ses excès de table, Diderot restait un esprit
mesuré à qui on peut pardonner
quelques écarts, surtout dans un
rapport sensuel qui se limitait à apprécier les bonnes choses de la
nature. Sa fille Angélique nous a raconté cette douce mort : «Selon
Angélique, Diderot mourut certes en mangeant, mais pas pour avoir
trop mangé : "Il se mit à table, mangea une soupe, du mouton
bouilli et de la chicorée; il prit un abricot; ma mère voulut
l'empêcher de manger ce fruit : 'Mais quel diable de mal veux-tu que
cela me fasse?' Il le mangea, appuya son coude sur la table pour
manger quelques cerises en compote, toussa légèrement. Ma mère lui
fit une question; comme il gardait le silence, elle leva la tête, le
regarda, il n'était plus". C'est une bien belle mort que de
mourir avec un goût d'abricot dans la bouche! Ainsi Diderot avait-il
suivi sa pente jusqu'au bout, sans se plier aux ultimes mises en
garde familiales. En vérité, la mortification n'était pas son
fort» (J.-Cl. Bonnet. ibid. p. 209).
Comme tous les philosophes du
Siècle des Lumières, Diderot vivait dans l'enchantement des
dernières lueurs de l'Ancien Régime. Paris était reconnu
mondialement pour la ville des
grands restaurants. Chacun portait le
nom du restaura-
teur et la noblesse comme la bour-
geoisie y venaient
pour y célébrer la douceur de vivre. Lorsque la Révolution
française éclata, en 1789, la vie de ces restaurateurs n'en fut pas
pour autant bouleversée. La clientèle changea progressivement,
laissant de plus en plus de place à une bourgeoisie souvent
extérieure à Paris. Les révolutionnaires ne boudèrent pas ces
restaurants et aucun restaurateur n'eut à perdre sa tête sous le
couperet de la guillotine. «Distribuons les récompenses. Pour
sûr, Beauvilliers et Méot valent trois astérisques :
grand luxe et grande table. Que le Guide Michelin me pardonne;
je lui emprunte sa cotation. Ne fait-elle pas partie de nos
mentalités courantes? Pour Robert, maître prestigieux mais
qui n'a pas de cadre à proportion, deux astérisques. Un aux
Provençaux, à cause des spécialités régionales. Le Bœuf à
la mode n'est qu'un débutant. Laissons aussi Le Cadran
bleu sur une liste d'attente. Le public? les maîtres de l'heure,
les législateurs sans domicile, les spéculateurs, les nouveaux
riches, les tribuns des clubs, les représentants en mission.
Constituants, grands-bourgeois et noblesse ralliée à la révolution
se retrouvent chez Beauvilliers. Mirabeau, Chapelier, Bureau
de Pacy sont des habitués. Et de son vin qu'en 1790, par trois fois,
ils sont publiquement accusés d'avoir volé. La révolution, la
vraie, va chez Méot. Le temps de se faire connaître, de
dorer ses salons, c'est la chute du roi, l'avènement de la
République. Dans une salle retirée la Constitution de 93 est
élaborée. On y voit Saint-Just et Hérault de Séchelles. Ici, sous
les plafonds voluptueux, la Montagne triomphe tout en mûrissant les
règles de la rigueur jacobine. Ici, jusqu'en juillet 93, elle rugit
contre les traîtrises de la Gironde. Ils sont gourmets à leur
façon, les fédéralistes qui confondent la République avec le
monde et la Révolution avec le bonheur. Mais ils préfèrent la
discrétion des demeures privées, les intérieurs où l'esprit
raffiné des Lumières se prolonge. On mange autant qu'on pense, avec
passion, chez Mme Roland. Contre l'hôtesse et sa cuisine, Hébert se
déchaîne. Après la chute de Coco (sobriquet de Roland) dans le
Père Duchesne : "Que vont-ils faire, ces Girondins, ces
piqueurs d'assiettes qui devenaient si gros et dodus à la cuisine du
b... d'Inté-
rieur? Ce n'est pas ta faute, honnête Barba-
roux, si la
marmite est renversée. Pauvre Louvet, que vas-tu devenir? Lèche tes
babines, maintenant, tu n'auras plus de nanan, pleure les crèmes,
les glaces que tu savourais avec tant de plaisir à la table de ton
vertueux maître". Quand Garat, ami de Danton, devient ministre
de l'Intérieur, les bêtes noires d'Hébert : le "charlatan"
Condorcet, Pétion, Gensonné, Barbaroux, Vergniaud, transportent
leurs airs et leurs appétits patriciens à sa table délicate.
Écoutez le Père Duchesne : "Le cuisinier du ministre
Garat a remplacé celui de son confrère Roland, et f...; toute la
séquelle s'en félicite, car la bouffaille est encore plus
abondante, à l'exception du friand Louvet qui regrette toujours les
crèmes et les frangipanes de la vertueuse épouse du vertueux Coco"» (J.-P. Aron. Le mangeur du XIXe siècle, Paris, Robert
Laffont, 1973, pp. 21-22».
Quoi qu'il en fût, la période
révolutionnaire, puis le Premier Empire passèrent sans fermer les
restaurants et tout un art gastronomique se développa autour de
certaines figures, telles le chef et pâtissier, Marie-Antoine Carême
(1784-1833) ou le gastronome Brillat-Savarin (1755-1826) qui
donnèrent le ton au XIXe siècle. Mais l'art de la gastronomie
appartenait encore à l'élite de la société, et pour le commun des
petits-bourgeois demeurait cette sagesse :
«C'est une vérité qu'on ne
saurait nier
Mieux
vaut bon estomac qu'habile cuisinier.
En
vain on a recours aux épices perfides;
Pour
goûter le plaisir des vrais gourmands prisé
Faut avant tout bon coffre et
mâchoires solides. [Léon de Foz. Gastronomia]
Ce bonheur du corps fait partie de la culture : tels la politesse, la mode, le patriotisme, il est un effet des usages, nous serions incapables d'en ressusciter les moyens. Au contraire les mangeurs du XIXe siècle l'imputent à une disposition innée, ils pensent à une organisation favorable : "Oui certes, le comte de Montriveau est mort à Pétersbourg où je l'ai rencontré, dit le vidame. C'était un gros homme qui avait une incroyable passion pour les huîtres. - Combien en mangeait-il donc dit le duc de Grandieu. - Tous les jours dix douzaines. - Sans être incommodé? - Pas le moins du monde. - Oh! mais c'est extraordinaire! Ce goût ne lui a donné ni la pierre ni la goutte ni aucune incommodité? - Non, il s'est parfaitement porté, il est mort par accident. - Par accident! La nature lui avait dit de manger des huîtres, elles lui étaient probablement nécessaires : car, jusqu'à un certain point, nos goûts prédominants sont les conditions de notre existence"» [Balzac.
La duchesse de Langeais]» (J.-P. Aron. ibid. p. 188).
Les Français du siècle étaient
d'ailleurs beaucoup plus des gourmands que des gens dotés d'appétit
et, comme pour Diderot jadis, le défi consistait à endurer les
excès de table qui marquaient symboliquement un certain statut
social, voire symbolisait la virilité (la chose se serait difficilement vue pour des femmes!). Une compétition surréaliste s'installait entre les
gourmands qui ressemblait davantage à un duel qu'à un authentique exercice gastronomique.
Comme l'écrit Jean-Paul Aron, «le goinfre
se nourrit du corps de l'autre, il ne s'apaise qu'à sa dissolution.
Au restaurant Bonvalet, un client, le père Gourier, dit
l'assassin à la fourchette, prenait un invité à l'année et
s'amusait à le tuer par la bonne nourriture. "Le premier dura
six mois et mourut d'un coup de sang après boire. - Le second tenait
depuis près de deux ans quand il périt d'une indigestion de foie
gras. - Le lendemain, quand d'une fenêtre du restaurant, il vit
passer le convoi de sa seconde victime, le père Gourier eut un
regret : "Dire qu'il y a trois jours je lui ai payé un chapeau
neuf pour sa fête!" Alors un troisième lutteur descendit dans
l'arène. Ce nouveau champion, nommé Ameline, était un grand
gaillard qui passait pour avoir les cuisses creuses, ce qui lui
constituait deux autres estomacs à emplir à table. Le drame
recommença; mais les deux parties s'observaient, car chacun se
sentait engagé dans une partie d'honneur. Tous les soirs, Ameline
cherchait une querelle d'Allemand à son amphitryon, se retirait dans
sa tente pendant trois jours, et se mettait strictement au régime de
l'huile de ricin. Resté seul à table, le père Gourier mangeait
vite et mâchait mal, deux fautes qui lui faisaient perdre l'avantage
contre un ennemi qui le raccommodement opéré, rentrait en lice,
frais, reposé et récuré à neuf". Comme le jaloux ne supprime
son rival que pour s'anéantir symboliquement, le goinfre poursuit sa
destruction à travers la mort de l'autre : "Après trois ans de
ce duel, l'heure du dénouement sonna. Un jour qu'il venait de se
servir une quatorzième tranche de bel aloyau, le père Gourier
renversa tout d'un coup sa tête en arrière. Ameline crut qu'il
allait éternuer et s'abrita sous sa serviette. - Le père Gourier
retomba la face dans son assiette : il se rendait; l'apoplexie lui
faisait baisser pavillon. Celui qui avait frappé par la fourchette
périssait par la fourchette" [Eugène Chevrette.
Restaurateurs et restaurateurs, 1867} (J.-P. Aron. ibid. pp.
193-194).
À
lire ce récit on pense à un épisode célèbre de la série
américaine des Simpson
-
Maximum Homerdrive (17e
épisode de la 10e saison), lorsque, dans un restaurant pour routier,
Homer Simpson manifeste sa déception que les pièces de bœuf ne
vont que jusqu'à 2 kg. On lui indique qu'il en existe une de 8 kg,
mais qui n'est faite qu'à la demande. Homer accepte de commander
cette importante tranche lorsqu'un routier de passage, Curtis, lui
lance le défi à savoir qui avalera son steak de 8 kg le plus vite
gagnera le prix de la tranche de steak. Malgré tous ses efforts,
Homer ne parvient pas à avaler son dernier morceau et vient concéder
la victoire à Curtis pour s'apercevoir que celui-ci est mort d'un
arrêt du cœur. Dans cette compétition où s'empiffrer équivaut à
un coup de pistolet, on disposait déjà du film de Marco Ferreri, La
grande bouffe (1973),
dans lequel quatre
bourgeois se réfugient dans une villa dans le but de manger
les mets les plus fins jusqu'à en crever. D'ailleurs, le duel du
père Gourier était repris lorsque le personnage de Marcello
Mastroiani lance un défi à Ugo Tognazzi et se font concurrence pour
voir qui mangera le plus vite les huîtres en s'excitant devant des
diapositives érotiques anciennes. La nourriture, entre le sexe et la
mort, confrontait la lassitude d'une vie sans autre sens que sa
consommation ultime. Des quatre bourgeois, le premier meurt
d'hypothermie, le second d'aérophagie, le troisième d'indigestion
et le quatrième de diabète. Le troisième convive, Ugo Tognazzi,
lui-même chef cuisinier, s'est étouffé avec un plat composé de
trois types de foies différents en forme de dôme de Saint-Pierre de
Rome qu'il a lui-même confectionné. On l'installe sur la table de
la cuisine - son royaume
-
en tant que restaurateur.
Cette surabondance de chère délicate qui finit par hanter les rêves des gourmands trouve
une analyse intéressante à travers un roman d'Émile Zola
(1840-1902), Le Ventre de Paris (1873). L'intrigue commence
par l'évasion du bagne de Florent et son retour aux Halles de Paris
où il rejoint son neveu, un jeune peintre, Claude Lantier. Les
descriptions impressionnistes de Zola communiquent au lecteur l'état
d'étouffement qui saisit les duélistes de la nourriture. «Pour
Florent cette surface, où s'arrête volontiers Claude, est béante
comme un gouffre et menaçante. "C'est crânement beau tout de
même, murmurait Claude en extase", devant le flot toujours
montant de fruits et de légumes. "Florent souffrait. Il croyait
à
quelque tentation surhumaine". Dès son arrivée à Paris sur
la charrette de Mme François, il est plongé dans un monde où règne
la matière, asphy-
xiante par sa densité, "dans un inconnu de
mangeailles qu'il sentait pulluler autour de lui et qui
l'inquiétait". C'est un "rêve intolérable de nourritures
gigantesques dont il se sentait poursuivi". Florent, le Maigre,
y est un intrus, avec son corps décharné, dépouillé de ses
attaches matérielles par la longue ascèse de son exil. Son esprit,
sa conscience, ses rêves de bonheur universel le dissocient de ce
monde qui est par essence réfractaire aux activités de l'esprit»
(D. Baguley. «Le supplice de Florent : à propos du Ventre de
Paris», in Collectif. Zola, Paris, Europe, # 468-469,
avril-mai 1968, p. 94). Lieu essentiellement dominé par des figures
féminines, Florent ne cessera d'éprouver les mêmes sentiments
d'indescriptible angoisse qui ne cessent de l'envahir tout au long du
roman auxquels il essaie d'échapper en trempant dans un complot
politique.
C'est la force du roman de Zola de
nous laisser voir, comme le montre si bien le critique David
Baguley, «la
lutte désespérée de la dureté mâle de l'esprit de Florent contre
la mollesse envahissante de la matière [qui] donne au Ventre de Paris
son mouvement. Le roman traite de l'invasion progressive de
l'esprit par une objectivité malveillante. Florent glisse peu à peu
vers un mol abandon au matériel. "Il s'imaginait que les Halles
s'étaient emparés de lui, à son arrivée, pour l'amollir,
l'empoisonner de leurs odeurs". Lisa, sa belle-sœur, est leur
agent principal. "Les soins de la belle Lisa mettaient autour de
lui un duvet chaud, où tous ses membres enfonçaient". Elle
devient "comme un dissolvant qui aurait fondu ses volontés".
Pour échapper au vertige continu, à la nausée asphyxiante que lui
donne cette matière, il n'y a qu'un seul refuge, qu'un seul
soulagement - s'accouder à la fenêtre de sa mansarde. Là-haut, le
corps est libéré des odeurs et des formes corrompantes et l'esprit
peut prendre son essor, dominer le monde qui s'étale au-dessous de
lui» (D. Baguley. in Collectif. ibid. p. 94). L'auteur n'hésite
pas d'ailleurs à présenter, avec toute l'habileté littéraire
requise, «à chaque description visuelle et esthétique répond
une description tactile et sensuelle, dans laquelle l'hétérogénéité
des effets superficiels se perd et la matière ne devient qu'une
substance pâteuse et amorphe. Dans la devanture de la charcuterie,
"c'était un monde de bonnes choses, de choses fondantes, de
choses grasses" et, à l'intérieur, "la graisse débordait,
malgré la propreté excessive, suintait entre les plaques de
faïence..." Mme Lecœur, en train de travailler le beurre,
"enfonçait furieusement les poings dans cette pâte grasse qui
prenait un aspect blanchâtre et crayeux". Dans la triperie où
traînent des restes de viande saignante, Cadine et Marjolin qui
incarnent ce monde brut et inconscient "marchaient au milieu de
flaques sombres [...]; leurs semelles se collaient, ils clapotaient,
inquiets, ravis de cette boue horrible"» (D. Baguley, in
Collectif. ibid. pp. 94-95).
Les beurres, les charcuteries, les
viandes saignantes, toutes choses fondantes et grasses remplissent
les étroites rues par lesquelles Florent fuiyait...
«C'est ce vaste protoplasme
informe qui poursuit Florent et menace de l'engloutir. Au début du
roman, lorsqu'il s'égare dans le labyrinthe des Halles où l'on
décharge les tas de nourriture, hébété et stupide, "il ne
fut plus qu'une chose battue, roulée, au fond de la mer montante". Puis, "la mer continuait à monter. Il l'avait senti à ses
chevilles, puis à son ventre; elle menaçait, à cette heure, de
passer par-dessus sa tête". Florent revit à Paris le cauchemar
de sa fuite du bagne, le soir où il se perdit dans les marécages
empestés de la Guyane et, enfoncé jusqu'au ventre, comme Jean
Valjean dans l'égout de Paris, il faillit être englouti par la boue
pestilentielle. Cet enveloppement, cette pénétration totale par les
choses entraîne chez Florent une dissolution de son être entier.
D'abord, c'est un "détraquement lent, un ennui vague qui tourna
à une vive surexcitation nerveuse". Bientôt le sentiment de la
distance qui sépare la conscience et l'objet s'estompe. Au sein d'un
monde dont la présence envahit son être et le rend aussi mou que ce
qui l'entoure, l'intégrité personnelle se dissout : il s'ensuit un
renoncement flou à toute révolte intellectuelle, une complaisance à
un bien-être lâche et inconscient. Après huit mois dans les
Halles, Florent "tombait dans un tel calme, dans une vie si bien
réglée, qu'il se sentait à peine exister" .

Vers
la fin du roman, lorsque Florent a encore essayé d'imposer sa
volonté et ses rêves, cet océan de matière pullulante envahit
même sa mansarde. Le soir de son arrestation, une pluie fine "noyait
de gris les grandes Halles", dans un "ruissellement d'eau
jaune qui semblait charrier et éteindre le crépuscule dans la
boue". Partout il y a une vapeur épaisse, "un lac de fange
liquide", un amas mouvant qui se rapproche toujours et qui
remplit le champ de vision de Florent. "Le nuage de toutes ses
haleines s'amassait au-dessus des toitures, gagnait les maisons
voisines, s'élargissait en nuée lourde sur Paris entier".
Lorsque Florent est pris par les agents, "autour de lui, montait
la boue de ces rues grasses"»
(D. Baguley, in Collectif. ibid. p. 95).
Le
temps d'un cauchemar et Florent sera réexpédié en Guyane. Dans
cette opposition ville/campagne qui est fort nette, «en
particulier dans le Ventre de
Paris où, prisonnier des fangeuses Halles, Florent rêve
au jardinet campagnard de la mère François. Il ne s'agit point
ici, est-il besoin de le dire, du "Comme on serait bien à la
campa-
gne!" de Bouvard et
Pécuchet. Spécifi-
quement, dans le contraste entre la
nauséeuse orgie des Halles et les plates-bandes disciplinées de la
mère François» (J. Borie.
Zola et les mythes, Paris,
Seuil, Col. Pierres vives, 1971, p. 162), il y a un ordre qui y règne
qu'on ne retrouve pas là-bas. Une fois dépassée l'appétit, la
mangeaille courre à la gourmandise, à la goinfrerie qui met en
danger non seulement la santé mais la vie des intempérant. Puisque,
comme le dit Victor Hugo, «Le serpent est dans l'homme, c'est l'intestin» (V. Hugo. William Shakespeare, Paris, Nelson éditeur, s.d., p. 71). La tentation, la faute et la punition, le temps de la gourmandise s'est maintenant installé par la société de consommation et, faut-il que nous en soyons venus à travailler si mal pour que notre gourmandise se satisfasse de la malbouffe?⌛
Sherbrooke,
5 avril 2020
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