Au milieu de la course de notre vie, je perdis le véritable chemin, et je m'égarai dans une forêt obscure: ah! il serait trop pénible de dire combien cette forêt, dont le souvenir renouvelle ma crainte, était âpre, touffue et sauvage. Ses horreurs ne sont pas moins amères que les atteintes de la mort. Pour expliquer l'appui secourable que j'y rencontrai, je dirai quel autre spectacle s'offrit à mes yeux. Je ne puis pas bien retracer comment j'entrai dans cette forêt, tant j'étais accablé de terreur, quand j'abandonnai la bonne voie. Mais à peine fus-je arrivé au pied d'une colline où se terminait la vallée qui m'avait fait ressentir un effroi si cruel, que je levai les yeux et que je vis le sommet de cette colline revêtu des rayons de l'astre qui est un guide sûr dans tous les voyages. Alors s'affaiblit la crainte qui m'avait glacé le cœur pendant la nuit où j'étais si digne de pitié.

DANTE

LA DIVINE COMÉDIE

dimanche 5 avril 2020

Les sept péchés capitaux : gourmandise

Hiéronymus Bosch. La gourmandise.

LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX : GOURMANDISE


Le ventre mange l'homme.
Victor Hugo.
William Shakespeare 

S'engageant vers la sortie du cercle des avaricieux, Dante, accompagné cette fois de Virgile et de Stace, arrive sous un arbre qui marque le passage à un autre cycle. Cet arbre porte un aspect tout particulier : «Le sapin diminue en s'élevant de branche en branche; cet arbre au contraire s'amoin-
drissait à mesure qu'il se rappro-
chait du sol : c'était, je crois, pour que personne n'y pût monter. Du côté où était intercepté le chemin que nous suivions, il tombait du rocher une onde claire qui baignait les feuilles de l'arbre mystérieux. Les deux poètes s'en étant approchés, une voix qui sortit des feuilles cria : "Vous ne toucherez pas à cette nourriture". Elle dit ensuite : "Marie, qui intercède maintenant pour vous, ne pensait pas à satisfaire un sentiment de gourmandise, mais voulait que les noces fussent honorables et complètes. Les anciennes Romaines se contentèrent d'eau pour boisson. Daniel méprisa les repas recherchés, et il acquit la science. Le premier siècle eut l'éclat de l'or : la faim donnait de la saveur aux glands; la soif donnait à chaque ruisseau le goût du nectar. Des rayons de miel sauvage et des sauterelles furent les seuls mets dont se nourrit Baptiste dans le désert; c'est pourquoi il est environné de gloire, et aussi grand que le montre l'Évangile"». Autant dire que les damnés faisaient l'expérience humaine du manque, et que c'est ce manque qui rehausse la saveur de mets, même les plus fades. C'était signe que les voyageurs entraient maintenant dans le cercle des gloutons, celui des gourmands.

Et comment les damnés ne pourraient-ils pas se rappeler le sort d'Érysichthon? Comme tout personnage de la mythologie grecque, le mythe d'Érysichthon est surtout affaire de poètes. Chez Callimaque de Cyrène (305-240 av. J.-C.), il est le fils du roi de Thessalie, Triopas. Prenant une vingtaine d'hom-
mes avec lui, il alla à la plaine du Dotion, au pied du mont Ossa, là où se trouvait un bosquet planté par les Pélasges consacré à Déméter. Au centre se trouvait un peuplier qu'affectionnaient particulièrement les nymphes. Érysichthon ordonne à ses hommes d'abattre cet arbre. Déméter, à son tour, commande à sa prêtresse, Nicippé, d'aller raisonner le prince qui la repousse. Il finit par abattre l'arbre et Déméter l'affecte d'une faim insatiable. Mais la version retenue par Dante est celle du poète Ovide, dans Les Métamorphoses (Livre VIII). Ovide nous présente Érysichthon à travers sa fille, Autolycus...
«Son père était homme à n'avoir que mépris pour la puissance des dieux et à ne brûler sur les autels aucun encens en leur honneur. On dit aussi qu'il avait, en y portant la hache, violé un bois consacré à Cérès [Déméter] et profané par le fer ses antiques futaies. Il s'y dressait un immense chêne, au tronc séculaire, à lui seul toute une forêt. Des bandelettes, des tablettes commémoratives, des guirlandes lui faisaient une ceinture, autant de témoignages d'un vœu exaucé. Souvent, sous ses branches, les dryades en fête exécutèrent leurs danses; souvent aussi, se donnant la main en une seule file, elles prirent, en l'entourant, la mesure de son tronc, et la circonférence de l'arbre était de quinze brasses pleines. Au-dessous de lui, le reste de la forêt avait la hauteur de l'herbe sous tous les arbres de cette forêt. Cette con-sidération cependant n'empêcha pas le fils de Triopas d'y porter le fer, et il donne à ses serviteurs l'ordre de couper le chêne sacré; et, quand il les vit hésiter à l'exécuter, le scélérat, arrachant aux mains de l'un d'eux sa hache proféra ces paroles : "Que ce chêne soit non pas seulement l'arbre favori de la déesse mais la déesse elle-même, peu importe! il va toucher la terre de sa cime feuillue!" Il dit, et, tandis qu'il balance son arme pour le frapper de côté, le chêne consacré à Déo [la dryade préférée de Cérès] frémit et poussa un gémissement; et ses feuilles en même temps que ses glands commencèrent à se décolorer, et ses longues branches perdirent aussi leur couleur. Et, dès que, dans son tronc, la main impie eut fait une blessure, par l'écorce fendue jaillit un jet de sang, tout de même que, lorsque devant les autels s'abat la victime, un énorme taureau, du cou ouvert on voit le sang couler, à flots.
Tous les assistants restèrent interdits. L'un d'entre eux a l'audace de vouloir s'opposer au sacrilège et retenir la hache impitoyable. Le Thessalien le regarde, et : "Reçois, dit-il, le prix de tes pieuses intentions!" Et, tournant son fer de l'arbre contre l'homme, il lui tranche la tête. Comme revenu au chêne, il le frappe de nouveau, du milieu du chêne on entendit sortir ces mots : "je suis, cachée sous ce bois, une nymphe aimée entre toutes de Cérès. Le châtiment de tes actes est proche; c'est moi qui te le prédis en mourant, et c'est là ce qui me console de périr". Lui, poursuivit sa criminelle entreprise; ébranlé enfin par d'innombrables coups, tiré par des cordes, l'arbre tomba et abattit sous son poids tout un pan de forêt.
Atterrés du dommage que subissent et les bois et elles-mêmes, les dryades, ses sœurs, se rendent toutes ensemble, vêtues de noir et plongées dans l'affliction. Consentante, elle inclina la tête, et, de son geste, la très noble déesse ébranla les champs chargés de lourdes moissons; elle sait trouver un genre de châtiment bien digne d'inspirer la pitié, si Erysichthon ne s'était pas, par ses actes, aliéné la pitié de tous; c'est de le livrer aux tourments de la Faim, fléau terrible. Mais, puisqu'il n'est pas possible à la déesse de se rendre en personne auprès d'elle, - car les destins ne permettent pas la rencontre de Cérès et de la Faim, - elle s'adresse en ces termes à l'une des divinités de la montagne, une agreste oréade : "Il est aux bords extrême de la Scythie un lieu glacé, sol désolé, terre stérile, sans moisson, sans arbres; c'est le séjour du Froid engourdissant, de la Pâleur, du Frisson, de la Faim jamais rassasiée. Ordonne à celle-ci de prendre gîte dans les entrailles scélérates du sacrilège. Et que l'abondance de toutes choses n'ait pas raison d'elle; qu'elle triomphe, dans cette lutte, de mes propres forces. Et, pour que la longueur du voyage ne t'effraye pas, prends mon char, prends mes dragons, dont, avec les rênes, tu dirigeras la course dans le ciel". Elle les lui donna. L'oréade, emportée à travers les airs par le char qui lui a été confié, vient descendre en Scythie; là, sur le sommet d'une montagne glacée, - on l'appelle le Caucase, - elle délivra du joug le cou des dragons...» (Ovide. Les Métamorphoses, Paris, Garnier, Col. GF # 97, 1966, pp. 224 à 226)
La rencontre de Cérès et de la Faim n'est pas encore la rencontre de Carême et Carnaval, maintes fois illustrée en tant que cérémonie populaire au Moyen Âge. Érysichthon se rattache au cycle mythique de Déméter en tant que laboureur (en grec Erusi-chthôn; qui fend la terre). Cérès, l'équivalent latin de Déméter, est provoquée par l'arrogance du héros. En tant que déesse de l'agriculture, des moissons et de la fertilité, il y a, dans la provocation d'Érysichthon un défi qui appelle son châtiment. Nul ne provoquera impunément la déesse qui approvisionne les récoltes - de Cérès vient le mot céréale -, la Faim ne peut que logiquement être la peine encourue par le profanateur : «La Faim qu'elle cherche, elle la voit dans un champ plein de pierres, arrachant avec ses ongles et ses dents les rares herbes. Elle avait la chevelure hirsute, les yeux caves, le visage blême, les lèvres blanchâtres et flétries, la voix rauque et éraillée, une peau dure, à travers laquelle on pouvait voir ses entrailles. Ses os décharnés faisaient saillie sous ses reins arqués; comme ventre, elle n'avait que la place d'un ventre; on pourrait croire que sa poitrine flasque ne tient qu'à l'ossature de l'épine dorsale. La maigreur avait exagéré ses articulations; la rondeur des genoux n'était qu'enflure et les talons ressortaient en une protubérance démesurée. Dès que l'oréade l'eut vue de loin, - car elle n'osa pas s'approcher d'elle, - elle lui fait part du message de la déesse. Bien qu'elle n'eût fait qu'un court arrêt, bien que la distance entre elles fût grande et qu'elle vint à peine d'arriver, il lui sembla sentir les affres de la faim. Elle tourna donc bride, s'éleva dans les airs et reconduisit les dragons en Hémonie» (Ovide. ibid. p. 226). La description de la Faim correspond en tous points ici à tous les témoignages décrivant les effets des grandes famines des temps passés. Plus qu'un personnage mythologique, la Faim personnifiait bien l'effet de la famine sur le corps humain.

Alors que Cérès et la Faim s'affrontent ordinairement, dans le récit de Ovide, elles se liguent contre Érysichthon :
«La Faim, bien qu'en tout temps elle contrarie l'œuvre de Cérès, se conforme exactement à ses instructions. À travers les airs, elle fut transportée par le vent jusqu'à la demeure qu'on lui avait désignée. Elle entre aussitôt dans la chambre du sacrilège. Il dormait profondément - c'était la nuit; - elle le serre entre ses bras, elle s'insuffle elle-même à l'homme, pénètre de son haleine son gosier, sa poitrine, sa bouche, et remplit le vide de ses veines d'une irrésistible fringale. Puis, s'étant acquittée de sa mission, elle s'abandonne un monde où règne la fécondité et revient à sa demeure dénuée de tout, à son antre familier.
Un doux sommeil caressait encore Erysichthon de ses ailes paisibles; tout en dormant, son appétit, en rêve, s'éveille. Il remue à vide ses mâchoires, les fatigue dent contre dent, fait avec le gosier l'effort illusoire d'avaler des mets inexistants et, en guise d'aliments, il n'avale, vaine nourriture, que de l'air sans consistance. Mais, dès qu'il eut chassé le sommeil, un appétit furieux le dévore, et sa tyrannie s'exerce sur son gosier avide et ses entrailles dont rien ne comble le vide. Sans retard, tous les produits de la mer, de la terre, de l'air, il les réclame; mais, en présence de la table placée devant lui, il se plaint de mourir de faim, et tout en se gavant de mets, il en réclame d'autres; ce qui pourrait suffire aux besoins de villes, aux besoins d'une population, est insuffisant pour lui seul; il désire d'autant plus de nourriture que dans son ventre, il en engloutit davantage. Et, comme la mer absorbe dans son sein des fleuves venus de la terre entière, sans que leurs eaux étanchent sa soif, comme elle boit jusqu'à la dernière goutte les flots que lui envoient les pays lointains, ou de même que le feu dévorant ne refusent jamais un aliment, brûle des troncs innombrables et réclame d'autant plus de matériaux qu'on lui en fournit davantage, la quantité même qu'il en reçoit redoublant son avidité : ainsi la gloutonnerie de l'impie Érysichthon avale avidement tous les mets et, dans le même temps, en redemande. Toute nourriture lui est un motif pour manger encore, et manger ne fait que lui creuser davantage l'estomac» (Ovide. ibid. pp. 226-227)

Ici, le désir n'est plus seulement expression d'un manque. Il apparaît comme un feu qui dévore de l'intérieur, une obsession; un feu que la nourriture ingurgitée et l'eau avalée n'éteignent pas, mais qui s'en nourrit comme d'un accélérant. L'accumulation de nourriture place le malheureux dans une aporie qui reprend le châtiment de Midas. Alors que celui-ci transformait en or toute nourriture et se voyait dévoré par la faim et la soif; Érysichthon, lui, peut ingurgiter sans limites et continuer à souffrir de la faim et de la soif. Deux vices différents, un même châtiment...
«Sa faim, le gouffre sans fond de son ventre avaient déjà consumé une partie des biens qu'il tenait de son père. Mais, sans diminuer, la cruelle faim le consumait toujours, et le feu de son insatiable voracité gardait toute sa violence. Enfin, ayant englouti tout ce qu'il possédait, il lui restait sa fille, qui eût mérité un autre père. Ne possédant plus rien, il la vendit aussi. Mais sa fierté se refuse à servir un maître. Et, tendant les mains au-dessus des flots voisins de la mer : "Arrache-moi à l'esclavage, toi qui as eu le privilège de me ravir ma virginité". C'est Neptune qui l'avait eu. Le dieu ne repoussa pas sa prière, et, bien que son maître qui la suivait l'eût encore vue un instant auparavant, il la transforme et lui donne l'apparence d'un homme et le costume approprié à l'état de ceux qui pêchent le poisson. Son maître alors, la regardant : "O toi qui caches le bronze de l'hameçon suspendu à ton fil sous un peu d'appât, toi qui te sers habilement du roseau, dit-il, puisse la mer être pour toi toujours aussi calme, le poisson, sous l'onde, toujours aussi crédule et ne sentir l'hameçon qu'une fois pris! La femme qui, il y a un instant, en habits grossiers, les cheveux en désordre se tenait là sur le rivage, - car je l'ai vue se tenir sur le rivage, - dis-moi donc où elle est : les traces de ses pas, en effet, ne vont pas plus loin". La jeune fille comprit que l'heureux subterfuge du dieu avait réussi, et, toute réjouie que ce fût auprès d'elle-même qu'on s'enquit d'elle, répondit en ces termes à celui qui l'interrogeait : "Qui que tu sois, excuse-moi : je n'ai pas détourné les yeux de cette eau profonde pour regarder ailleurs, et, tout occupé par mon travail, j'ai concentré sur lui mon attention. Et, pour lever tes doutes, je consens que l'aide du dieu des eaux, pour l'exercice de mon métier, ne me soit accordée que dans la mesure où il est vrai que personne, depuis longtemps, ne s'est arrêté sur ce rivage, excepté moi, et en particulier aucune femme". Son maître la crut, rebroussa chemin sur le sable et s'éloigna déçu. Le dieu rendit à la jeune fille sa forme première. Mais, quand son père s'aperçut que sa fille, la descendante de Triopas, avait le pouvoir de changer de forme, il la livre à plusieurs reprises à des maîtres nouveaux. Mais elle, tantôt jument, tantôt oiseau, tantôt bœuf, tantôt cerf, leur échappait toujours et pourvoyait son père affamé, d'aliments mal acquis. Cependant, comme la violence de son mal avait fini par épuiser tout ce qu'il pouvait consommer, elle avait offert à sa terrible maladie une pâture de nouvelle sorte : Érysichthon se mit alors à arracher ses propres membres qu'il déchirait de ses dents, et c'est aux dépens de son corps que le malheureux se nourrissait» (Ovide. ibid. pp. 227-228)


Ovide ne recule jamais devant une scène d'horreur lorsqu'elle appuie la leçon d'une métamorphose. Après avoir sacrifié son patrimoine, sa fille, il ne reste plus à Érysichthon qu'à se dévorer lui-même. Dévoré d'abord par sa propre vanité de puissance en abattant l'arbre, celle-ci finit par le pousser, de manière compulsive et obsessionnelle, à dévorer tout son bien, à prostituer la chair de sa chair et, finalement, conduire à l'auto-dévoration. L'auto-dévoration qui, au-delà d'une névrose, relève, encore une fois, d'une période de famine.

Le récit d'Ovide se lit comme un véritable exposé sur l'oralité sadique, le fantasme d'incorporation et l'angoisse de la dévoration. Commençant comme un simple rêve érotique, l'appétit d'Érysichthon, au réveil, se révèle comme une dévoration qui n'a plus rien du plaisir mais consiste à incorpo-
rer tout ce qui se trouve à porter de la main. Sa fille, affligée par l'an-
goisse, appelle Neptune qui lui donne la possibilité de se métamorphoser pour échapper à l'appétit de son père qui la fourgue à tous premiers venus. Enfin, ayant tout dévoré autour de lui, il ne lui reste plus qu'à s'auto-dévorer, comme toute force de décimation, à l'image de cette illustration présentant Robespierre décapitant le bourreau après avoir guillotiné toute la France. De l'oralité, l'appétit s'est transformé en une force purement sadique : la gourmandise. Dans la version de Callimaque, moins violente, Érysichthon, perçu comme un fils qui lui coûte cher à nourrir, son père, Triopas, le chasse et il finit par passer sa vie à mendier et fouiller dans les ordures.

Sur sa lancée, Dante passe du récit d'Érysichthon à celui, tiré de La guerre des Juifs de Flavius Josèphe (composé entre 66 et 96 de notre ère); un récit d'anthropophagie au cours du siège de Jérusalem par Titus (70 après J.-C.) :
«Parmi les gens qui habitaient au-delà du Jourdain, il y avait une femme nommée Marie, dont le père s'appelait Eléazar. Elle était du bourg de Bethézuba (ce qui signifie : maison de l'hysope), issue d'une bonne famille et riche; elle s'était réfugiée à Jérusalem avec le reste du peuple et s'était trouvée prise par le siège. Les tyrans avaient pillé tous les biens qu'elle avait rassemblée et amenés avec elle de Pérée dans la ville; les objets précieux qui pouvaient lui rester et la nourriture qu'elle avait pu se procurer lui étaient ravis par leurs satellites au cours de leurs descentes quotidiennes. Cette pauvre femme en était profondément indignée et, injuriant et maudissant ces pillards, elle les excitait contre elle. Mais comme aucun d'eux, ni par colère ni par pitié, ne l'avait tuée, qu'elle était fatiguée de chercher de la nourriture pour d'autres, que de plus elle voyait que désormais il était impossible d'en trouver où que ce fût, que la faim lui vrillait les entrailles et les moelles, que la colère la brûlait encore plus que la faim, prenant pour conseillers sa rage en même temps que la nécessité, elle en vint à un acte contre nature et saisissant son enfant, qui était encore au sein : "Mon pauvre petit, lui-dit-elle, au milieu de la guerre, de la famine et de la sédition, à quoi bon te conserver en vie? Chez les Romains, c'est l'esclavage qui nous attend, même si nous vivons jusqu'à leur arrivée; mais la famine prévient l'esclavage, et les rebelles sont pires que ces deux calamités réunies. Allons, sois ma nourriture, sois pour les rebelles une Erinye, et pour les hommes le sujet d'une histoire, la seule qui manquât encore aux calamités des Juifs!" Ce disant, elle tue son enfant, le fait rôtir, en mange une moitié et conserve l'autre bien enveloppée. Immédiatement, les rebelles étaient là, ayant humé le fumet criminel : ils la menaçaient de l'égorger sur-le-champ si elle ne leur montrait pas ce qu'elle avait préparé. Elle leur dit qu'elle leur avait mis de côté, pour eux aussi, une belle part, et elle découvrit les restes de son enfant. Un frisson subit d'épouvante s'empara d'eux et ils restèrent pétrifiés à cette vue. Alors elle : "Oui, c'est bien mon enfant, et c'est moi qui ai fait cela. Mangez, car moi aussi j'en ai mangé avidement! Ne vous montrez pas plus faibles qu'une femme et plus compatissante qu'une mère! Si vous avez des scrupules religieux qui vous détournent de ma victime, mettons que j'aie dévoré votre part, et que le reste soit pour moi! Alors ils sortirent en tremblant, lâches en cette seule occasion, et concédant à regret à la mère même une nourriture de ce genre. Aussitôt, la nouvelle de cette abomination se répandit dans toute la ville et chacun, se mettant sous les yeux cette chose atroce, frissonnait comme s'il avait osé la perpétrer lui-même. Les affamés aspiraient à la mort et enviaient la félicité de ceux qui étaient décédés avant d'entendre et de voir de telles calamités.
Rapidement, la nouvelle de ce fait horrible se répandit aussi chez les Romains. Certains refusaient d'y croire, d'autres étaient pris de pitié, mais pour la plupart elle eut pour effet de les pousser à un surcroît de haine pour la nation. César [Titus] se déclara innocent de ce crime aussi devant Dieu, affirmant que les Juifs s'étaient vu offrir par lui la paix, l'autono-mie et le pardon de toutes les offenses passées, mais qu'ils avaient préféré la révolte à la prospérité; que de leurs propres mains ils avaient commencé à incendier le Temple que les Romains leur conservaient, et qu'ils méritaient même une nourriture aussi monstrueuse; qu'il ensevelirait l'horreur de cette anthropophagie, dont un enfant était victime, sous les ruines de leur patrie et qu'il ne laisserait pas contempler au soleil, sur la face de la terre, une ville dans laquelle les mères étaient nourries de cette manière; qu'assurément une telle nourriture convenait non pas aux mères mais aux pères qui, après de telles calamités restaient sous les armes; en disant ces mots, il avait aussi dans l'esprit le désespoir de ces hommes : on ne pouvait en effet plus ramener à la raison des hommes qui avaient enduré antérieurement tous les maux, dont il aurait été naturel que, pour ne pas les subir, ils acceptent de changer d'attitude» (F. Josèphe. La guerre des Juifs, Paris, Éditions de Minuit, Col. Arguments, 1977, pp. 491-492).
Comme Ovide, Flavius Josèphe met dans la bouche de Marie une évocation des malheurs en temps de guerre. La famine, qui finit toujours par ronger les citoyens d'une ville assiégée par une armée ennemie, conduit les individus à commettre des transgressions inimaginables en temps de paix. Le cannibalisme - le fait de manger de la chair humaine - est l'une de ces transgressions qui, avec le meurtre et l'inceste, sont partagées par l'ensemble des systèmes moraux et religieux d'à peu près tous les peuples. Ici, malgré la faim qui dévorait les Juifs assiégés dans Jérusalem, l'acte de Marie n'en souleva pas moins leur horreur devant le crime. Par sa grande virtuosité narrative, Flavius Josèphe met côte à côte la justification de Marie - ce qui l'a conduit à commettre un crime aussi atroce -, et la répulsion unanime et des Juifs et des Romains. Toutefois, la compassion à laquelle parvient Flavius ne semble pas avoir été partagée par Titus, ni par Dante.

La faim entraîne l'appétit, mais la gourmandise est un au-delà de la faim, c'est un abandon sans mesure aux plaisirs de la bouche. De fait, la gourmandise est attirance érotique de l'oralité. Raison, peut-être, pour laquelle les deux derniers cercles des péchés capitaux sont liés, l'oralité passant à la génitalité dans le cercle des luxurieux. Les premiers gourmands présentés par Dante - Érysichthon et Marie - sont des êtres placés dans des conditions exceptionnelles : l'un par la malédiction d'une déesse; la seconde par l'état de siège de la cité. Dans les deux cas, il ne s'agit pas réellement de gourmandise, mais plutôt d'une faim artificielle causée par des situations contraignantes, sur lesquelles ils n'ont aucun contrôle.

C'est alors que le trio rencontre un ami de Dante, Forese Donati, son compatriote avec qui il avait partagé sa joyeuse vie de jeune homme. Fils de Simone Donati, il avait pour frère le fameux Corso Donati en qui Dante trouva son pire ennemi à Florence. Mais avec Forese, c'était tout autre chose. Ensemble ils s'échan-
geaient des sonnets sur un ton assez libre, commencés par jeu, mais bientôt injurieux, propres à fomenter une tenzone. Mais à travers les échanges de Dante et de Forese au Purgatoire, il est clair qu'il n'existait pas d'animosité entre eux. Forese était mort en 1296. C'est lui plus que Virgile qui se fait ici le guide de Dante dans le cercle des gourmands. Toutefois, Dante reconnaît difficilement son ami tant ses traits sont émaciés. Dans l'ensemble, la conversation tourne autour de choses personnelles. Forese en profite pour calomnier les Florentines habillées de façon provocante et prédit que bientôt les vêtements seront plus austères. Pour sa part, Dante raconte son périple à travers l'Enfer et le Purgatoire et s'informe sur Piccarda, la sœur de Forese, maintenant au Paradis. Avant de se quitter, Forese prédit la mort prochaine de son frère Corso et le condamne déjà aux enfers.

Mais entre tout cela, Forese présente certains authentiques gloutons à Dante. En commençant par Buonagiunta Orbisani (1220-1290), de Lucques, poète de l'École toscane, mieux connu comme notaire et juge. Moins de quarante de ses poèmes sont parvenus jusqu'à nous. Buonagiunta précédait Dante d'une génération et sa tendance à imiter les Provençaux et les Siciliens s'accompagnait d'une langue trop souvent maladroite et grossière. Si Dante le place au Purgatoire, c'est à cause de sa passion pour le bon vin. Après Buonagiunta, Dante rencontre Giacomo da Lentini (ou Jacopo) (1210-1260), fondateur de l'École sicilienne de poésie et que l'on surnommait le Notaire, ce qu'était son métier.

Giacomo de Lentini était un fonctionnaire attaché à la Cour de Frédéric II de Hohenstaufen, empereur du Saint-Empire romain-germanique sous le sceptre duquel relevait toute l'Italie. Il paraphait ses documents du titre de Giaomus de Lentino domini imperatoris notarius. En avril 1240, il fut nommé commandant du château Garsiliato à Mazzarino, en Sicile, ce qui ne l'empêcha pas de s'adonner à sa passion poétique en créant 16 chansons et 22 sonnets. Il est à la base de la métrique qui constitue l'ensemble des régularités formelles et symétriques qui caractérisent la poésie littéraire versifiée. L'École sicilienne (La Scuola Siciliana) s'intéressait au fin'amor dans la droite ligne de l'amour courtois élaboré par la poésie provençale. Parmi les pièces dont se compose le cahier du chansonnier sicilien, on peut citer : «Io m'aggio posto in core», l'un des exemples les plus anciens du sonnet dont Lentini fut l'inventeur; une Terzone, un débat amoureux entre Pierre Des Vignes et Jacopo Mostacci, arbitrée par Giacomo. L'École sicilienne (1230-1266) constitue l'un des moments importants de l'histoire littéraire italienne. Elle a contribué à forger la langue italienne moderne. Dante puisa grandement dans les travaux de cette école. Le chansonnier sicilien marque le commencement du dolce stil nuovo, source d'une tradition unitaire qui tient autant du modèle colporté par les troubadours que des chansons populaires siciliennes et du latin, alors langue universelle de l'Europe. De ce syncrétisme est né la langue littéraire italienne, celle de Dante et de La Divine Comédie.

Suit un pape, Martin IV (1281-1285), originaire de Tours où il était trésorier de la cathédrale. Homme de cœur dit de lui Villani, célèbre chroniqueur du Moyen Âge, saint homme bien que, lui aussi, étant une créature de Charles d'Anjou, Martin était connu pour être un bon vivant. Il aurait adoré les anguilles de Bolsène (lac au nord-ouest de Rome), qu'il faisait mourir dans une espèce de vin blanc appelé vernaccia. Il pouvait pousser toutefois sa gourmandise très loin. Selon Jacopo della Lana, il aurait été tellement glouton qu'il ne refusait rien à cette passion et qu'après s'être bien repu, il disait : O sancte Deus, quanta mala patimur pro ecclesia' Dei! (Oh, mon Dieu, combien de souffrances pour l'Église, Dieu!). Une histoire de grenache curieusement épicé mais fort bien digéré six mois avant la mort du pape fit parler tout Viterbe. Dante donne au pape une peau écailleuse, des saillies des os, les joues creuses, les narines pincées, le ventre vide, la peau d'apparence cousue et tirée en arrière vers l'autre face du corps. C'est une description caractéristique des gourmands, ceux-ci payant leur vice terrestre par les signes d'une faim inassouvissable dans l'au-delà.

La papauté de Martin IV s'inscrit dans cette précipitation des pontificats du XIIIe siècle. Comme pour l'élection d'Adrien V, «une fois de plus, le conclave se réunit à Viterbe; Charles d'Anjou était présent et son ingérence entrava les opérations qui furent lentes. Le 22 février 1281, seulement, la majorité des suffrages portait au souverain pontificat un Français, Simon de Brie, cardinal de Sainte-Cécile, homme lige de Charles. Il prit le nom de Martin IV» (F. Hayward. Histoire des papes, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1953, p. 230). Charles d'Anjou avait installé son emprise sur la Sicile malgré l'hostilité des habitants de l'île. Jusqu'à présent, les papes s'étaient employés à limiter les pouvoirs de Charles. «Cette politique de limitation des initiatives angevines ne fut pas continuée par Martin IV, tout dévoué aux intérêts des princes capétiens. Ce pape français ramena Charles d'Anjou à Rome, le posa en chef du parti guelfe et, en excommuniant l'empereur byzantin, Michel VIII, donna une allure de croisade à l'expédition que l'Angevin préparait» (J.-M. Mayeur, Ch. Pietri, A. Vauchez, M. Venard (éd.) Histoire du christianisme, t. 6 : Un temps d'épreuves (1274-1449), Paris, Desclée/Fayard, 1990, p. 581). L'élection de Martin IV avait fait tourner le vent en faveur des Angevins. «Sous ce pontificat, le roi de Sicile reprit son titre de Sénateur de Rome, peupla l'adminis-
tration de ses créatures et, bien que vassal du Saint-Siège, se donna des allures de protecteur à son égard. Ces procédés irritèrent le parti gibelin qui, de toutes parts, s'insurgea contre le prince angevin. La puissance de Charles s'écroula brusquement, le 31 mars 1282, lorsque les cloches de Palerme sonnèrent les Vêpres Siciliennes qui amenèrent le massacre de tous les Français qui se trouvaient dans l'île. L'insurrection s'étendit à la péninsule et, notamment aux États de l'Église, tandis que Pierre d'Aragon, mari d'une fille de Manfred, débarquait à Trapani à la tête d'une flotte commandée par le valeureux amiral Roger de Loria» (F. Hayward. op. cit. p. 230).
«La guerre devenait inévitable entre la France et l'Aragon. Le pape français Martin IV la transforma en croisade et offrit maladroitement le trône d'Aragon à Charles de Valois qui, en 1285, échoua à le conquérir mais laissa son armée piller la ville d'Elne, au cœur de la partie continentale du royaume de Majorque que tenait un cadet de la maison d'Aragon.
On ne parla plus de la croisade d'Aragon, mais l'affaire de Sicile demeura comme une offense faite à la fois au pape, suzerain du royaume, et au roi de France dont le cousin Charles II d'Anjou se voyait menacé dans ce qui subsistait de son royaume, Naples et toute l'Italie méridionale» (J. Favier. Les papes d'Avignon, Paris, Fayard, 2006, p. 418).
De Rome, «le pape Martin IV fulmina inutilement des excommunications qui, considérées comme inspirées par des motifs politiques, ne purent arrêter la révolte contre le parti français. Pendant ce temps, l'Empereur d'Orient Andronic II n'hésitait pas à rompre le pacte d'union signé au concile de Lyon. Désavouant la conduite de son père Michel VIII, il rappelait sur leurs sièges tous les évêques et le patriarche de Constantinople qui n'avaient pas été favorables à l'union. Martin IV mourut le 28 mars 1285, peu de temps après Charles d'Anjou, disparu lui-même le 7 janvier» (F. Hayward. Histoire des papes, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1953, p. 230).

Le glouton suivant s'appelle Boniface de’ Fieschi de Lavagna, archevêque de Ravenne. Boniface de Fieschi entra dans l'Ordre de saint Dominique, peu de temps après qu'Innocent IV, son oncle paternel, eut été élu pape. Grégoire X le fit son nonce en France, puis Archevêque de Ravenne. Il parut au concile de Lyon avec la qualité de légat du saint Siège. Archevêque de Ravenne, il tenait table ouverte et faisait faire grasse chère à ses convives, ce qui en fit l'un des plus célèbres gourmands de son temps. Le terme rocco utilisé par Dante renvoie au bâton pastoral des anciens archevêques de Ravenne. Au bout du bâton on y trouvait une tour d'ivoire sculptée d'une forme absolument semblable à la pièce du jeu d'échecs qui porte ce nom : «Je vis excités par la faim, user leur dents dans le vide. Ubaldin della Pila et Boniface (qui fut le pasteur) avec le rocco des multitudes».

Enfin, on y retrouve Marchese Orgogliosi (ou Argugliosi, Rigogliosi) (milieu du XIIIe siècle - 1316 ou 1320), appartenant à la famille patricienne Forlì des Orgogliosi. Maire de Faenza en 1296, en 1304 il prit possession de Predappio. En 1311, il aide à attraper Fulceri de Calboli par surprise à Forlì. Dans cette entreprise, il est aidé par d'autres membres de son parti pendant les luttes entre Guelfes et Gibelins, tels que le comte de Romagne Gilberto di Santilla, Niccolò da Calboli, Scarpetta et Bartolomeo Ordelaffi. Les Orgogliosi - les Fiers - sont restés seigneurs de Faenza jusqu'en 1315, lorsque Paolo de Calboli, fils de Fulceri, a tenté de retourner à Forlì avec son père et Cecco Ordelaffi, au détriment des Orgogliosi. Uberto Malatesta doit être compté parmi ses adversaires, tandis que Ferrantino Malatesta a combattu à ses côtés. Un coup d'État réussit à les chasser de Faenza. Selon la tradition, les Calboli étaient à la tête du parti guelfe, tandis que les Orgogliosi étaient alignés avec les Gibelins d'Ordelaffi, mais dans les phases convulsives des luttes de Romagne, les luttes se jouaient également et fréquemment au sein de la même famille. Marchese était grand buveur. On cite de lui une réplique plaisante à son sommelier : «- On dit partout que vous ne faites que boire! - Que ne dit-on que j'ai toujours soif?». Les dernières informations concernant Marchese Orgogliosi remontent à 1316, date présumée de sa mort.

Avouons-le, tous ces gourmands sont des goinfres bien timides. Les banquets auxquels assistaient Dante et ses poètes amis de l'École de Sicile ressemblaient davantage à ces banquets grecs décrits dans Platon ou Xéno-
phon, où l'on ne sait jamais trop si l'ivresse de la parole ne dépasse pas l'ivresse du nectar de Bacchus. Rien de cette soirée romaine tenue par l'esclave affranchi, Trimalcion, dans Le Satiricon de Pétrone, composé au premier siècle de notre ère. Héritier d'un maître richissime, ce nouveau propriétaire foncier organise un festin - plutôt qu'un banquet - où aux mets peu coûteux comme il sied à un banquet mortuaire d'un homme du commun, ramasse quinze invités auxquels ce nouvel homme libre venu de sa lointaine Syrie raconte sa montée dans la société romaine.

Les banquets tenus par les Romains sont passés dans le mythistoire et il n'y a pas un film, pas une série télé sur Rome qui ne nous les présente sur un même modèle. Alors que l'éducation des Grecs en faisait des individus régis par la tempérance, se laissant rarement emporter par des passions, sinon celles de la Cité; les Romains n'hésitaient pas, surtout à partir de la fin de la République, à rompre avec cet esprit de gravitas hérité de la philosophie grecque et dont le stoïcisme marquait l'apogée. À leur dernier pédagogue, Sénèque, précepteur des premiers empereurs romains, ses élèves préférèrent l'épicurisme, transformant la vie impériale en lieu où le pain et les jeux écartaient de la chose publique. La passion politique se voyait réservée désormais aux seuls arrivistes qui, de l'aristocratie ou de l'armée, parvenaient à la tête de l'empire. Ce fut le cas du quatrième empereur, Claude (10 av. J.-C. - 54 apr. J.-C.). «Les historiens ont raconté dans quelles circonstances rocambolesques le pouvoir lui échut : les soldats l'avaient déniché, mort de peur, derrière un rideau et l'avaient bien malgré lui hissé sur le trône. C'était un vieil érudit, bègue, sensuel et bâfreur, et avec cela obsédé par les femmes. On le tenait pour un minus inoffensif, mais en fait, dans ce milieu où l'on vivait si dangereusement, il avait eu l'intelligence de se faire passer pour idiot. Astuce à laquelle il devait d'être toujours en vie : qui se fût soucié d'un intellectuel bafouilleur, toujours fourré dans une bibliothèque? Le plus drôle est qu'il était devenu de première force en étruscologie, en histoire, en philologie. Sa culture était reconnue de tous, même dans les milieux peu enclins à lui faire des cadeaux. Pierre-Maxime Schul a tenté naguère une réhabilitation brillante de ce personnage qui ne l'était pas. Nul ne signale toutefois qu'il ait porté quelque intérêt à la philosophie, mais il n'est pas exclu que la malveillance éhontée de Sénèque ait amplifié cette indifférence supposée, indice à ses yeux d'un esprit débile» (J. Jerphagnon. Les divins Césars, Paris, Tallandier, Col. Pluriel, 2004, pp. 87-88). 

Claude régna de 41 à 54 de notre ère. S'il n'était pas cet imbécile que les mauvaises langues disaient, Claude succombait facilement à ses deux passions, la nourriture et les femmes. Après Messaline qui l'humilia en se prostituant dans les bordels romains, sa seconde épouse, Agrippine, joint à sa passion pour la nourriture, le conduisit au tombeau par empoisonnement. Car Claude, en ces deux domaines, était un authentique gourmand. «Toujours disposé à manger et à boire, quels que fussent l'heure et le lieu, un jour qu'il jugeait dans le forum d'Auguste, il fut alléché par le fumet d'un repas que l'on apprêtait pour les Saliens dans le temple de Mars, tout voisin : quittant alors son tribunal, il monta chez ces prêtres et se mit à table avec eux. Il ne sortit pour ainsi dire jamais de la salle à manger sans être bourré de victuailles et gorgé de vin, de sorte qu'aussitôt après, tandis qu'il dormait étendu sur le dos et la bouche ouverte, on devait lui introduire une plume dans le gosier pour dégager son estomac» (Suétone. La vie des douze Césars, Paris, Les Belles Lettres, rééd. Livre de poche, Col. Classique, # 718-719, 1961, p. 321).

S'il ne faut pas toujours se fier sur les jugements de Suétone, qui écrivait un siècle après les événements et, en tant que secrétaire de l'empereur Hadrien, faisait mauvaise presse des empereurs julio-claudiens, sa description de la mort de Néron demeure des plus plausibles : «On s'accorde à dire qu'il périt par le poison, mais quand lui fut-il donné et par qui? sur ce point les avis diffèrent. Certains rapportent que ce fut alors qu'il dînait avec des prêtres dans la citadelle, par l'eunuque Halotus, son dégustateur; d'autres, pendant un festin donné au Palatium, par Agrippine elle-même, qui lui avait fait servir des cèpes empoisonnés, genre de mets dont il était friand. Même désaccord sur les suites de l'empoisonnement. Beaucoup prétendent qu'aussitôt après avoir absorbé le poison, il devint muet, fut torturé par la souffrance durant toute la nuit et mourut à l'approche du jour. Selon quelques-uns, il fut d'abord assoupi, puis son estomac trop chargé rejeta tout ce qu'il contenait; alors on lui donna de nouveau du poison, peut-être dans une bouillie, car, épuisé, en quelque sorte, il avait besoin de nourriture pour se refaire, peut-être en lui faisant prendre un lavement, sous prétexte de dégager par cette autre voie son corps embarrassé» (Suétone. ibid. p. 330).

Tacite, sans doute le meilleur historien du Principat romain, donne des détails supplémentaires sur le complot qui devait conduire l'empereur à sa mort :
«Alors Agrippine, résolue depuis longtemps au crime, pressée de saisir l'occasion et ne manquant pas d'instruments délibéra sur la nature du poison : soudain et trop prompt, il trahirait le crime; si elle choisissait un poison lent, qui produirait une décomposition progressive, Claude, approchant de son heure suprême, et devinant le complot, pouvait revenir à l'amour de son fils. Il fallait un poison tout spécial, qui troublât la raison, sans trop hâter la mort. On choisit une femme habile en cet art, nommée Locusta, condamnée depuis peu pour empoisonnement, et qui fut longtemps un instrument de pouvoir. Le poison fut préparé par le talent de cette femme et donné pour l'eunuque Halotus, dont la fonction était de servir les mets et de les goûter.
 
Tous les détails devinrent bientôt si publics que les historiens du temps nous ont appris que le poison fut mis dans un succulent plat de cèpes, que l'effet de la drogue ne fut pas senti immédiatement par le prince, en raison soit de sa torpeur (ordinaire), soit peut-être de l'ivresse; en même temps la nature, en produisant un flux du ventre, paraissait l'avoir sauvé. Aussi Agrippine, au comble de la terreur, et, parce qu'elle avait tout à craindre, s'inquiétant peu de l'impression fâcheuse qu'elle produirait pour le moment, fait appel à la complicité du médecin Xénophon, qu'elle s'était assuré d'avance. Celui-ci, sous prétexte d'aider les efforts que Claude faisait pour vomir, plongea, à ce qu'on croit, dans la gorge de Claude une plume imprégnée d'un poison à l'effet soudain; il n'ignorait pas que, si l'on risque à commencer les plus grands crimes, on gagne à les consommer» (Tacite. Annales (Liv. 6, LXVI-LXVII), Paris, Garnier, Col. Garnier-Flammarion, # 71, pp. 332-333).
Dans son roman I, Claudius, le romancier britanni-
que Robert Graves suppose que Claude ingurgita un champignon que lui tendait Agrippine, son épouse, mère de Néron. Sachant que la gloutonnerie de Claude ne saurait lui résister, Graves préfère voir en cette scène, une mort acceptée par l'empereur. 

Mais il y avait un autre glouton, à la même époque, dans l'Empire de César. «Jésus déclarait aux foules : "À qui vais-je comparer cette génération? Elle ressemble à des gamins assis sur les places, qui en interpellent d’autres : 'Nous vous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé. Nous avons entonné des chants de deuil, et vous ne vous êtes pas frappé la poitrine.' Jean Baptiste est venu, en effet; il ne mange pas, il ne boit pas, et l’on dit : 'C’est un possédé!' Le Fils de l’homme est venu; il mange et il boit, et l’on dit : 'C’est un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs.' Mais la sagesse de Dieu se révèle juste à travers ce qu’elle fait» (Matthieu 11, 16-19). Alors que tant de commentaires glosent sur la sexualité de Jésus de Nazareth, ces versets glissent trop rapidement sous les yeux des exégètes. Comment considérer ce reproche des pharisiens, ces puritains de l'antiquité juive, qui reprochent, entre autres choses - mais quoi qu'il fît, c'était toujours faute selon ces bonnes âmes! -, que c'était un glouton et un ivrogne. 

Plutôt que de nier le fait en se rabattant sur la mauvaise foi des pharisiens, prenons ce verset comme le prend Vittorio Messori, c'est-à-dire comme un témoignage authentique. «Le reproche que l'on adresse le plus fréquemment à Jésus est..., celui de "manger et boire" sans que cela lui pose de problèmes, et de surcroît (quel nouveau scandale!) en compagnie de gens équivoques... Comme à ses disciples, on ne manque pas de lui opposer l'exemple contraire de son ami, Jean le Baptiste : celui-ci vit dans le désert, se nourris-
sant de saute-
relles, observant ainsi l'attitude qui convenait à son propre rôle; lui, au contraire, ne se laisse-t-il pas voir, souvent et bien volontiers, à table, manifestement à son aise et sans hypocrisie d'aucune sorte. Répondant une fois à de telles accusations, Jésus se révèle non seulement comme sachant apprécier les vins mais aussi comme étant connaisseur en matière d'œnologie : "Personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres; sinon, le vin fera éclater les outres, et l'on perd à la fois le vin et les outres; mais à vin nouveau, outres neuves". Voilà selon Marc (5, 37). Luc lui attribue une autre précision qui confirme combien il se souciait de la qualité du vin : 'Quiconque boit du vin vieux n'en désire pas du nouveau, car il dit : 'Le vieux est meilleur'"» (V. Messori. Hypothèses sur Jésus, Paris, Mame, 1978, p. 225).

Le portrait de Jésus tracé par les pharisiens est celui d'un être immoral qui tient bien à abolir l'ancienne Loi, et il le fait non seulement par sa parole, mais par son comportement. Et ce comportement est celui des plus haïs car il est celui des Romains : «Le texte grec le décrit souvent non pas "assis", mais littéralement, "allongé à la table", tandis qu'il fait honneur aux mets et aux boissons. Position déjà scandaleuse pour n'importe quel prophète en Israël. Mais il y a encore bien plus grave : il est précisément "allongé" devant la table bien garnie d'un pharisien, lorsqu'une femme, une "pécheresse" fait irruption. Naturellement du "péché" par antonomase, celui contre la pureté : une prostituée...» (V. Messori. ibid. p. 225). Manger et boire allongé, c'est la position des convives au banquet de Trimal-
cion. «Pour l'heure, ce qui nous intéresse surtout c'est cet "homme de Dieu" qui ne se retire point avec indignation d'un banquet déjà inconvenant, même lorsque les circonstances y ajoutent une note d'une indélicatesse appuyée comme cette apparition de la "pécheresse"» (V. Messori. ibid. p. 226). Il y avait là, certes, une provocation voulue, Jésus osant défier «cette austérité de mœurs ou un minimum de prudence hypocrite pour vouloir éviter d'être traité publiquement de "gourmand et buveur"» (V. Messori. ibid. p. 226).

On a qu'à rappeler que nombres de miracles se passent dans le contexte de la mangeaille. On pense à la pêche miraculeuse, mais surtout à la multiplication des pains qui accompagnent le sermon sur la Montagne et les béatitudes. Également à la multiplication du vin lors des noces de Cana : «De plus, c'est même l'Évangile le plus "spirituel" précisément, celui de Jean, qui nous dit que "le commencement des signes" par lesquels "il manifesta sa gloire", au point que "ses disciples crurent en lui", ce fut le miracle de Cana (2, 1ss). Miracle aux motiv-
ations grave-
ment équivo-
ques pour "l'idéal religieux" : la puissance divine allait à cette occasion être dérangée pour fournir d'autre vin à une joyeuse compagnie de gens déjà gris, et du vin de choix, si l'on en croit l'appréciation du "maître du repas" s'adressant au marié. Miracle à la limite du blasphème, où passe lourdement comme un relent de scandale. Sans autre motivation que la joie, et la joie terrestre, une joie temporelle...; et, par conséquent, équivoque, selon la mentalité religieuse de toujours. Et c'est avec un tel "exploit" qu'un livre composé morceau par morceau dans un souci de rigorisme religieux ferait débuter son héros?» (V. Messori. ibid. pp. 226-227). La désignation de glouton n'est pas surfaite. Au-delà de la nécessité, le miracle accompli par Jésus allait vers l'abus, vers la gourmandise, Il participait du lien social et non seulement de la praxis théologique.

Il est vrai qu'il est difficile de distinguer entre «l'image positive de la "bonne chère" et l'image négative de la goinfrerie parasitaire» (M. Bakhtine. L'œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des Idées, 1970, p. 292). En effet, la goinfrerie ne s'assimile pas au simple fait de jouir de la bonne chère, leçon donnée semble-t-il par le Christ et qui fut toujours sa position morale face à la gourmandise. Le bon repas est le salaire du bon travaillant. «Dans le système des images de l'Antiquité, le manger était inséparable du labeur. Il était le couronnement du labeur et de la lutte. Le labeur triomphait dans le manger. La rencontre de l'homme avec le monde dans le travail, sa lutte avec lui s'achevaient par l'absorption de nourriture, c'est-à-dire d'une partie du monde à lui arrachée. Comme dernière étape victorieuse du labeur, le manger remplace souvent dans le système des images, le processus du labeur dans son ensemble. Dans les systèmes d'images plus anciens, il ne pouvait, de manière générale, exister de frontières nettes entre le manger et le labeur, car il s'agissait des deux faces d'un même phéno-
mène : la lutte de l'homme avec le monde, qui s'achevait par la victoire du premier» (M. Bakhtine. ibid. p. 280).

Cette lutte forme la trame des ouvrages de François Rabelais (1494-1553). Ce médecin qui appartient à la Renaissance française reprenait à sa façon la tradition du banquet, sauf que le banquet n'était plus tenu dans des décors alanguis de l'empire romain, mais devant les arrières-plans des tavernes de Breughel. «Il s'agit du banquet qui se déroule pendant la fête populaire, à la limite de la grand-chère. La puissante tendance à l'abondance et à l'universalité est présente dans chacune des images du boire et du manger que nous présente Rabelais, elle détermine la mise en forme de ces images, leur hyperbolisme positif, leur ton triomphal et joyeux. Cette tendance à l'abondance et à l'universalité est le levain ajouté à toutes les images de nourriture; grâce à lui, elles lèvent, croissent, enflent jusqu'à atteindre le niveau du superflu et de l'excessif. Chez Rabelais, toutes les images du manger sont identiques aux saucisses et pains géants, habituellement portés en grande pompe dans les processions du carnaval» (M. Bakhtine. p. 277). Il faut sans doute tenir compte du manque qui grevait ordinairement ces populations paysannes qui entraînait de véritables crises qui, lorsqu'elles se résorbaient, donnaient lieu à des festins gargantuesques.

L'idée de la mangeaille grotesque est sans doute née de ces festivités populaires qui, à l'occasion d'épousailles ou de baptêmes, autorisaient une libération de la contrainte de la faim. La faim ne punissait pas ici des gloutons, mais c'était la gloutonnerie qui prenait sa revanche sur la faim. D'où ces mangeailles que le docteur Rabelais considérait aussi essentielles à la santé qu'elles paraissaient tout à fait grotesques. Et de là le personnage de Gargantua. Rabelais n'a pas inventé Gargantua. Ce géant est apparu dans une œuvre anonyme parue en 1532, Les grandes et inestimables chroniques : du grand et énorme géant Gargantua. Elle remontait déjà au siècle précédent, relevant du folklore populaire pouvant remonter au XIIe siècle. De fait, il est mentionné dans les chroniques de Giraud de Barri et de Geoffroy de Monmouth. L'étymologie de son nom pourrait s'expliquer en référence à l'espagnol et au languedocien Garganta, qui signifie «gorge». On ne peut retenir l'étymologie fantaisiste de Rabelais qui se résumerait à l'homonymie de Que grand tu as... De la culture populaire, Rabelais conserva la taille du géant et son appétit sans pareille. On peut donc interpréter de plusieurs façons la signification du personnage. Le percevoir comme la personnification d'une énergie gigantesque mais bienfaisante et ordonne le chaos, comme au cours de ses voyages aux milles aventures, il lui arrive de modifier des paysages en laissant tomber le contenu de sa hotte, ce qui en ferait un lointain mélange de Santa Claus et d'Obélix. Les dépâtures de ses souliers donnent collines et buttes; ses déjections forment des aiguilles et ses mictions des rivières. La taille même de son phallus est en proportion avec sa taille. Le paysage finit par s'assimiler à la légende. Des mégalithes sont des palets de Gargantua appelés chaises, fauteuils, écuelles; des pierres lui sont associées qui donnent lieu à des rituels de fécondité. À partir de là, on imagine bien que les racines du personnage se retrouveraient aussi bien dans les traditions bretonnes que celtiques.

Mais c'est Rabelais qui le fit passer dans la «grande littérature», si on peut dire, en en faisant un modèle d'actions ou de situations grotesques et fantastiques. Contrairement aux épopées médiévales, il n'y a pas de surnaturel dans les aventures de Gargantua, tout est dans la composition surréaliste du roman. Ainsi, après le deuil de ses parents, venant visiter Paris, Gargantua, qui a déjà parcouru en grandes enjambées l'ensemble de l'Europe, se fait moquer de sa taille par les Parisiens. Pour se venger, il emporte les cloches de Notre-Dame pour les pendre à sa jument. Pour les ravoir, les Parisiens doivent lui fournir trois cents bœufs et deux cents moutons pour son dîner. Digne d'Obélix cette anecdote où Gargantua, combattant pour le roi Artus, envoie au ciel un prisonnier du roi qui s'écrase au sol. Emmené au camp des ennemis, il les défait sans pitié. Pour le récompenser, de retour à Londres, le roi fête sa victoire en organisant un festin. Alors, Gargantua? Un goinfre? Plutôt une illustration du principe antique cité plus haut. Les festins de Gargantua correspondent aux labeurs qu'il déploie. Plus il accomplit des gestes fantastiques, plus le festin est ample. Le rapport proportionnel est respecté. Comme l'écrit encore Mikaïl Bakhtine : «Le manger et le boire sont une des manifestations les plus importantes de la vie du corps grotesque. Les traits particuliers de ce corps sont qu'il est ouvert, inachevé, en interaction avec le monde. C'est dans le manger que ces particularités se manifestent de la manière la plus tangible et la plus concrète : le corps échappe à ses frontières, il avale, engloutit, déchire le monde, le fait entrer en lui, s'enrichit et croit à son détriment. La rencontre de l'homme avec le monde qui s'opère dans la bouche grande ouverte qui broie, déchire et mâche est un des sujets les plus anciens et les plus marquants de la pensée humaine. L'homme déguste le monde, sent le goût du monde, l'introduit dans son corps, en fait une partie de soi» (M. Bakhtine. ibid. p. 280).

Il serait ridicule de considérer les romans de Rabelais comme des écrits immoraux. Rabelais profite des exagérations attachées à la personnalité du géant pour amplifier encore davantage, jusqu'à l'irréel, les capacités de l'homme moderne. Ces récits sont des divertissements dans la pure tradition humaniste, à l'image des fables de Érasme ou de Thomas More. «Les propos de table sont des propos libres et railleurs : le droit de rire et de se livrer à des bouffonneries, de liberté et de franchise, accordés à l'occasion de la fête populaire s'étendait à eux. Rabelais pose sur ses écrits le bonnet protecteur du bouffon. Mais dans le même temps, les propos de table font parfaitement son affaire, de par leur nature même. Il préfère le vin à l'huile, symbole du sérieux pieux du carême» (M. Bakhtine. ibid. pp. 283-284). C'est l'esprit même de la Renaissance, son optimisme, son émerveillement devant les découvertes du monde et la joie de vivre qui marquent le Zeitgeist de la Renaissance. La gourmandise est un dérèglement de cette mesure nouvelle. Elle est excès d'optimisme contre l'optimisme mesuré, platonique, d'un Marsile Ficin. Elle est excès d'émerveillement lorsqu'elle perd la tempérance de la raison pour rejoindre les fantaisies nocturnes de la paysannerie. Comme tous les péchés capitaux, la gourmandise est excès, et le péché réside dans l'excès.

Cette question morale souleva plus tard de nombreuses considérations dans les écrits de Denis Diderot (1713-1784). «À la différence de Rousseau qui calcule savamment ses bouchées en y mettant..., toute la délicatesse du convalescent, Diderot a toujours cédé avec emportement à son appétit. D'où un rappel à l'ordre régulier de son amie qui, à propos de son régime, agit en véritable directrice de conscience. "Ne m'exhortez plus à la sobriété. Depuis quelques jours je mange très peu", lui écrit Diderot le 20 septembre 1760, avant une prompte rechute : "Recom-
mandez-moi donc encore d'être sobre. Je me ruine l'estomac d'indigestions". Puis il annonce, cinq jours plus tard, que son "ventre s'arrondit comme une boule" et qu'il "lutte avec effort contre les boutons" de sa veste» (J.-Cl. Bonnet. La gourmandise et la faim, Paris, L.G.F., Livre de poche, Col. Références, # 33529, 2015, p. 210). Sophie Volland, en effet, ne cessait de tempérer son amant philosophe, et l'obéissance de Diderot n'était jamais assurée.

Mais Diderot s'interrogeait aussi sur la fonction sociale de la nourriture. Il la soumit à une pensée critique digne de l'un des deux principaux animateurs de l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751 et après). «Dès l'Encyclo-
pédie, Diderot a tenté de démêler la question de l'ali-
mentation chez l'homme. Sur un sujet complexe et délicat qui l'intéresse à l'évidence personnellement, il commence par faire une distinction entre la faim et l'appétit : "L'appétit a plus de rapport au goût et au plaisir qu'on se promet des aliments qu'on va prendre. La faim presse plus que l'appétit, elle est plus vorace; tout mets l'apaise. L'appétit plus patient est plus délicat; certain mets le réveille". Ainsi le cerveau a-t-il plus de part dans l'appétit que dans la faim, qui est un mouvement purement machinal de l'estomac. À partir des nombreuses expériences de la table que Diderot relate dans sa correspondance, il est parfois difficile, en vérité, de faire la part entre les deux. Il nous dit finalement très peu de chose sur le "goût" des aliments et sur le "plaisir" qu'il se promet de la bonne cuisine. S'il évoque plus souvent une faim impérieuse et sa façon intempestive de l'apaiser, c'est qu'elle se solde la plupart du temps par quelques avanies intestinales, dont il se sent obligé de rendre compte à Sophie Volland. "Le travail de la journée m'avait donné le soir un appétit dévorant", lui écrit-il le 20 octobre 1765, si bien qu'il a voulu "souper" plusieurs fois et qu'il a "fait l'indigestion la mieux conditionnée". Un autre jour, on ne sait pas si c'est la faim de "l'homme laborieux" qui est pareillement en cause, ou plutôt la gourmandise : "Si je souffre? Plus que jamais, et je le mérite bien. Je mangeai comme un louveteau, ou comme notre ami Mr Gaschon quand le dîner est délicat. Je bus des vins de toutes sortes de noms; un melon d'une perfidie incroyable m'attendait là; et croyez-vous qu'il fut possible de résister à un énorme fromage glacé? Et puis des liqueurs; et puis du café; et puis une indigestion abominable qui m'a tenu sur pied toute la nuit, et qui m'a fait passer la matinée entre la théière et un autre vaisseau qu'il n'est pas honnête de nommer"» (J.-Cl. Bonnet. ibid. pp. 213-214).

Diderot renouait avec la tradition des banquets platoniques. «Il s'ensuit que pour Diderot les plaisirs de la table ne sont pas d'abord ceux de la bouche envisagés d'un point de vue strictement gastronomique. La bonne humeur est le véritable assaisonnement des repas pris en commun, où manger doit être une fête». (J.-Cl. Bonnet. ibid. pp. 218-219). Même si la parole ne cède pas à la man-
geaille! Car Diderot est vrai gour-
mand. Il dépasse très souvent les limites de l'appétit pour se retrouver dans des ingestions exagérées de vins et de nourriture, d'où les conséquences néfastes sur sa santé. En plus de la quantité des mets absorbés, il faut considérer l'absence de diète ou de régularité des heures de repas. «S'il est probable que la vie "sédentaire" de Diderot (c'est le lot de tout écrivain) joua un rôle dans le délitement progressif de son organisme, il en va différemment de ses indigestions passagères dont les causes sont plus occasionnelles. elles sont souvent dues à une façon de manger désordonnée, comme sous l'effet d'une fringale hypoglycémique, mais elles tiennent fréquemment aussi à une passion du vin que Diderot n'a jamais cachée. C'est même le seul goût qu'il avoue expressément, et à chaque fois qu'il évoque une "débauche de table", on peut être sûr qu'il y a du vin à la clef : "Ô! La bonne chose pour la santé qu'une débauche de bon vin", déclare-t-il à Sophie, ce qui, en vérité, est loin de se vérifier toujours» (J.-Cl. Bonnet. ibid. p. 217).

La mort lui évita toutefois l'odieux de périr étouffé au cours d'une indigestion. Plutôt douillet malgré ses excès de table, Diderot restait un esprit mesuré à qui on peut pardonner quelques écarts, surtout dans un rapport sensuel qui se limitait à apprécier les bonnes choses de la nature. Sa fille Angélique nous a raconté cette douce mort : «Selon Angélique, Diderot mourut certes en mangeant, mais pas pour avoir trop mangé : "Il se mit à table, mangea une soupe, du mouton bouilli et de la chicorée; il prit un abricot; ma mère voulut l'empêcher de manger ce fruit : 'Mais quel diable de mal veux-tu que cela me fasse?' Il le mangea, appuya son coude sur la table pour manger quelques cerises en compote, toussa légèrement. Ma mère lui fit une question; comme il gardait le silence, elle leva la tête, le regarda, il n'était plus". C'est une bien belle mort que de mourir avec un goût d'abricot dans la bouche! Ainsi Diderot avait-il suivi sa pente jusqu'au bout, sans se plier aux ultimes mises en garde familiales. En vérité, la mortification n'était pas son fort» (J.-Cl. Bonnet. ibid. p. 209).

Comme tous les philosophes du Siècle des Lumières, Diderot vivait dans l'enchantement des dernières lueurs de l'Ancien Régime. Paris était reconnu mondialement pour la ville des grands restaurants. Chacun portait le nom du restaura-
teur et la noblesse comme la bour-
geoisie y venaient pour y célébrer la douceur de vivre. Lorsque la Révolution française éclata, en 1789, la vie de ces restaurateurs n'en fut pas pour autant bouleversée. La clientèle changea progressivement, laissant de plus en plus de place à une bourgeoisie souvent extérieure à Paris. Les révolutionnaires ne boudèrent pas ces restaurants et aucun restaurateur n'eut à perdre sa tête sous le couperet de la guillotine. «Distribuons les récompenses. Pour sûr, Beauvilliers et Méot valent trois astérisques : grand luxe et grande table. Que le Guide Michelin me pardonne; je lui emprunte sa cotation. Ne fait-elle pas partie de nos mentalités courantes? Pour Robert, maître prestigieux mais qui n'a pas de cadre à proportion, deux astérisques. Un aux Provençaux, à cause des spécialités régionales. Le Bœuf à la mode n'est qu'un débutant. Laissons aussi Le Cadran bleu sur une liste d'attente. Le public? les maîtres de l'heure, les législateurs sans domicile, les spéculateurs, les nouveaux riches, les tribuns des clubs, les représentants en mission. Constituants, grands-bourgeois et noblesse ralliée à la révolution se retrouvent chez Beauvilliers. Mirabeau, Chapelier, Bureau de Pacy sont des habitués. Et de son vin qu'en 1790, par trois fois, ils sont publiquement accusés d'avoir volé. La révolution, la vraie, va chez Méot. Le temps de se faire connaître, de dorer ses salons, c'est la chute du roi, l'avènement de la République. Dans une salle retirée la Constitution de 93 est élaborée. On y voit Saint-Just et Hérault de Séchelles. Ici, sous les plafonds voluptueux, la Montagne triomphe tout en mûrissant les règles de la rigueur jacobine. Ici, jusqu'en juillet 93, elle rugit contre les traîtrises de la Gironde. Ils sont gourmets à leur façon, les fédéralistes qui confondent la République avec le monde et la Révolution avec le bonheur. Mais ils préfèrent la discrétion des demeures privées, les intérieurs où l'esprit raffiné des Lumières se prolonge. On mange autant qu'on pense, avec passion, chez Mme Roland. Contre l'hôtesse et sa cuisine, Hébert se déchaîne. Après la chute de Coco (sobriquet de Roland) dans le Père Duchesne : "Que vont-ils faire, ces Girondins, ces piqueurs d'assiettes qui devenaient si gros et dodus à la cuisine du b... d'Inté-
rieur? Ce n'est pas ta faute, honnête Barba-
roux, si la marmite est renversée. Pauvre Louvet, que vas-tu devenir? Lèche tes babines, maintenant, tu n'auras plus de nanan, pleure les crèmes, les glaces que tu savourais avec tant de plaisir à la table de ton vertueux maître". Quand Garat, ami de Danton, devient ministre de l'Intérieur, les bêtes noires d'Hébert : le "charlatan" Condorcet, Pétion, Gensonné, Barbaroux, Vergniaud, transportent leurs airs et leurs appétits patriciens à sa table délicate. Écoutez le Père Duchesne : "Le cuisinier du ministre Garat a remplacé celui de son confrère Roland, et f...; toute la séquelle s'en félicite, car la bouffaille est encore plus abondante, à l'exception du friand Louvet qui regrette toujours les crèmes et les frangipanes de la vertueuse épouse du vertueux Coco"» (J.-P. Aron. Le mangeur du XIXe siècle, Paris, Robert Laffont, 1973, pp. 21-22».

Quoi qu'il en fût, la période révolutionnaire, puis le Premier Empire passèrent sans fermer les restaurants et tout un art gastronomique se développa autour de certaines figures, telles le chef et pâtissier, Marie-Antoine Carême (1784-1833) ou le gastronome Brillat-Savarin (1755-1826) qui donnèrent le ton au XIXe siècle. Mais l'art de la gastronomie appartenait encore à l'élite de la société, et pour le commun des petits-bourgeois demeurait cette sagesse :
«C'est une vérité qu'on ne saurait nier
Mieux vaut bon estomac qu'habile cuisinier.
En vain on a recours aux épices perfides;
Pour goûter le plaisir des vrais gourmands prisé
Faut avant tout bon coffre et mâchoires solides. [Léon de Foz. Gastronomia]
Ce  bonheur du corps fait partie de la culture : tels la politesse, la mode, le patriotisme, il est un effet des usages, nous serions incapables d'en ressusciter les moyens. Au contraire les mangeurs du XIXe siècle l'imputent à une disposition innée, ils pensent à une organisation favorable : "Oui certes, le comte de Montriveau est mort à Pétersbourg où je l'ai rencontré, dit le vidame. C'était un gros homme qui avait une incroyable passion pour les huîtres. - Combien en mangeait-il donc dit le duc de Grandieu. - Tous les jours dix douzaines. - Sans être incommodé? - Pas le moins du monde. - Oh! mais c'est extraordinaire! Ce goût ne lui a donné ni la pierre ni la goutte ni aucune incommodité? - Non, il s'est parfaitement porté, il est mort par accident. - Par accident! La nature lui avait dit de manger des huîtres, elles lui étaient probablement nécessaires : car, jusqu'à un certain point, nos goûts prédominants sont les conditions de notre existence"» [Balzac. La duchesse de Langeais]» (J.-P. Aron. ibid. p. 188). 

Les Français du siècle étaient d'ailleurs beaucoup plus des gourmands que des gens dotés d'appétit et, comme pour Diderot jadis, le défi consistait à endurer les excès de table qui marquaient symboliquement un certain statut social, voire symbolisait la virilité (la chose se serait difficilement vue pour des femmes!). Une compétition surréaliste s'installait entre les gourmands qui ressemblait davantage à un duel qu'à un authentique exercice gastronomique. Comme l'écrit Jean-Paul Aron, «le goinfre se nourrit du corps de l'autre, il ne s'apaise qu'à sa dissolution. Au restaurant Bonvalet, un client, le père Gourier, dit l'assassin à la fourchette, prenait un invité à l'année et s'amusait à le tuer par la bonne nourriture. "Le premier dura six mois et mourut d'un coup de sang après boire. - Le second tenait depuis près de deux ans quand il périt d'une indigestion de foie gras. - Le lendemain, quand d'une fenêtre du restaurant, il vit passer le convoi de sa seconde victime, le père Gourier eut un regret : "Dire qu'il y a trois jours je lui ai payé un chapeau neuf pour sa fête!" Alors un troisième lutteur descendit dans l'arène. Ce nouveau champion, nommé Ameline, était un grand gaillard qui passait pour avoir les cuisses creuses, ce qui lui constituait deux autres estomacs à emplir à table. Le drame recommença; mais les deux parties s'observaient, car chacun se sentait engagé dans une partie d'honneur. Tous les soirs, Ameline cherchait une querelle d'Allemand à son amphitryon, se retirait dans sa tente pendant trois jours, et se mettait strictement au régime de l'huile de ricin. Resté seul à table, le père Gourier mangeait vite et mâchait mal, deux fautes qui lui faisaient perdre l'avantage contre un ennemi qui le raccommodement opéré, rentrait en lice, frais, reposé et récuré à neuf". Comme le jaloux ne supprime son rival que pour s'anéantir symboliquement, le goinfre poursuit sa destruction à travers la mort de l'autre : "Après trois ans de ce duel, l'heure du dénouement sonna. Un jour qu'il venait de se servir une quatorzième tranche de bel aloyau, le père Gourier renversa tout d'un coup sa tête en arrière. Ameline crut qu'il allait éternuer et s'abrita sous sa serviette. - Le père Gourier retomba la face dans son assiette : il se rendait; l'apoplexie lui faisait baisser pavillon. Celui qui avait frappé par la fourchette périssait par la fourchette" [Eugène Chevrette. Restaurateurs et restaurateurs, 1867} (J.-P. Aron. ibid. pp. 193-194).

À lire ce récit on pense à un épisode célèbre de la série américaine des Simpson - Maximum Homerdrive (17e épisode de la 10e saison), lorsque, dans un restaurant pour routier, Homer Simpson manifeste sa déception que les pièces de bœuf ne vont que jusqu'à 2 kg. On lui indique qu'il en existe une de 8 kg, mais qui n'est faite qu'à la demande. Homer accepte de commander cette importante tranche lorsqu'un routier de passage, Curtis, lui lance le défi à savoir qui avalera son steak de 8 kg le plus vite gagnera le prix de la tranche de steak. Malgré tous ses efforts, Homer ne parvient pas à avaler son dernier morceau et vient concéder la victoire à Curtis pour s'apercevoir que celui-ci est mort d'un arrêt du cœur. Dans cette compétition où s'empiffrer équivaut à un coup de pistolet, on disposait déjà du film de Marco Ferreri, La grande bouffe (1973), dans lequel quatre bourgeois se réfugient dans une villa dans le but de manger les mets les plus fins jusqu'à en crever. D'ailleurs, le duel du père Gourier était repris lorsque le personnage de Marcello Mastroiani lance un défi à Ugo Tognazzi et se font concurrence pour voir qui mangera le plus vite les huîtres en s'excitant devant des diapositives érotiques anciennes. La nourriture, entre le sexe et la mort, confrontait la lassitude d'une vie sans autre sens que sa consommation ultime. Des quatre bourgeois, le premier meurt d'hypothermie, le second d'aérophagie, le troisième d'indigestion et le quatrième de diabète. Le troisième convive, Ugo Tognazzi, lui-même chef cuisinier, s'est étouffé avec un plat composé de trois types de foies différents en forme de dôme de Saint-Pierre de Rome qu'il a lui-même confectionné. On l'installe sur la table de la cuisine - son royaume - en tant que restaurateur.

Cette surabondance de chère délicate qui finit par hanter les rêves des gourmands trouve une analyse intéressante à travers un roman d'Émile Zola (1840-1902), Le Ventre de Paris (1873). L'intrigue commence par l'évasion du bagne de Florent et son retour aux Halles de Paris où il rejoint son neveu, un jeune peintre, Claude Lantier. Les descriptions impressionnistes de Zola communiquent au lecteur l'état d'étouffement qui saisit les duélistes de la nourriture. «Pour Florent cette surface, où s'arrête volontiers Claude, est béante comme un gouffre et menaçante. "C'est crânement beau tout de même, murmurait Claude en extase", devant le flot toujours montant de fruits et de légumes. "Florent souffrait. Il croyait à quelque tentation surhumaine". Dès son arrivée à Paris sur la charrette de Mme François, il est plongé dans un monde où règne la matière, asphy-
xiante par sa densité, "dans un inconnu de mangeailles qu'il sentait pulluler autour de lui et qui l'inquiétait". C'est un "rêve intolérable de nourritures gigantesques dont il se sentait poursuivi". Florent, le Maigre, y est un intrus, avec son corps décharné, dépouillé de ses attaches matérielles par la longue ascèse de son exil. Son esprit, sa conscience, ses rêves de bonheur universel le dissocient de ce monde qui est par essence réfractaire aux activités de l'esprit» (D. Baguley. «Le supplice de Florent : à propos du Ventre de Paris», in Collectif. Zola, Paris, Europe, # 468-469, avril-mai 1968, p. 94). Lieu essentiellement dominé par des figures féminines, Florent ne cessera d'éprouver les mêmes sentiments d'indescriptible angoisse qui ne cessent de l'envahir tout au long du roman auxquels il essaie d'échapper en trempant dans un complot politique.

C'est la force du roman de Zola de nous laisser voir, comme le montre si bien le critique David Baguley, «la lutte désespérée de la dureté mâle de l'esprit de Florent contre la mollesse envahissante de la matière [qui] donne au Ventre de Paris son mouvement. Le roman traite de l'invasion progressive de l'esprit par une objectivité malveillante. Florent glisse peu à peu vers un mol abandon au matériel. "Il s'imaginait que les Halles s'étaient emparés de lui, à son arrivée, pour l'amollir, l'empoisonner de leurs odeurs". Lisa, sa belle-sœur, est leur agent principal. "Les soins de la belle Lisa mettaient autour de lui un duvet chaud, où tous ses membres enfonçaient". Elle devient "comme un dissolvant qui aurait fondu ses volontés". Pour échapper au vertige continu, à la nausée asphyxiante que lui donne cette matière, il n'y a qu'un seul refuge, qu'un seul soulagement - s'accouder à la fenêtre de sa mansarde. Là-haut, le corps est libéré des odeurs et des formes corrompantes et l'esprit peut prendre son essor, dominer le monde qui s'étale au-dessous de lui» (D. Baguley. in Collectif. ibid. p. 94). L'auteur n'hésite pas d'ailleurs à présenter, avec toute l'habileté littéraire requise, «à chaque description visuelle et esthétique répond une description tactile et sensuelle, dans laquelle l'hétérogénéité des effets superficiels se perd et la matière ne devient qu'une substance pâteuse et amorphe. Dans la devanture de la charcuterie, "c'était un monde de bonnes choses, de choses fondantes, de choses grasses" et, à l'intérieur, "la graisse débordait, malgré la propreté excessive, suintait entre les plaques de faïence..." Mme Lecœur, en train de travailler le beurre, "enfonçait furieusement les poings dans cette pâte grasse qui prenait un aspect blanchâtre et crayeux". Dans la triperie où traînent des restes de viande saignante, Cadine et Marjolin qui incarnent ce monde brut et inconscient "marchaient au milieu de flaques sombres [...]; leurs semelles se collaient, ils clapotaient, inquiets, ravis de cette boue horrible"» (D. Baguley, in Collectif. ibid. pp. 94-95).

Les beurres, les charcuteries, les viandes saignantes, toutes choses fondantes et grasses remplissent les étroites rues par lesquelles Florent fuiyait...
«C'est ce vaste protoplasme informe qui poursuit Florent et menace de l'engloutir. Au début du roman, lorsqu'il s'égare dans le labyrinthe des Halles où l'on décharge les tas de nourriture, hébété et stupide, "il ne fut plus qu'une chose battue, roulée, au fond de la mer montante". Puis, "la mer continuait à monter. Il l'avait senti à ses chevilles, puis à son ventre; elle menaçait, à cette heure, de passer par-dessus sa tête". Florent revit à Paris le cauchemar de sa fuite du bagne, le soir où il se perdit dans les marécages empestés de la Guyane et, enfoncé jusqu'au ventre, comme Jean Valjean dans l'égout de Paris, il faillit être englouti par la boue pestilentielle. Cet enveloppement, cette pénétration totale par les choses entraîne chez Florent une dissolution de son être entier. D'abord, c'est un "détraquement lent, un ennui vague qui tourna à une vive surexcitation nerveuse". Bientôt le sentiment de la distance qui sépare la conscience et l'objet s'estompe. Au sein d'un monde dont la présence envahit son être et le rend aussi mou que ce qui l'entoure, l'intégrité personnelle se dissout : il s'ensuit un renoncement flou à toute révolte intellectuelle, une complaisance à un bien-être lâche et inconscient. Après huit mois dans les Halles, Florent "tombait dans un tel calme, dans une vie si bien réglée, qu'il se sentait à peine exister" .
Vers la fin du roman, lorsque Florent a encore essayé d'imposer sa volonté et ses rêves, cet océan de matière pullulante envahit même sa mansarde. Le soir de son arrestation, une pluie fine "noyait de gris les grandes Halles", dans un "ruissellement d'eau jaune qui semblait charrier et éteindre le crépuscule dans la boue". Partout il y a une vapeur épaisse, "un lac de fange liquide", un amas mouvant qui se rapproche toujours et qui remplit le champ de vision de Florent. "Le nuage de toutes ses haleines s'amassait au-dessus des toitures, gagnait les maisons voisines, s'élargissait en nuée lourde sur Paris entier". Lorsque Florent est pris par les agents, "autour de lui, montait la boue de ces rues grasses"» (D. Baguley, in Collectif. ibid. p. 95).
Le temps d'un cauchemar et Florent sera réexpédié en Guyane. Dans cette opposition ville/campagne qui est fort nette, «en particulier dans le Ventre de Paris où, prisonnier des fangeuses Halles, Florent rêve au jardinet campagnard de la mère François. Il ne s'agit point ici, est-il besoin de le dire, du "Comme on serait bien à la campa-
gne!" de Bouvard et Pécuchet. Spécifi-
quement, dans le contraste entre la nauséeuse orgie des Halles et les plates-bandes disciplinées de la mère François» (J. Borie. Zola et les mythes, Paris, Seuil, Col. Pierres vives, 1971, p. 162), il y a un ordre qui y règne qu'on ne retrouve pas là-bas. Une fois dépassée l'appétit, la mangeaille courre à la gourmandise, à la goinfrerie qui met en danger non seulement la santé mais la vie des intempérant. Puisque, comme le dit Victor Hugo, «Le serpent est dans l'homme, c'est l'intestin» (V. Hugo. William Shakespeare, Paris, Nelson éditeur, s.d., p. 71). La tentation, la faute et la punition, le temps de la gourmandise s'est maintenant installé par la société de consommation et, faut-il que nous en soyons venus à travailler si mal pour que notre gourmandise se satisfasse de la malbouffe?

Sherbrooke,
5 avril 2020