Au milieu de la course de notre vie, je perdis le véritable chemin, et je m'égarai dans une forêt obscure: ah! il serait trop pénible de dire combien cette forêt, dont le souvenir renouvelle ma crainte, était âpre, touffue et sauvage. Ses horreurs ne sont pas moins amères que les atteintes de la mort. Pour expliquer l'appui secourable que j'y rencontrai, je dirai quel autre spectacle s'offrit à mes yeux. Je ne puis pas bien retracer comment j'entrai dans cette forêt, tant j'étais accablé de terreur, quand j'abandonnai la bonne voie. Mais à peine fus-je arrivé au pied d'une colline où se terminait la vallée qui m'avait fait ressentir un effroi si cruel, que je levai les yeux et que je vis le sommet de cette colline revêtu des rayons de l'astre qui est un guide sûr dans tous les voyages. Alors s'affaiblit la crainte qui m'avait glacé le cœur pendant la nuit où j'étais si digne de pitié.

DANTE

LA DIVINE COMÉDIE

lundi 12 août 2013

Mon brigand bien-aimé

Philippe de Broca. Jean-Paul Belmondo dans le rôle de Cartouche

MON BRIGAND BIEN-AIMÉ

L'apparition de la télévision s’est révélée une catastrophe pour les voleurs. Finie la vieille tradition médiévale qui avait inventé le brigand au grand cœur, généreux et justicier des inégalités sociales. Un voleur ne tiendrait plus aujourd’hui la trame d’une intrigue télévisuelle. Les téléspectateurs lui préféreront, et de loin, les psychopathes tueurs en série ou les terroristes meurtriers de masse. Ils leur apparaîtront même sympathiques, trouveront le moyen de les excuser, voire de leur pardonner, «car ils ne savent pas ce qu’ils font», nous dit le docteur Untel, psychiatre spécialiste au téléjournal. Alors que les voleurs, eux, sont devenus pitoyables. Ils sont effacés par les proxénètes de haut niveau,  les dealers de drogues, les motards criminalisés. On leur chercherait en vain une quelconque «beauté», tant ils ne sont que bouffis tatoués, minables et pathétiques.

Alors que le voleur de jadis…! De la ballade folklorique au cinéma, il a toujours été présent et présenté même comme un héros positif contre les soi-disant forces de l’ordre et de la justice. Jusque dans les journaux, la rubrique des faits divers leur accordait une place significative. Les journalistes vantaient leur audace devant des entreprises si minutieusement planifiées pour dérober un montant d’argent impressionnant dans un convoi, un train postal ou dans les coffres blindés. Le voleur et le magicien partageaient en ce sens une commune habileté d’illusionniste qui défiait inspecteurs de police et assureurs. Comment expliquer cette disparition soudaine du «voleur», du hors-la-loi hors de nos écrans de télévision et de notre mythologie populaire? D’abord, le goût du crime télévisuel est celui du crime sanglant, d’une extrême violence, totalement irrationnel. Le sensationnalisme, le voyeurisme, le sado-masochisme dont nous gavent les séries télé appartiennent à cet ordre. Ensuite, le voleur est un être ambigu. On ne sait s’il appartient au bien ou mal tant il s’en prend à la propriété privée, sacrée par les différentes constitutions de nations occidentales, et opère «le transfert» des biens d’un propriétaire à un autre, ce qui n’est pas très emballant pour les spectateurs. Autant filmer une transaction bancaire! La peur du «bandit social», comme l’appelle l’historien britannique Eric J. Hobsbawm, est plus insistante dans la pensée des bourgeois que le tueur pathologique. Dans la vie, il a peu de chance de rencontrer un Hannibal Lecter ou un Charles Manson; par contre, les occasions que l’on s’en prenne à ses biens matériels, à ses propriétés et à ses valeurs font qu’il n’a pas envie, lorsqu’il se détend, lorsqu’il se divertit, de voir revenir ses pires cauchemars sur l’écran.

Car ces bandits appartiennent à un ordre descriptif très précis qui les distinguent des autres types de criminels. Les tueurs, les terroristes, les kidnappeurs et autres «criminels de l’ombre» «ont pour premier souci de dissimuler leur crime, de continuer à vivre selon toutes les apparences et avec tous les avantages d’une vie normale et honnête. Le hors-la-loi, au contraire, rompt franchement avec toutes les règles du jeu social. Il ne se contente pas de violer la loi, il la défie ouvertement. S’il a soin parfois de dissimuler son identité ou de masquer son visage, ce n’est pas là son souci essentiel, et souvent même il “signe” son exploit avec complaisance et forfanterie. Du coup, la répression prend à son tour un autre visage. L’homme de l’ombre est simplement recherché, et si les policiers n’ont pas toujours la courtoisie que se plaît à leur prêter Agatha Christie dans ses romans, beaucoup d’arrestations se font néanmoins sans violence ni résistance. Le hors-la-loi, au contraire, est un homme traqué. Il est un gibier que l’on chasse, un ennemi public que l’on veut mettre hors d’état de nuire. Socialement enfin, le hors-la-loi est souvent un marginal, un déraciné, soit à cause de ses origines, soit par suite des circonstances, soit par une psychologie de révolté» (B. Oudin. Le crime et l’argent, Paris, Laffont/Tchou, 1975, p. 159).

On a cherché, chez Robin Hood, des raisons sociales et politiques - ou on lui en a inventé, comme le personnage est déjà plus qu’incertain -, dans la rivalité entre les barons anglais et le roi Jean-sans-Terre. Le médiéviste Jacques Le Goff nous apprend que la plus ancienne mention de Robin Hood se retrouve «dans le célèbre poème Piers Plowman (Pierre le Laboureur) élaboré entre 1360 et 1390 par William Landland. Robin des Bois y est cité comme un héros de ballade populaire, même si nous ne possédons de textes de ballades dédiées à Robin Hood qu’aux XVe et XVIe siècles. Robin des Bois n’apparaît donc dans l’iconographie des miniatures médiévales que très tardivement. On a replacé son apparition dans l’histoire sociale de l’Angleterre au XIIIe et surtout à la fin du XIVe siècle, en écho aux révoltes populaires et aux conflits religieux des années 1380. Robin Hood est le défenseur des humbles et des pauvres, c’est l’homme de la forêt, c’est l’homme d’une bande. Il est toujours flanqué d’un fidèle compagnon (Little John) et d’un moine truculent (frère Tuck). Le romantisme lui adjoindra une tendre amie, Maid Marian. Robin des Bois a un ennemi qui représente le pouvoir politique et social, impitoyable et antipopulaire, le shérif de Nottingham. Il vit et agit le plus souvent dans la forêt de Sherwood dans le Nottinghamshire. Signe populaire qui a contribué à assurer son image mythique, c’est un archer. Il a donc cet accessoire emblématique, l’arc, qui l’oppose au chevalier noble à cheval, muni de la lance et de l’épée. C’est un personnage ambigu comme tous les héros du Moyen Âge, entre justice et rapine, droit et illégalité, révolte et service, entre la forêt et la cour. Avec sa troupe où l’on remarque un clerc populaire et protestataire, il dérobe aux riches pour habiller et nourrir les pauvres, il vient au secours des désarmés et des impuissants attaqués par les chevaliers en chemin» (J. Le Goff. Héros et merveilles du Moyen Âge, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, # H403, 2008, pp. 218-219). C’est à partir des romans historiques de Walter Scott (Ivanhoé, 1819) que la légende de Robin Hood revient dans la conscience collective. Elle se généralise avec Alexandre Dumas en France, puis avec les bandes dessinées et le cinéma au XXe siècle. Le hors-la-loi au grand cœur, qui vole les riches pour donner aux pauvres devient une imagerie populaire qui traversera les structures de modes de production. De la féodalité à la bourgeoisie libérale, sa fonction ne change jamais. Tous ses descendants porteront les mêmes insignes : le hors-la-loi qu’il soit ou non d’origine populaire, est toujours du côté des moins nantis. Chef d’une bande armée, il devient un épigone de la révolte sociale. S’il n’est plus muni d’un arc et des flèches, il a son sabre, son pistolet, des gadgets électroniques pour neutraliser ses adversaires. Il finit toujours par déchaîner la rage des autorités qui, à se faire flouer, vont lui mener une chasse à l’homme assez rares pour les tueurs pathologiques. S’en prendre aux biens de la bourgeoisie est plus criminel que s’en prendre à la vie des individus.

Les hors-la-loi ne sont pas moins des tueurs que les «criminels de l’ombre». Au-delà des personnalités légendaires, il faut noter que les célèbres Grandes Compagnies, des mercenaires employés par les armées durant la Guerre de Cent Ans, vivaient de rapines et de massacres lorsque les trêves survenaient et qu’ils n’étaient plus payés par leur employeur, le roi de France. Des épisodes de banditisme du genre accompagnèrent ou suivirent la Guerre de Trente Ans, deux siècles plus tard. Les guerres - toutes les guerres - engendrent des bandes d'errants, de détrousseurs, de pirateries et d’effractions de domicile. Et la violence des temps de guerre marque de même l’action de ces hors-la-loi qui, vous l’aurez compris, n’avaient rien de la générosité du modèle de Robin Hood.

L’activité du hors-les-loi est devenu essentiellement «le brigandage». Le médiéviste Frantz Funck-Brentano a retracé l’étymologie du mot brigand : «Leur nom vient d’un mot de basse latinité, briga, qui signifiait à la fois : “réunion, association, conjuration” et “lutte, rixe, combat”» (F. Funck-Brentano. Les Brigands, Paris, Tallandier, 1978). Dès le XIIe siècle, ils apparaissent un peu partout. En Europe, sous l’Ancien Régime, les brigands en sont venus à prendre une importance fantasmatique qui s’est perpétuée au cours des siècles suivants. Cartouche et Mandrin ont fait l’objet de plusieurs films. Au XIXe siècle, ils sont surtout devenus des bandits dont le célèbre Fantomas est la caricature littéraire la plus connue. Enfin, le XXe siècle américain les a classifiés comme gangsters, homme des gangs. Contrairement à certains cas spécifiques ou littéraires, tous ces brigands ne viennent pas de milieux aisés. Bien au contraire, ils appartiennent davantage à la mendicité des cours des miracles des XVIe-XVIIIe siècles. Au XIXe siècle, ils sont issus surtout du vagabondage, de la grande migration des campagnes vers les villes, à la conquête de l’Ouest américain par exemple. Enfin, au XXe siècle, ce sont des asociaux qui, lorsqu’ils n’appartiennent pas à une «famille» maffieuse dont ils perpétuent les vieilles relations hiérarchiques féodales, se lient à des groupes anarchisants avec ou sans objectifs «politiques» (de la bande à Bonnot aux Hell’s Angels).

Louis-Dominique Cartouche (1693-1721), est né à Paris d’un ancien mercenaire allemand devenu tonnelier en vin, donc fils de bourgeois. Inscrit chez les Jésuites au collège de Clermont, il est vite chassé pour ses turpitudes. Il commence alors à chaparder et à confronter d’insolence ses victimes. Il s’associe à une cour de bohémiens où il devient lecteur de tarots. Après les dernières guerres du règne de Louis XIV, Paris entre avec ferveur dans l’ère de la Régence de Philippe d’Orléans, tuteur de l’héritier encore mineur, Louis XV. C’est dans cette atmosphère de dépravation que Cartouche forme sa bande : «Autour de lui se trouvent déjà les plus fameux de ses “officiers”, tels que Saint-Étienne, qui lui succédera lorsqu’il aura été pris, Gruthus Duchâtelet, qui sera son Judas, Balagny, dit “le Capucin”, un gai compagnon, un peu plus jeune que lui. Roùy, dit “le chevalier le Craqueur”, sans compter quelques seigneurs de moindre importance connus sous les sobriquets de Bourguignon, Parisien, le Beau-Parisien, Limousin, Provençal, le Suisse, le Gros-Picard, Bourbonnais, Lyonnais, le Petit-Breton, Flamand, la Tête-de-Mouton, Patapon, La Marmotte, Petit-Pierrot, Pierrot le Bossu, Va-de-bon-cœur, le Peintre, la Plume, Belle Humeur, la Lancette, Bel-à-voir, la Porte Saint-Jacques, Gâtelard, le Matineux, Éveille-Chien, Bras-de-Fer, Gueule Noire, Jambe d’Échalas, la Douceur, l’Exécrable… Nous en passons et, peut-être des meilleurs» (P. Guillemot. Histoire du banditisme, t. 1 : Cartouche, Mandrin, La Bande à Bonnot, Les bandits du Far-West, Genève, Éditions Famot, 1974, p. 29). Tous ces noms sont évidement dignes de la Cour des Miracles parisienne. Ils chapardent, coupent les bourses des bourgeois, font les poches. L’habileté de Cartouche est sans pareille. Doté d’une belle figure, pas très grands, il se faufile dans les rues et enseignent à ses brigands comment exécuter les tours les plus incroyables. Au départ, il se refuse à l’usage de la brutalité, mais la progression des chasses à l’homme le confronte à la violence. L’affaire de la rue Quicampoix, c’est-à-dire la bourse de Law où se transigent des spéculations sur les richesses de la Louisiane offre une occasion merveilleuse pour la bande de Cartouche.

«Car le spectacle, en vérité, vaut le déplacement. Une foule énorme se presse, des files de carrosses embouteillent les alentours et, dans la rumeur, on entend des cris : “Huit mille! Dix mille! Douze mille!” L’affaire, pour la bande de Cartouche, c’est que tous ces gens se serrent les uns contre les autres, portant sur eux leur trésor. On imagine quel régal ce peut être pour les pick-
pockets et les voleurs à la tire. Barthélémy Maurice philosophe d’ailleurs à ce propos : “Que les contemporains aient ou non rendu justice au système de Law, Cartouche et sa bande lui eussent volontiers érigé une statue au milieu de la rue Quincampoix, quitte à rétrécir d’autant cette rue déjà trop étroite. Les voleurs ne sont pas partisans des voies publiques trop droites ou trop larges”. Durant les fiévreuses spéculations nées du système de Law, Cartouche et les siens ne manquent pas un jour de se rendre rue Quincampoix, de se mêler à la foule. On travaille également au rasoir, au bistouri pour couper délicatement la veste d’un spéculateur. Aussitôt le portefeuille dans la main du voleur, il la quitte, car une véritable chaîne de filous est organisée, pour passer le butin de main en main jusqu’à ce qu’il soit en lieu sûr. La victime vient-elle à s’apercevoir du larcin? Elle peut toujours crier au guet : son bien ne se trouve entre les mains d’aucun de ses proches voisins. On travaille aussi sur information. Lorsqu’un grand seigneur vient réaliser une fructueuse opération, il est suivi jusqu’à son domicile par des indicateurs et, dans la nuit qui suit, il peut être assuré de recevoir une visite. C’est le cas de lord Dermott, un riche Anglais venu de Londres pour accroître encore ses richesses. Les cam-
brioleurs qui s’intro-
duisent dans son appar-
tement y volent pour 1 300 000 livres d’actions de la Nouvelle Compagnie des Indes, de la Compagnie du Mississippi, de la Ferme des Tabacs. Une fortune! Lorsque le système de Law s’écroule, les Cartouchiens sont les premiers à en porter le deuil. D’autant qu’avec leur propre système économique, ils n’ont pas pris la précaution élémentaire de transformer leur butin en immeubles ou en or» (P. Guillemot. ibid. pp. 39-40). Si l’on en croit les gravures tracées par Hogarth, de l’autre côté de la Manche, les rues londoniennes ne sont guère plus sécuritaires que celles de Paris! Cette activité débridée de la bande de Cartouche crée une légende qui fait rêver bien des cœurs pré-romantiques, mais suscite la colère des forces policières. Il est difficile de distinguer ce qui relève de la pure légende des réels faits d’armes de Cartouche. Quoi qu’il en soit, passer le temps du vol à la tir, la bande s’enfonce dans des crimes violents et sordides. Comme plus tard Mesrine, Cartouche tue.

«Ce n’est plus un homme, maintenant, qui hante les rues de Paris. C’est un véritable fauve. Refusant de considérer ses propres fautes, Cartouche voit des traitres partout, et s’estime vendu. Alors qu’il est seul responsable du désastre de la rue du Bac [un coup fourré] , il cherche un bouc émissaire. Ses soupçons finissent par se porter sur un soldat des Gardes-Françaises du nom de Jacques Lefebvre, qui appartient à la bande. Cartouche décide sa mort et c’est aussi absurde, aussi odieux, que la condamnation qu’il a prononcée contre son cousin germain Tanton. Une parodie de procès se déroule dans un terrain vague, derrière les Chartreux. L’accusé n’a aucune chance. Aussitôt prononcée, la sentence est exécutée. Louis-Dominique porte le premier coup d’épée, puis chacun des membres du “tribunal” l’imite et Gruthus Duchâtelet, le plus sanguinaire de la bande, se lave avec délectation les mains dans le sang du malheureux soldat. Le crime est particulièrement horrible, si l’on en croit le journal de Barbier qui écrit : “Il a été fait, voici deux ou trois jours, un meurtre effroyable derrière les Chartreux. On a trouvé un homme avec les parties coupées, qu’on lui avait mises dans la bouche, le nez coupé, le cou coupé, le ventre ouvert, dont toutes les entrailles sortaient» (P. Guillemot. ibid. p. 66). À la légende rose succède l’horreur. Cartouche est arrêté et emprisonné une première fois, puis s’évade. Mais contrairement à Mesrine, sa cavale sera de courte durée. Vendu par son lieutenant, le «sanguinaire» Gruthus Duchâtelet, Cartouche est soumis à la torture, condamné et exécuté. L’affaire n’en finit pas là.  «Au cours des quatre années qui suivent, trois cent soixante-six personnes sont condamnés à diverses peines, des galères à la roue, à la suite des enquêtes déclenchées par les ultimes révélations de Cartouche» (P. Guillemot. ibid. p. 66). Lorsque Cartouche eut les os rompus sur la roue, il avait tout juste 28 ans.

Louis Mandrin (1725-1755) se livrait surtout à la contrebande. En lui, on retrouve le modèle type déjà esquissé par Robin Hood. «Louis Mandrin manifestait une telle prestance qu’on eût dit un général : la Gazette de Hollande du 27 décembre 1754 en fit d’ailleurs le portrait suivant : “Il est assez beau de visage, grand, bien fait, fort, robuste et agile. À ses qualités de corps, il joint un esprit vif et pénétrant, des manières aisées et polies. Il est prompt à venger une offense. D’une hardiesse et d’une intrépidité à toute épreuve, d’un sang-froid et d’une présence d’esprit admirables devant le danger. Patient et laborieux à l’excès, son courage lui fait tout entreprendre, tout supporter pour satisfaire son ambition”». Ceci est un véritable panégyrique. Ce qui est beaucoup plus important, c’est que l’activité du contrebandier est réglée comme une campagne militaire. Mandrin sait de même assurer ses arrières : «Il disposait à Genève, chez deux commerçants français, les frères Divernois de dépôts d’armes et de magasins. En Savoie, à Favergues, l’aubergiste Duport, comme tant d’autres, recelait des armes. Enfin, les “mandrins”, comme l’opinion publique ne tarda pas à les appeler, bénéficiaient de la sympathie des populations, voire de leur complicité» (F. Martineau. Fripons, gueux et loubards, Paris, J.-C. Lattès, 1986, p. 346). On comprend que lorsque Mandrin se mettait en marche dans les territoires du sud-est de la France, il défiait les lois de l’impôt et des taxations. Sans le savoir, le brigandage de Mandrin traçait la voie aux principes de l’économie du libre-marché! L’administration de la ferme générale, chargée de percevoir les impôts au roi, réclama des mesures d’urgence pour poursuivre et capturer Mandrin. «Le gouvernement français décida donc d’agir par traîtrise. Grâce à un espion, de La Morlière apprit le 10 mai 1755 que Mandrin devait passer la nuit au château de Rochefort, en Savoie, non loin de la frontière. Aussitôt, une expédition fut mise sur pied et, la nuit suivante, une troupe de cinq cents hommes, franchissant la frontière au mépris des conventions internationales, captura le contrebandier». Jugé, condamné et exécuté, Mandrin avait à peine 30 ans.
La Révolution attira sa propre bande de hors-la-loi, celle dite des Chauffeurs. Bien qu’ayant des racines fort anciennes, c’est après la Révolution, sous la période du Directoire surtout, qu’elles se firent connaître. Durant une période d’inflation et de mauvaises récoltes, il y eut des bandes de Chauffeurs un peu partout sur le territoire français. La parti-cularité de ceux-ci étaient de torturer leurs victimes en leur flambant la plante des pieds pour obtenir la livraison de leurs cassettes d’argent. Funck-Brentano écrit à ce sujet : «Les chauffeurs avaient des repaires dans les forêts, retraites connues d’eux seuls, mais qui n’étaient pour eux que des lieux de refuge, des abris momentanés : c’est là qu’ils se retiraient après une expédition, pour le partage du butin; là qu’ils laissaient leurs blessés aux soins des chirurgiens de la bande; là qu’ils avaient leurs dépôts d’armes. En temps ordinaire, ils vivaient au grand jour, mêlés au monde. Contrairement d’ailleurs à l’opinion généralement répandue, les sociétés de chauffeurs ne comprenaient presque exclusivement que des gens de la classe populaire : c’étaient des marchands forains, des cabaretiers, des valets de ferme, des bûcherons, un gendarme qui tient un estaminet, un marchand de peaux de lapin, des compagnons maçons et des charpentiers, un maréchal-ferrant; exceptionnellement, nous y trouvons un huissier qui occupait dans la commune de Rugles une situation en vue, un avocat de village et quelques jacobins de canton» (F. Funck-Brentano. op. cit. p. 228). La plus célèbre des bandes est celle dite d’Orgères, dirigée par Beau François, autre chef de bandes héritier de Cartouche. Une place à part doit être laissée à Schinderhannes, bandit du Rhin qui exerça surtout son brigandage sur le territoire français. Né en 1783, son nom véritable était Jean Bückler. Schinderhannes étant son surnom qui signifie «Jean l’Écorcheur». Jeunesse instable, il fut apprenti chez l’écrocheur Nagel chez qui il commença à dérober des peaux de moutons. Pris sur le fait, le maire de Kirn le fit fouetter publiquement. «Ce châtiment, en l’humiliant, lui mit au cœur une rage violente : on peut dire que, de ce jour, la résolution qui devait décider de sa vie entière était prise» (F. Funck-Brentano. ibid. p. 255). De la peau, il passa aux moutons eux-mêmes.

Le scénario habituel se répéta. Parti se réfugier en forêt, Schinderhannes se constitua une bande. Arrêté à plusieurs reprises, il parvint toujours à s’évader. N’aimant pas son surnom, il le changea pour Johannes durch den Wald, Jean à travers les Bois. La Consulat envoya contre lui Jean Bon Saint-André l'ex-membre du Comité de Salut Public,  l'unws des plus capables. «Son arrestation avait été opérée sur territoire allemand. Le 16 juin 1802, il fut livré aux autorités françaises à Mayence. Fidèlement, Julie Bläsius [sa femme] l’avait suivi. L’instruction du procès dura du 19 juin 1802 au 18 mars 1803 : les débats commencèrent le 24 octobre. On avait élevé contre Schinderhannes cinquante-trois chefs d’accusation; mais aucun assassinat ne put lui être directement attribué, ni même imputé aux ordres qu’il aurait donnés. Une foule immense se pressait dans la salle d’audience. Avec beaucoup de courage et de présence d’esprit le brigand déployait ses qualités séductrices : sa gaieté, sa vivacité. Il toucha par ses sentiments de piété filiale, qui étaient sincères, et par le tendre attachement dont il faisait preuve à l’égard de sa femme. Il fut condamné à mort, ainsi que dix-neuf de ses complices, par sentence du 20 novembre 1803» (F. Funck-Brentano. ibid. p. 259). Schinderhannes fut guillotiné avec dix-neuf de ses complices. Du despotisme d’Ancien Régime à la justice révolutionnaire, les brigands n’avaient pas obtenu davantage cette justice prônée par le traité de Beccaria sur la proportionnalité des délits et des peines, tant les crimes contre la propriété restaient toujours aussi sacrilèges dans la mentalité bourgeoise. À la même époque, en Italie, sévissait Michele Pezza, dit «Fra Diavolo». Pezza prit la tête d’un maquis contre l’occupation de Naples par Bonaparte. Financé par la reine Marie-Caroline, son maquis ressemblait aux Chouans, tant le brigandage et la résistance contre-révolutionnaire se confondaient. Trahi lui aussi, il fut jugé et pendu en 1806.


Chaque pays européen eut son hors-la-loi bien-aimé. En Russie, on trouve régulièrement des formes de banditisme où la politique se mêle au brigandage. Les chefs de bandes n’hésitent pas à organiser des mouvements populaires, voire dans le but de se faire reconnaître comme tsar. Stenka Razin (1630-1671), chef cosaque, mena un soulèvement réprimé dans le sang. Il inspira ainsi le futur Pougatchev sous Catherine II.  Sur les territoires de l’Europe de l’est, occupé par les trois grands empires : Prusse, Autriche, Russie, le banditisme social se répandit entre les «fureurs paysannes» et le brigandage de grand chemin.

Nous devons à Eric J. Hobsbawm la notion de «banditisme social» qu’il initie dans son essai Les primitifs de la révolte dans l’Europe moderne (1959), et complète dans son bref essai, Les bandits (1969). Pour l’historien marxiste, «le banditisme est une forme primitive de protestation sociale organisée; sans doute la plus primitive que nous connaissons» (E. J. Hobsbawm. Les primitifs de la révolte dans l’Europe moderne, Paris, Fayard, Col. L’histoire sans frontières, 1963, p. 27). Robin des Bois en Angleterre, Janosik en Pologne et en Slovaquie, Diego Corrientes en Andalousie, apparaissent à ses yeux comme des personnages réels mais transfigurés. «En échange, le bandit lui-même s’efforce de se montrer égal à cette image, même lorsqu’il n’a pas conscience d’être un révolté social». Ce manque de conscience de soi conduit souvent le bandit à «passer d’une catégorie dans une autre, le voleur ou le contrebandier “noble” peut devenir “bandolero” sous la protection du tyran local, le “cacique”. La rébellion individuelle est en soi un phénomène socialement neutre, et de ce fait reflète bien les divisions et les luttes internes de la société» (E. J. Hobsbawm. op. cit. 1963, p. 27).

Déjà avec Cartouche et Mandrin, nous avons vu que l’éthique du bandit est d’apparaître respectable aux yeux de la société, s’accréditer d’une mythologie qui épate le bourgeois. En retour «la population aide rarement les autorités à capturer le bandit populaire. Au contraire elle le protège» et c’est par trahison qu’il finit par tomber sous les griffes des autorités. Et «la police, pour cacher son impuissance, s’attribue les mérites de la mort ou de la capture du bandit : les policiers tirent sur le cadavre de Nicolas Chouhaj pour pouvoir revendiquer l’honneur de l’avoir tué, comme ils tirèrent, s’il faut en croire Gavin Maxwell, sur le cadavre de Giuliano. L’usage est tellement répandu qu’il a même inspiré un proverbe Corse : “Tué après sa mort par la police comme un bandit”. Les paysans de jadis n’hésitaient pas à croire à l’invincibilité du hors-la-loi, aussi ce dernier suscitait-il des émules.

Le bandit social, pour Hobsbawm, est un homme qui «devient bandit en se livrant à des actes qui ne sont pas considérés comme criminels au regard des usages locaux, mais qui le sont par les autorités locales et par l’État» (E. J. Hobsbawm. ibid. p. 29). Ils émergent de conflits locaux, de vendettas, de maquis résistants, et toujours ils veillent à leur réputation d’«honorabilité». On l’a vu avec Cartouche, dès qu’il devient meurtrier de ses semblables, il passe du brigand au grand cœur à terroriste meurtrier. Le hors-la-loi est célibataire, mais parfois, comme Cartouche encore, il est marié. Ses cibles potentiels sont les ennemis des pauvres, d’où le penchant naturel qui unit pauvreté et brigandage. «À leur façon les brigands dans leurs haillons de paysan ou dans leurs brillants costumes étaient les vengeurs et les champions du peuple. Certes ils étaient des hommes perdus mais on ne peut leur dénier l’amour de la liberté et de la justice. De ce fait, les victimes habituelles du bandit sont les ennemis du pauvre. Certains groupes ou personnes font traditionnellement l’objet d’une haine particulière chez les bandits : les hommes de loi (Robin des Bois et Dick Turpin), les prélats et les moines paresseux (Robin des Bois et Angiolillo), les usuriers et les spéculateurs (Angiolillo et Schinderhannes), les étrangers et tous ceux qui viennent troubler la vie du paysan. Dans les sociétés pré-industrielles et pré-politiques le souverain, qui n’est pas assez proche et qui incarne la justice, leur sert rarement de cible. La légende montre souvent le roi pourchassant le bandit puis, incapable de le capturer, l’invitant à la cour pour faire la paix, reconnaissant ainsi qu’au fond son objectif et celui du roi sont identiques : la justice. Il en fut ainsi avec Robin des Bois et Oleksa Dovbuch» (E. J. Hobsbawm. ibid. p. 35).

On comprend que dans les sociétés paysannes, soumises aux aléas des climats et des régimes despotiques, le banditisme ait une dimension sociale, mais le rayonnement de son action restait relativement modeste. Au contraire, il devenait même un obstacle à la prise de conscience de l’état des paysans. Hobsbawm y voit là «la tragédie du bandit social». «La société paysanne le suscite et fait appel à lui lorsqu’elle a besoin d’un protecteur, mais c’est justement en de tels moments qu’il est incapable de l’aider. Car le banditisme social n’est qu’une protestation timide, non révolutionnaire. Il proteste non contre le fait que les paysans sont pauvres et opprimés mais contre le fait qu’ils sont parfois excessivement pauvres et exces-
sivement opprimés. Personne ne s’attend à voir les bandits-
héros créer un monde égalitaire. Ils peuvent seulement redresser des torts et prouver que parfois l’oppression peut être retournée contre l’oppresseur. Encore moins pourraient-ils comprendre pourquoi…» (E. J. Hobsbawm. ibid. p. 37). Ailleurs, le même historien précise : «Quel rôle les bandits jouent-ils, à supposer qu’ils en jouent un, dans ces transformations de la société? En tant qu’individus, ce sont moins des rebelles politiques ou sociaux - ne parlons pas de révolutionnaires - que des paysans qui refusent de se soumettre et qui, ce faisant, se distinguent de la masse, ou même tout simplement des hommes qui, exclus de la carrière qu’ils suivaient normalement, sont contraints de vivre hors la loi et dans le “crime”. En tant
Pieter Snayers. Voyageurs attaqués par des brigands, XVIIe siècle.
que groupe, ce sont, au maxi-
mum, des symp-
tômes de crise et de tension au sein de leur société, symptômes de famine, de peste, de guerre, ou de tout ce qui bouleverse cette société. Le banditisme lui-même n’est donc pas un programme pour la société paysanne [il ne le sera pas non plus pour la société urbaine j.-p. c.], mais un moyen individuel d’y échapper dans des circonstances particulières. Les bandits se distinguent en ce sens qu’ils refusent d’être soumis en tant qu’individus, mais, cela mis à part, ils n’ont pas d’autres idées que celles de la paysannerie (ou de la fraction de la paysannerie) dont ils font partie. Ce sont des activistes et non des idéologues ou des prophètes dont on pourrait attendre des visions nouvelles ou des plans d’organisation sociale et politique. Ce sont des leaders, dans la mesure où leur courage et leur assurance, auxquels s’ajoutent souvent une forte personnalité et des talents militaires, peuvent les disposer à jouer ce rôle. Mais, même quand ils le tiennent, leur fonction consiste à ouvrir la voie, et non à la découvrir. […] Le “programme” des bandits, dans la mesure où ils en ont, consiste à maintenir ou à rétablir l’ordre traditionnel des choses “comme elles doivent être” (c’est-à-dire, dans les sociétés traditionnelles, comme on croit qu’elles ont été dans un passé réel ou mythique). Les bandits redressent les torts et corrigent ou vengent les injustices selon des critères généraux de justice et d’honnêteté dans les rapports entre les hommes en général, et tout particulièrement entre les riches et les pauvres, les forts et les faibles. C’est là une ambition modeste, car ils laissent les riches exploiter les pauvres (sauf si leurs pratiques ne relèvent pas de ce qui est traditionnellement reconnu comme “l’honnêteté”), et les forts opprimer les faibles (à condition qu’ils restent dans les limites de ce qui est défini comme équitable, et qu’ils respectent leurs devoirs sociaux et moraux). Ils ne demandent pas la suppression des seigneurs, ou même l’abolition du droit de cuissage. Ils exigent simplement que les seigneurs, quand ils l’exercent, n’essaient pas de se soustraire à l’obligation de donner une éducation à leurs bâtards”. En ce sens les bandits sociaux ne sont pas des révolutionnaires, mais des réformistes» (E. J. Hobsbawm. Les Bandits, Paris, Maspéro, Col. P.B.M. # 101, 1972, pp. 16 à 18). De là à dire que le réformisme est un banditisme institutionnalisé par et pourles intérêts bourgeois, il n'est qu'un pas.

Le banditisme social peut s’amalgamer à toutes sortes de causes. Le brigandage reste sa constante, sa structure nécessaire. Les conditions sociales, économiques, culturelles vont donner des formes dissemblables selon l’endroit dont l’on parle. Prenons le cas de Juraj Jánošík (1688-1713), héros slovaque et polonais, à la fois défenseur des pauvres et luttant contre l’oppression des Autrichiens. En lutte contre les occupants habsbourgs, il se joint à la bande de Thomas Uhorcik en 1711. Il reprend à son compte la légende de Robin Hood, volant l’argent des riches pour le redistribuer aux pauvres. On le dit épris de justice et doté d’une force surnaturelle. Ici plus que jamais la magie se mêle à la réalité. Trahi, arrêté, jugé, condamné, il est pendu en 1713. De là naîtra une légende de libérateur. Liberté nationale et liberté sociale, Jánošík devient l’objet d'un culte patriotique, de récits, de pièces de théâtre, de films et même d’une série télé qui passait jusque sur les ondes canadiennes vers 1973. Jánošík correspond en tous points à la définition du banditisme social donnée plus haut par Hobsbawm. C'est là une fabrication toute européenne, mais si nous faisons un saut de l'autre côté de l'Atlantique, ce sont de toutes autres formes de banditisme que nous retrouverons.

Quel banditisme n’a pas autant émerveillé le roman de gare (Hitler en était friand), les récits du Far-West et le cinéma depuis sa naissance, sinon que les légendes de Jesse James, de Billy the Kid, des frères Dalton, et plus tard, de Dillinger, de Ma Barker et de Bonnie & Clyde? Jusqu’à quel point la définition du banditisme-social peut-elle s’adresser à eux?

Le gang des frères James est sans doute celui qui rappelle le plus les bandes de Cartouche et de Mandrin. Fils d’un pasteur sudiste émigré dans l’ouest, leur carrière commence aux lendemains de la Guerre de Sécession. C’est l’époque où William Quantrill fut le plus célèbre et aussi le plus féroce des pilleurs du Kansas nordiste voisin. Son exploit le plus sinistre fut l’assaut qu’il livra à la tête de 200 cavaliers, le 21 août 1863, contre la petite ville de Lawrence, au Kansas. Cent quarante-deux habitants, hommes, femmes et enfants y furent massacrés. La défaite de 1865 ne pacifia pas Quantrill que rejoignirent les frères James. La mort de Quantrill dans un échauffourée la même année, donna mains libres aux frères James. Aux deux frères, s’adjoignirent les trois frères Cole, Jim et John Younger, cousins des James et une dizaine d’autres comparses. Le 14 février 1866, l'assaut livré à la banque de Liberty au Missouri inaugura la carrière du gang. L’affaire se soldat par un riche butin de 15,000 dollars et un mort. Commence alors une série d’attaques à main armée de banques, de diligences et même de trains, mais aussi une chasse à l’homme impitoyable. Au cours des années, le succès des James Boys est formidable. «Tout cela ne peut s’expliquer que par de nombreuses complicités ou amitiés. Si, pour les uns, les James boys sont des gibiers de potence, ils sont pour les autres des “soldats perdus” de la cause confédérée, dignes de toutes les indulgences. Banques et compagnies de chemin de fer espèrent si peu obtenir la condamnation des frères James au Missouri qu’ils préfèrent recourir à l’agence privée Pinkerton» (B. Oudin. op. cit. p. 181). Ce qui ne fera qu’ensanglanter encore plus les plaines de l’ouest. Jusqu’en 1882, c’est-à-dire pendant treize ans, le gang James aura ainsi terrorisé les petites villes du Middle West américain, annonçant ce que seront les coups de forces des frère Barker et de Bonnie & Clyde un demi siècle plus tard. Jesse James sera abattu par Robert Ford. Profitant que James avait le dos tourné, accaparé par un tableau poussiéreux,  Robert Ford l'exécuta d'une balle derrière l'oreille. Sur sa tombe fut gravée l'inscription : «Assassiné par un lâche dont le nom n'est pas digne de figurer ici». Ce coup de Jarnac accentua la légende de Jesse James, bandit au grand cœur, tandis qu’elle causera une méprisante réprobation envers Ford, obligé de s’exiler comme le Juif errant, jusqu’à ce qu’il se fasse abattre, à son tour, dix ans plus tard.


En Australie, autre terre où éleveurs de moutons, chercheurs d’or et bandits de la Frontière se rencontrent, il y a Ned Kelly. Fils d’un immigré irlandais établi dans le Nord-Est de l’État des New South Wales, Kelly est d'abord voleur de chevaux. Des policiers l’accusent d’en avoir voulu à leur vie. Sa haine des policiers devient telle qu’il en tue trois en octobre 1878. Puis, fidèle à la tradition, il se forge une bande et dévalise des banques. Il enlève des otages et les sermonne sur les causes de son asocialité. Les «bush» lui servent de retraite lors des poursuites. Sa caractéristique personnelle : cette armure qu’il s’est confectionnée pour échapper aux poursuivants : une cuirasse, un casque de forme cylindrique lui recouvrant entièrement le visage, le tout allié à un pantalon et à une redingote. «Cette tenue pour le moins insolite joignait l’armure du chevalier médiéval aux attributs d’un bourgeois du XIXe siècle» (B. Oudin. op. cit. p. 186). Capturé, jugé et condamné, Ned Kelly fut pendu le 11 novembre 1880, ce qui en fait un parfait contemporain de Jesse James. Le peintre australien Sidney Nolan en a fait le modèle de nombreux tableaux.

L’autre brigand légendaire de l’Ouest américain demeure sans doute William Henry Bonney dit Billy the Kid (1859-1881). C’est dans le comté de Lincoln, au Nouveau-Mexique, que se déroule la carrière du jeune brigand qui, dès l’adolescence, commet ses premiers meurtres. Affaire de famille, il tue un forgeron brutal qui a insulté sa mère. Bonney doit quitter Silver City où il résidait. Pris dans une histoire de «libre concurrence» entre des éleveurs, Billy commence par venger son protecteur assassiné par ses adversaires. S’engage ainsi une série de meurtres que les représentants de la loi ne parviennent à maîtriser. Puis Billy the Kid glisse lentement vers le vol de bétail. Un de ses anciens complices, Pat Garett est engagé comme shérif et chargé de le pourchasser. Garett finira par le tuer à l’âge de 22 ans, ayant 22 coches sur la crosse de son arme, une pour chaque homme tué. De Jánošík à Billy the Kid, la constante demeure le contexte social du bandit. Pas de Jánošík sans l’oppression des Habsbourg d’Autriche; pas de frères James sans guerre civile américaine, pas de Billy the Kid sans concurrence féroce entre éleveurs. Mais la légende de Jánošík est autrement plus nationale et sociale que celle des héros de l’Ouest américain, qui finissent par devenir de simples voleurs. C'est en voulant dépoussiérer un cadre que le bandit-devenu-petit-bourgeois établi, Jesse James, est assassiné par traitrise. Si les frères James bénéficient de la sympathie des pro-sudistes, Billy the Kid est un tueur proche de la psycho-pathie; il n'hésite pas à recourir à l’assas-
sinat pur et froid. Les autres «héros» de l’ouest, margi-
naux, hors-la-loi opèrent dans une Frontière où ne règnent aucun tribunal, aucune force policière dignes de ce nom; l'endroit génère par lui-même ce banditisme qui n’a plus rien de social. Ce sont des fortunes en émergence. Lorsque le contexte de l’après-guerre de 1919 puis de la crise de 1929 donnera aux gangs maffieux de Chicago, aux bandits de Middle West, à Dillinger et aux Bonnie & Clyde, l’occasion d’échanger leurs chevaux pour les puissantes et rutilantes automobiles, le contexte, voire le décor n’auront qu’à peine changé du temps des James et de Billy the Kid. Le banditisme social est définitivement passé de mode en Amérique du Nord.

Mais il n'en va pas nécessairement de même en Amérique latine. Dans ces pays où la disparité raciale et sociale érige de grands écarts entre les riches et les pauvres, l'excès d'oppression appelle périodiquement à des révoltes dont le banditisme est une forme d'expression. La Révolution mexicaine de 1910 a fait connaître deux leaders du mouvement paysan, l'un au nord, Pancho Villa (1878-1923) et l'autre dans le sud, Emiliano Zapata (1879-1919). Avant d'être général d'armée de la révolution contre le gouvernement Porfirio Diaz, Pancho Villa avait vécu de banditisme. Il s'était finalement organisé une bande à partir de laquelle il put former une véritable armée à la disposition du président Madero. Prompt à profiter de toutes les situations, il établit un véritable petit royaume dans le nord du Mexique, n'hésitant pas à envahir le territoire américain et piller la ville de Columbus, au Nouveau-Mexique, en 1916, ayant reçu des subsides du Kaiser Guillaume II pour semer le trouble à la frontière américano-mexicaine. Cela dut jouer, en 1920, lorsque le président Obregón le fit assassiner dans la villa qu'il lui avait offerte pour qu'il cesse de s'impliquer dans la révolution. Tout autre homme était Emiliano Zapata. Contrairement à Villa, c'était un petit entrepreneur ayant un succès marqué dans le transport de matériaux, occupation qu'il partageait avec le travail sur ses terres. Cet homme prospère, raffolant des beaux vêtements, entouré d'un véritable harem, décida toutefois de rejoindre les paysans du sud du Mexique en révolte contre le régime. Entouré d'idéologues formés à l'école de Herzen et autres révolutionnaires européens, Zapata misait sur un plan de réformes agraires qu'il énonça dans le célèbre Plan d'Ayala en vue de nationaliser les terres expropriées. Nous n'y observons aucune référence, aucun appel à l'internationalisme révolutionnaire, mais plutôt un retour au passé colonial et préhispanique rêvé comme un âge d'or. Quoi qu'il en soit, Villa ne souscrivit pas au plan d'Ayala mais se rallia à Zapata dans sa lutte contre le président Huerta qu'ils parvinrent à déloger. Opposé à Carranza, Zapata avait le soutien des paysans de son État de Morelos et une armée de 28 000 hommes. Ce n'était pas suffisant pour tenir tête aux factions bourgeoises et de propriétaires fonciers de Mexico, d'où l'alliance opportune qu'il prit avec Villa. Malheureusement, grâce à une traitrise, Zapata fut attiré dans un piège et tué à bout portant. Dans le cas de Zapata, il n'est donc pas question de parler de brigandage, mais ce bourgeois, converti à la cause paysanne, a reçu les oripeaux de la légende qui, ordinairement, s'attachent aux hors-la-loi, ce qu'il était par rapport aux différents gouvernements qui se succédèrent à Mexico durant la révolution. Villa, par contre, appartenait à cette tradition de banditisme. Entre ses intérêts personnels et ceux des paysans mexicains, il s'en tenait avant tout à ce qui rapportait à ses biens, à sa réputation et à sa vanité.

Les véritables authentiques bandits d'honneur qui parvinrent à se maintenir durant le premier XXe siècle, sont les Cangaceiros du Brésil. Eux aussi appartiennent à la tradition des bandits sociaux définis par Hobsbawm. Pour leur historienne, Maria Isaura Pereira de Queiroz, les Cangaceiros sont nés de la «civilisation du cuir», dans les plateaux arides du nord-est brésilien. «C'est vers 1870 qu'on voit apparaître des bandes orga-
nisées, rassem-
blées par un chef de famille pour secourir un ami ou un parent. Depuis 1850, les éleveurs et les chefs politiques ont tendance à faire leur police eux-mêmes, à constituer leur garde prétorienne. La police régulière ne respecte guère les villages qui ne sont pas sous le pouvoir d'un chef brabo, puissant, et moleste à loisir les "chiens sans maîtres". Dans les périodes de luttes âpres, les chefs constituent des bandes permanentes, avec solde et nourriture. Benjamin Barroso, président de la province de Ceará, se plaint en 1915 de ces cangaços organisés par des fazendreiros de tout niveau, "qu'ils aient ou non des grades universitaires"» (M.-I. Pereira de Queiroz. Os Cangaceiros Les bandits d'honneur brésiliens, Paris, Julliard, Col. Archives, # 34, 1968, p. 35). Ce type de «milice» mâtiné de banditisme durera jusqu'au milieu du XXe siècle. Aux guerres de clans se superposent des orientations idéologiques, conservatrices ou libérales. Dans ce pays d'élevage où les habitants, encore semi-nomades, suivent la migration des bestiaux, il est donc tout à fait normal de trouver du cuir en tout et partout. Le cangaço - le hors-la-loi brésilien - a des «vêtements de cuir comme une armure. Enveloppé d'une sorte de veste en cuir tanné, de chèvre ou de veau, - le gibáo; vêtu d'un gilet serré, en cuir lui aussi; portant des jambières très ajustées, aux genouillères articulées, qui montent jusqu'à l'aine; ayant aux mains des gants, et aux pieds des sortes de chaussures guêtrées de peau de cerf, il est comme la reproduction grossière d'un chevalier du Moyen Âge qui serait venu se perdre à notre époque. Mais cette armure d'un rouge brun, semblable à du bronze flexible, ne scintille pas, elle ne brille pas au soleil; elle est terne et poussiéreuse, et rappelle une bataille sans victoire… Le harnachement de sa monture… et ses accessoires… se réduisent à un manteau de peau de chèvre dont le cuir résistant couvre les flancs de l'animal, à des pectoraux qui lui garnissent la poitrine et à des genouillères qui lui protègent les jointures. Cet équipement de l'homme et du cheval est adapté au milieu; ils ne pourraient traverser indemnes les caatingas et les pierres coupantes, si les vêtements étaient autres». Ce décor surréaliste sorti tout droit d'un Dali …ou d'un Sidney Nolan, envahit tout le paysage : «La couleur brunâtre de la terre et des vêtements se répète dans les maisons, faites pour la plupart de pisé : portes de cuir, couvertures, lits, cordes, outres, havresacs de cuir, sans parler des harnais et des vêtements faits pour circuler dans la brousaille. Nous sommes ici à l'antipode de la riante civilisation du sucre, celle du littoral» (M.-I. Pereira de Queiroz. ibid. pp. 26-27).

Ce costume, ce paysage, c'est le milieu d'où naîtront les Cangaceiros. Apparus donc à la fin du XIXe siècle, ils voyagent en bandes, sont nomades et se déplacent au hasard des alliances de clans. En retour, ils entraînent le développement de la police. «Quand un chef politique recherche l'alliance d'un chef de cangaceiros indépendants, ses adversaires sollicitent aussitot l'appui de la police, et vice versa. La population se partage entre ceux qui aident les cangaceiros, surtout en les cachant : les fameux coiteiros; et ceux qui aident les volantes, détachements de police mobiles. Voilà les deux grandes factions qui ont lutté dans le Nord-Est de 1894 à 1940» (M.-I. Pereira de Queiroz. ibid. p. 47). Il est facile alors de suivre les générations de bandes cangaceiros : «Antonio Silvino, laissé pour compte des luttes de familles de la province de Paraíba, est… le premier roi de ce Cangaço d'un nouveau style. Ces exploits le rendent célèbre de la fin du XIXe siècle à 1914. Vers 1922, Virgulino prend la relève : Virgulino da Silva Ferreira, c'est-à-dire le fameux Lampião, qui sera roi de Cangaço jusqu'à sa mort, en 1938. L'apogée du cangaço se situe entre 1925 et 1935. Mais luttes de parentèles et querelles politiques n'ont pas disparu pour autant. Elles se mêlent inexorablement à la lutte du cangaço indépendant contre la police. En 1939, Corisco, valeureux lieutenant de Lampião, disparaît, et le cangaço avec lui, et par voie de conséquence, les volantes de la police. Ne survivent que des disputes de blocs familiaux et politiques» (M.-I. Pereira de Queiroz. ibid. p. 47).

La carrière de Lampião mérite d'être retenue, tant elle nous apparaît comme le dernier surgeon des carrières des Cartouche et Schinderhannes. Sa physionomie étonne. Un corps frêle sous le grand chapeau de cuir, des verres ronds, on jurerait voir un intellectuel. Virgulino, héritier de son père, tue les derniers ennemis de celui-ci. Il tue le préfet du municipe de Belmonte, Luis Gonzaga. «La bande y pénétra un jour, en grand tumulte. Les hommes chan-
taient, criaient, proféraient des injures contre le préfet, le tout mélangé de vivats à Notre-Dame des Sept-Douleurs… Le préfet se vit perdu; pour ne pas tomber vivant entre les mains des cangaceiros, il monta dans la tourelle de la mairie et se jeta dans l'espace; il se fracassa la tête contre le trottoir… Lampião entra dans la maison; il prit tous les vêtements du préfet et fit un grand feu au milieu de la place; puis il y jeta le corps de son ennemi». Après cet exploit, il entreprend de tuer les membres de la famille Nogueira qui en appellent à la police. «Lampião vit tranquille dans le municipe de Triunfo. La police, les autorités locales, préfet et curé en tête, le protègent : "Des fêtes sont organisées en son honneur. Ses cabras se promènent tranquillement dans les rues du bourg. Les enfants attirés par leurs vêtements brodés de couleurs vives, par leurs rifles enjolivés de pièces de monnaie en or, les entourent pleins de curiosité; les cangaceiros leur racontent leurs luttes contre les volantes"» (M.-I. Pereira de Queiroz. ibid. p. 83). Ainsi se passe la vie d'un cangaceiros. Luttant contre les clans ennemis, brigandant les villes qui leur servent d'abris, ils sont pourchassés en retour par la police volante. Les cangaceiros parcourent de longues marches à travers le «bush» brésilien. Les anecdotes sont innombrables et surpassent même les classiques du genre, Robin Hood ou Cartouche. Bandit d'honneur, la parole de Lampião est sacrée. Les têtes des ennemis tués n'en sont pas moins coupées pour autant. Les voyageurs de commerce taxés par des raids commis sur leurs automobiles. En 1928, Lampião tombe amoureux de Maria Bonita, fille d'un propriétaire de la fazenda Malhada do Caiçara. Séduite par les exploits du bandit avant même de le rencontrer, celui-ci n'a pas de peine à l'emmener avec lui, ne l'appelant plus que par son sobriquet, Santinha, petite sainte.

Lampião rêve de prendre sa retraite, mais dès 1932, les gouverneurs des provinces de Bahia, Alagoas, Sergipe et Pernambouc se mettent d'accord pour intensifier la chasse à l'homme. «En juin 1938, le caporal João Bezerra… captura le commerçant Pedro Cãndido, dans la ville de Piranhas, province d'Alagoas; le caporal soupçonnait depuis quelque temps que Pedro Cãndido avait des rapports d'affaires avec Lampião. Torturé, Pedro Cãndido confessa tout; il révéla que toutes les semaines il se rendait à l'endroit où Lampião et ses hommes vivaient cachés, et que parfois il y séjournait longtemps. "Après les aveux, la trahison. D'après Nonato Masson, Pedro Cãndido se serait d'abord rendu seul à Angicos et, le matin, il aurait versé du poison dans le café que buvaient les bandits. Lorsque Bezarra se fit annoncer par une éclatante fusillade, les bandits auraient déjà été morts. La police pilla la caverne où les cangaceiros avait apporté tout ce qui lui semblait nécessaire à une vie confortable, sans oublier la machine à coudre de Maria Bonita". Le soldat Sebastião Vieira Sandes reçut l'ordre de couper la tête de Lampião, et le soldat Antonio Bertoldo da Silva, celle de Maria Bonita. [On coupa aussi les têtes des compagnons.] Ils jetèrent ensuite les corps au fond d'un ruisseau tout à fait à sec à cette époque de l'année, et qui passait tout près… [On mit les têtes] dans des bidons d'essence vides, remplis de gros sel. Pour mieux simuler un combat, le soldat Adrião Pedro de Sousa aurait été assassiné par ses compagnons, et le caporal João Bezerra aurait donné un coup de fusil sur ses propres mollets. Optato Gueiros n'accepte pas la version du poison. Il admet qu'on s'étonne de la fin si soudaine et rapide du grand cangaceiro, mais il invoque la "destinée" pour l'expliquer. Ce 29 juillet 1938 était marqué d'une croix, ce jour-là Lampião devait mourir. Les circonstances n'en demeurent pas moins étranges. Lampião avait déjà connu la trahison, mais il en avait réchappé et s'était vengé. De plus, il était toujours gardé par quatre sentinelles : et ce jour-là, elles ne virent rien venir. Optato Gueiros reconnaît aussi que Lampião avait connu toute sa vie des combats très violents", des luttes qui duraient des jours et des jours. Cependant, il était rare qu'il perdit plus de cinq cangaceiros à la fois, sans compter les blessés. Or, dans le combat qui eut lieu à Angicos, la fusillade fut rapide, elle ne dura que quinze minutes; l'endroit était pratiquement inexpugnable; néanmoins, dans ces quinze minutes, le chef et huit cangaceiros perdirent la vie. "Malgré tout, Gueiros préfère croire que la police n'eut pas recours au poison et au simulacre, et que des 'chances providentielles' décidèrent du succès"» (M.-I. Pereira de Queiroz. ibid. pp. 103-104). Devant l'usage sordide d'un poison, il apparaît impossible pour une âme simple, qu'un être doué de chance surnaturelle se laisse avoir par un subterfuge aussi grotesque.

Car, comme Jánošík, Lampião était revêtu d'un aura mystérieux, surnaturel. «Portant les têtes des onze tués : Lampião, Maria Bonita, Enedina, Luis Pedro, Caixa de Fósforos, Elétrico, Mergulhão, Sexta-feira, Diferente, Cajarana, et un autre qu'on ne réussit pas à identifier [les soldats] arrivèrent à Santana do Ipanema à sept heures du soir. Les têtes furent rangées sur les marches de l'église principale de la ville, pour que tous les habitants les voient. La foule ne tarda pas à s'amasser sur la place… Les gens mani-
festaient une certaine incrédulité tout d'abord : était-ce bien Lampião dont ils voyaient la tête? Lampião, l'invincible. Lampião sur lequel le poison n'avait pas de prise; Lampião qui avait le "corps fermé" [terme de magie] aux balles et aux coups de poignard; Lampião qui avait établi un pacte avec Dieu, un autre avec le diable; Lampião dont la puissance personnelle était si grande qu'il ne pouvait mourir que de mort naturelle… Le jour suivant, on remit les têtes dans un récipient et on les emporta à Maceió, capitale de la province d'Alagoas. La troupe de la police voyageait vite, car elle avait pris des camions. On arriva à Maceió le 31 juillet. Les têtes furent exposées dans la caserne des soldats de la police… Plus tard, elles furent envoyées à Salvador. On leur fit subir un processus de momification et on les fit entrer au Musée Nina Rodrigues, de l'Institut Anthropologique et Ethnographique de Bahia» (M.-I. Pereira de Queiroz. ibid. p. 104). L'Histoire se répète? Non. Le sort des Cangaceiros ne reproduit ni celui des bandes de Cartouche ou de Mandrin, ni le gang des frères James et, outre la ressemblance des «armures», celui de Ned Kelly. Avec les cangaceiros s'achève le mythe des bandits d'honneur, ceux qui, depuis Robin Hood croyait-on, volait aux riches pour donner aux pauvres.

C’est donc au cinéma qu’il va se transporter afin de perpétuer les ballades de Robin Hood ou les vols de diligences et de trains des frères James. Du Fantomas de Louis Feuillade, du temps du film muet jusqu’à la vie de Mesrine, le cinéma vaque entre les voleurs subtiles et spirituels comme Arsène Lupin aux tueurs qui n’hésitent pas à semer les cadavres derrière leurs méfaits. Les crimes d’Al Capone sont moins sanglants que ceux qui nous sont présentés dans le film Le Parrain, et ce n’est pas à lui seul l’épisode du massacre de la saint Valentin du 14 février 1929 qui peut ramener tous les morts que sème derrière elle la famille Corleone. Malgré l’apparente «honnêteté» des protagonistes du film, la soumission à la famille maffieuse, le clientélisme obséquieux des commerçants italiens et les vendettas sanglantes que l’on y reconnaît le banditisme social. Parce que le discours de la bour-
geoisie sur la propriété privée sacrée et l’extension de l’intégrité corporelle de l’individu à ses biens (à tous ses biens) a fini par ventiler les bandits-sociaux, les hors-la-loi au grand cœur et la légende des bandits d'honneur, la place déserte s’est vite trouver occuper par le psychopathe mu comme une machine à tuer et non comme un être libre par le contrôle de ses pulsions. Vu sous cet angle, avec le hors-la-loi, c’est la liberté de l’individu, la capacité de faire ses choix par rapport à la règle légale et à la légitimité sociale qui s’est évaporée. L’importance accordée aux psychopathes renforce la vision tragique du destin où les officiers de justice n’ont d’autres choix que de chasser, de capturer et d’emprisonner pour toujours l’assassin cannibale.

Cette liberté infinie qui enveloppait la carrière des hors-la-loi ou des bandits sociaux se mesure à la place qu’y détenaient les femmes. Le monde des hors-la-loi n’est pas un monde sexiste, ni raciste d’ailleurs. Tous peuvent faire partie de la bande si chacun y respecte la loi de la confraternité. À l’époque où le bandit Dick Turpin (1706-1739) menait une bande dans le Lincolnshire et le Yorkshire, Marion du Faouët (1717-1755),
L'hôtel des Trois-Piliers du Faouët (détruit en 1878), lieu de réunion de la bande
«jolie fille, in-
solente, intré-
pide, facile, imposant son autorité à toute une bande de mauvais garçon», par-
courait les routes de Bretagne. Fille d’un journalier agricole, Marion Trémel passe du chapardage occasionnel à des délits toujours plus graves. Son complice et amant souffre mille tortures sans incriminer Marion. Celle-ci s’évade, reconstitue sa bande et ainsi de suite jusqu’à son arrestation et sa condamnation à la pendaison en 1755, à l’âge de 38 ans. Un siècle plus tôt, l’Angleterre avait connue Mary Fritti, connue sous le nom de Moll Cutpurse (“Cutpurse” signifiant “coupe-bourse”). Élevée à la dure, vêtue d’habits masculins, buvant, fumant et jurant comme un homme, de sa voix rauque, elle commandait à une bande de «vide-goussets». Finalement arrêtée, elle s’en tira avec une amende et mourut d’hydropisie en 1659. À la fin du XIXe siècle sévissait à New York Mother Mandelbaum qui, à l’image du Fagin d’Oliver Twist de Dickens, dirigeait une véritable école de pickpockets, réservée seulement aux jeunes femmes… Elle aussi écoulait les objets volés dans sa boutique jusqu’à ce qu’elle soit démasquée en 1884 et qu’elle ait le temps de fuir au Canada y finir ses jours. Dans l’Ouest américain, si Calamity Jane est plus un personnage légendaire, Belle Starr fut à la hauteur de Jesse James.

«De son nom de jeune fille Belle Shirley, elle était née en 1848 à Carthage, dans le Missouri. Par la suite, sa famille se transporta au Texas et c’est là, en 1866, que Belle rencontra Cole Younger au moment où Jesse James et sa bande, qui venaient de piller la banque de Liberty (Missouri), s’étaient réfugiés dans le Sud. On a de bonnes raisons de penser que Cole Younger fut son grand amour et qu’il lui donna en tout cas le goût du banditisme… et des bandits. Cole Younger reparti dans le Nord. Belle Shirley passa dans les bras d’un certain nombre de bandits : Jim Reed (dont elle eut un fils), qui fut assassiné au cours d’un règlement de comptes; Blue Duck; un Indien Cherokee, Sam Starr, qu’elle épousa et dont elle eut une fille. Pourtant cette grande amoureuse, si l’on en juge par ses photos, n’était guère séduisante et portait mal son prénom. Laide, hommasse, elle ne rattrapait pas même ces défauts en adoptant la tenue virile de quelque “garçon manqué”. Tout au contraire, Belle Starr, si elle aimait se faire photographier revolver au poing, portait des robes de velours, des chapeaux à plumes et montait sa jument en amazone. En dépit de cette tenue peu pratique, plus adaptée aux allées cavalières de Hyde Park ou du bois de Boulogne qu’aux grands espaces de l’Ouest américain, Belle Starr dirigea pendant des années une bande de voleurs de chevaux et de bétail. En 1883, elle fut arrêtée et condamnée à six mois de prison par un tribunal de l’Arkansas. Son mari écopa du double. En 1886, les deux époux furent à nouveau inculpés, puis relâchés faute de preuves. Cela ne porta pas chance à Sam Starr qui fut peu après abattu au cours d’une bagarre. Belle Starr se consola avec un nouvel amant, qui eut vite autant d’ennuis avec la justice que les précédents. Mais, pour elle, la fin approchait. Le 3 février 1889, alors qu’elle chevauchait seule sur une route de l’Oklahoma, non loin de chez elle, quelqu’un l’assassina en l’abattant d’une balle dans le dos. On ne sut jamais qui, ni pourquoi» (B. Oudin. op. cit. pp. 212-213).

Aujourd’hui, les voleurs de grands chemins ont laissé la place à une forme nouvelle de banditisme. Si la lutte que se livrent maffieux de toutes origines, motards criminalisés et gangs de rues fait encore la manchette des journaux, ils représentent une forme de délinquance obsolète qui se maintient par la pourriture et la corruption de nos mœurs et de nos institutions. La véritable entreprise criminelle est celle des bandits en cravate et complets Bovet à $1 000 pièce. Depuis le scandale Enron de 2001, réactivé par la crise des Junks Bonds de 2008-2009, ce n’est plus par le bas de la société que se vident les coffres mais par le haut. Les bandits en cravate, grâce à la technologie informatique et les spéculations financières, appartiennent au sommet de la société. Ce sont des gens éduqués, bien formés, ayant suivis des cours universitaires en administration et en finances et capables d’opérer des détournements de fonds virtuels. Ceux-ci volent aux pauvres (c'est-à-dire les classes moyennes qui placent leurs pécules dans l'achat de produits financiers douteux) pour donner aux riches, puisque c'est l'État - donc les finances publiques - qui doit à chaque coup sortir les institutions financières du trou où ces bandits en cravate les précipitent. Comme ces «patenteurs» sont insérés dans les cadres de la société, ce ne sont plus des marginaux. Ce sont souvent des hommes ou des femmes dotés de famille modèle. Ils arrêtent leurs autos aux feux rouges et circulent aux feux verts. Ce sont des membres bien en vue de leur petit milieu, participant à des galas de charité ou sensibilisés par des causes sentimentales. Mais, par appétit de lucre, par ambitions, par rapacité, ils parviennent à la fois à détourner des sommes et à masquer les détournements longtemps avant que des vérificateurs s’aperçoivent de la fraude. Le cas Porter, au Québec, est un exemple de ce type de banditisme d'avenir.

Arthur T. Porter IV est né à Freetown au Sierra Leone en 1956. Doté d’une puissante éducation, il perfectionna sa médecine à l’Université de Cambridge en Angleterre, puis à l’Université Harvard en administration de la santé. Radio oncologiste, Porter émigra au Canada où il occupa plusieurs positions de prestige; en Alberta, en Ontario, à Détroit aux États-Unis. Cette carrière internationale bénéficia à plusieurs niveaux sans qu’on puisse dire que Porter apporta quoi que ce soit de fondamental à la médecine. Plus qu'un médecin, cet homme est un gestionnaire. On s'imagine mieux le voir jouer avec des chiffres qu’avec des organes. Consultant pour l’Organisation Mondiale de la Santé tout comme pour la Banque mondiale, il a mis sur pied plusieurs programmes internationaux de recherches (en Turquie, en Inde, au Yemen, dans les Caraïbes, au Brésil, au Libéria enfin aux Bahamas).

En 1999, Porter est nommé chef de la direction du Centre médical de Detroit afin de mettre sur pied un système de santé de 1,6 milliard $ US, ce qui en fait également l'un des plus grands réseaux urbains des États-Unis et le plus important employeur non gouvernemental à Detroit. Pendant son séjour à Detroit, Porter a servi comme vice-président de la Chambre de commerce, la plus grande chambre municipale du pays. En 2001, le président américain George W. Bush l'a nommé à la Commission présidentielle chargée d'examiner les soins de santé fournis par le ministère de la Défense et de l'Administration des anciens combattants. En Août 2002, le gouverneur du Michigan John Engler nomme Porter pour un mandat de quatre ans en tant que président de la Commission de l'Hôpital de Michigan.

En Février 2004, Porter est nommé directeur général et chef de la direction du Centre universitaire de santé McGill (le CUSM), à Montréal, l'un des plus grands centres hospitaliers universitaires du Canada, engagé dans un projet de réaménagement de plusieurs milliards de dollars en partenariat public-privé. Faire de l'amélioration des soins de santé une priorité était le but principal du Dr Porter, du moins est-ce ce qu’il affirmait depuis le début de sa carrière. Il a, à ce titre, formé l'Institut du CUSM d'analyse stratégique et d'innovation, une politique interne de réflexion en vue d'encourager un débat national et des changements constructifs. En Janvier 2012, le CUSM célébrait encore  le Dr Porter pour ses contributions inestimables. La ville de Montréal s'apprêtait même à donner son nom à la rue qui conduirait au nouveau méga-hôpital anglophone.

C’est pourtant à ce moment-là que la vérité se pointe le bout du nez. En  novembre 2012, l'Université McGill dépose une poursuite en vue d’obtenir le remboursement de $317,154 qu’il doit à l'université. Un mois plus tôt, Porter avait exigé, dans un e-mail de trois lignes, le paiement d'un dû pour ses services. À la suite de réclamations de prêts impayés de l'Université McGill, celle-ci n'arrive plus à rejoindre Porter dont l'adresse est désormais «inconnue», à l'exception de boîtes postales dans les Bahamas et au Sierra Leone. Le National Post pour sa part rapporte en novembre 2012 que Porter recevait des traitements pour un cancer «auto-diagnostiqué» au Centre de cancérologie qu'il a établi aux Bahamas et dont il est le directeur général. Morale : on est jamais mieux soigné que par soi-même!

Le 27 février 2013, un mandat d'arrêt est émis suite au scandale du Centre médico-social Universitaire McGill. Après une enquête conjointe menée par le Sûreté du Québec, la RCMP et l'Organisation Criminelle Internationale de Police (l'Interpol), Arthur Porter et sa femme Pamela Mattock sont arrêtés et retenus par des agents d'Interpol au Panama le 27 mai 2013, Le couple est accusé de fraude, de cons-
piration pour com-
mettre une fraude au détriment du gouver-
nement, d'abus de confiance, de com-
missions secrètes et de blanchiment de revenus du crime. La fraude contre le gouvernement du Québec est liée à son rôle présumé dans le traitement de $1.3 milliard pour la construction de l’hôpital du CUSM et du contrat d'entretien attribué à la firme SNC-Lavalin, le géant d'ingénierie profondément impliqué dans des scandales de corruption au Québec. Au moment de la fraude présumée, de 2008 à 2011, le docteur Porter était directeur général du Centre médico-social Universitaire McGill depuis quatre ans. Il était également membre du conseil d'administration d'Air Canada. Porter et son épouse ont signifié l'intention de s'opposer à l'extradition du Panama au Canada, mais sa femme s'est volontairement livrée aux autorités canadiennes. Porter revendique l'immunité diplomatique en partant du principe qu'il voyageait via le Panama pour une mission diplomatique en Antigua et aux Barbades pour le compte du gouvernement de Sierra Leone. C'est du moins la version fournie par son avocat Ricardo Bilonick Paredes (autrefois connu comme Ricardo Bilonick). Toutefois, le gouvernement du Sierra Leone affirme que Porter est un goodwill ambassador et ne bénéficie donc d’aucune immunité diplomatique.

En sus de ses activités médicales et gestionnaires, Porter a reçu de nombreux prix et de nombreuses nominations par le gouvernement conservateur de Stephen Harper, en particulier de siéger, avec son collègue et ami Philippe Couillard, aujourd'hui chef du Parti Libéral du Québec, sur le Comité de surveillance des activités de renseignement de sécurité du Canada chargé de rendre compte des activités du Service Canadien de Renseignement de sécurité (S.C.R.S.) le 3 septembre 2008 et reçu le titre (et le salaire) d’un membre du Conseil privé avec le titre d’«honorable» [sic!]. Il renonça à ses titres et privilèges trois mois avant que ne paraisse l’article incriminant du National Post. Ses relations vont également vers des gens comme Ari Ben-Menashe, un homme d’affaires installé à Montréal et ancien lobbyiste israélien et commerçant d’armes qui a été arrêté aux États-Unis pour tentatives illégales de vente d’armes à l’Iran.

Ce type de criminel en cravate, agissant aussi bien dans l’entreprise privée que dans les bureaux de l’État, nous font voir un univers de contrebandiers et de hors-la-loi tout à fait étranger à ce qu’il fut par le passé. Personne, pour le moment, n’est en mesure de dire son extension réelle dans le monde des affaires et des gouvernements. Leur apparente respectabilité méduse jusqu'à leurs collègues, leurs associés, leurs employeurs. Ils atteignent à une «honorabilité» incroyable. Jamais les Français ou les Américains ne penseraient donner les noms de Cartouche, Mandrin, Billy the Kid ou de Bella Starr à des voies publiques. Pourtant, Porter faillit avoir la sienne à Montréal! La conclusion ambiguë de ce survol de la question du vol et du banditisme est assez simple. Y a-t-il légalisation  progressive de certains crimes ou la criminalité demeure-t-elle bien illégale? Le point axial du renversement ne reposerait-il pas dans l'acceptation tacite du fait qu’il est possible de voler, de frauder son voisin à condition de ne pas se faire prendre par les autorités? Observation cynique mais qui rend compte de l'effacement de la frontière entre le crime et la légalité et par le fait même, la libération de la conscience coupable de ses forfaitures. Le cas Porter semble indiquer que c’est bien là la post-modernité du bien et du mal qui est en train de s’établir. Suivant en cela la déchéance des religions par les rachats en espèces, la Justice devient un embranchement des relations d'affaires où l'appareil judiciaire n'est plus qu'un autre intermédiaire entre le transfert de l'argent de la poche des criminels condamnés aux goussets de l'État avant que cet argent ne retourne, multiplié, dans les poches des criminels sous haute protection politique. Des principes de légitimité, de légalité et de Justice, nous entrons de plain pied dans le libre-marché des infractions et des sentences⌛

Montréal
10 août 2013

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