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Hyeronimus Bosch. L'envie |
C’est elle dont Dante fait exprimer le schadenfreude le plus virulent :
«Je fus Siennoise; j’expie avec ces coupables ma vie criminelle, en pleurant celui que je désire si vivement. Je ne pus pas être sage, quoiqu'on m'appelât Sapia, et je me réjouisHabitée déjà par l'orgueil, l'envie du mal par vengeance contre les siens finit par forger à Sapia une personnalité qu'elle expia par des œuvres de bienfaisance.plus du malheur des autres que de mon propre bonheur. Pour que tu ne croies pas que je t'en impose, écoute combien je fus insensée. Lorsque je penchais déjà vers le déclin de mes jours, mes concitoyens étaient près de Colle, en présence de leurs ennemis, et je priai Dieu de leur envoyer ce qu'il voulait lui-même. Ils furent battus et jetés dans les pas amers de la fuite; et en apprenant leur déroute, j'en conçus une telle joie, qu'élevant vers Dieu ma face téméraire, je criai : "Maintenant je ne te redoute plus". J'imitai le merle qui se fie au premier beau temps. Sur la fin de ma vie, je voulus me mettre en paix avec Dieu, et je n'aurais pas obtenu même une place dans ce séjour, si Pierre Pettinagnon, qui se dévoua tendrement en ma faveur, n'eut intercédé pour mes fautes dans ses saintes oraisons».
Deux autres personnages dressent un autre aspect de l’envie. Guido del Duca et Fulciéri de’ Calboli,

En ce qui a trait à Guido del Duca, Dante lui fait dire: «mon sang fut tellement brûlé par l'envie, que si

René Descartes (1596-1650) écrit (art. 182. De l'envie) dans Les Passions de l'âme (1649) : «Ce qu'on nomme communément envie est un vice qui consiste en une perversité de nature qui fait que certaines gens se fâchent du bien qu'ils voient arriver



nant à l’échelle de l’Histoire, nous dé-
couvrons une dia-
lectique semblable dans la modernité à travers le phéno-
mène du colonialisme. La colonisation ancienne, celle en vigueur aux XVIIe-XVIIIe siècles, n’était pas portée par une idéologie comme au XIXe siècle. Elle était une simple entreprise de prédation qui confinait à l’envie de posséder toujours plus de richesses, essentiellement métalliques - or et argent -, et au moindre coût possible. On pouvait ainsi procéder de façons très simples, devant des civilisations déjà fort développées, comme en Inde, en Chine et au Japon, par l’établissement de comptoirs pour faire du trafic commercial. Cette colonisation reposait sur ce qu’on appelle les trois M (Militaires, Missionnaires, Marchands), qui reproduisent les ordres tri-fonctionnels indo-européens. La colonisation devint plus complexe dès qu’il s’agira d’établir des colonies de peuplement, comme dans les Amériques. Les résultats différèrent selon les rapports entre les métropoles et le degré de développement des groupes autochtones. Après les conquêtes ibériques des civilisations mésoaméricaines (Aztèque, Maya, Inca), tout un continent marqué par

gner des hiérar-
chies sociales et raciales, donna un nouveau type de civilisa-
tion - ni occi-
dentale, ni non-occidentale - qu'aucun colonialisme ultérieur ne parvint à égaler. En Amérique septentrionale, les rapports furent différents. Ils reposèrent sur l’implantation de comptoirs jusqu'à ce que des usurpations de territoires aux autochtones en viennent à amener une guerre de conquête. Le métissage fut restreint et des guerres sanguinaires et exterminatrices suivirent qui «nettoyèrent» ethniquement le territoire pour laisser place aux nouveaux venus. Cette entreprise exterminatrice fut surtout menée par les conquérants anglo-saxons. Les Français, pour leur part, échouèrent à peupler leurs colonies de métropolitains et, par le fait même, préférèrent passer des ententes avec les autochtones. Les conquêtes anglo-saxonnes finirent par confiner les francophones dans leurs «réserves» (Québec, Acadie, Nouvelle-Orléans) à l’image des réserves amérindiennes. Les barrières étanches resteront toujours préférables à l’extermination pure et simple.
À partir du milieu du XIXe siècle, après un temps où la colonisation passa pour être une mauvaise économie aux yeux du libéralisme commercial, l’orgueil des nations se mit à réinvestir dans les invasions de territoires, les conquêtes de peuples incapables de résister à la technologie militaire des envahisseurs, et les exploitations

lisme, stade primitif de l’impéria-
lisme. En Amérique latine, la colonisa-
tion ibérique fut remplacée par l’impérialisme commercial et financier de la Grande-Bretagne, puis des États-Unis; en Inde, les Anglais fondèrent le British Raj qu’une école d’administration métropolitaine, organisée dans ce but, finit par remplacer l’administration gaffeuse de la Compagnie des Indes orientales. En Chine, la satellisation du pays passa par l’établissement de concessions réservées aux pays européens qui venaient établir des relations commerciales avec l’Empire du Milieu. Au Japon, la modernisation s’effectua par le haut, alors que le gouvernement Meiji envoya ses principaux intellectuels se former dans les différents pays d’Europe afin d’y ramener le savoir-faire, évitant ainsi une colonisation de l’archipel. Les pays du Moyen-Orient étaient, pendant ce temps, sous la férule du régime ottoman et les groupes arabes supportaient de plus en plus difficilement cette tutelle, de sorte que l’empire - l’homme malade de l’Europe - commença à se disloquer et à laisser aux intérêts européens le soin de s’établir sur son territoire. Il en fut

tion du canal de Suez, de l’établis-
sement des voies ferrées et surtout de la ponc-
tion du pétrole - l'or noir - à partir de la Grande Guerre. Il en fut de même pour l'Iran. Si toutes ces civilisations subisssaient le fardeau de l'homme blanc (sic!), il est difficile de parler de colonisation comme l'avait connue les Amériques. La notion moderne d'impérialisme financier convient davantage à la situation de développement tandis que des gouvernements coloniaux supplantent les régimes locaux convertis au service de l'administration impériale. Le véritable colonialisme, c'est en Afrique que nous le retrouvons; en Afrique blanche, dès la conquête de l'Algérie par les Français à partir de 1830; l'Afrique noire à partir des lendemains de la constitution des régimes stables établis après le printemps des peuples en 1848.
La dialectique de l'envie et de la jalousie se traduit, au niveau historique, par la dialectique de la colonisation et de la décolonisation. La colonisation dans sa version contemporaine, c'est l'idéologie du colonialisme,

En même temps que la colonisation se développait, la décolonisation se forgeait. Celle-ci se composa, parmi


Le second ingrédient, c'est la compassion, ou la modalité de l'être à la place. C'est la réanimation des castes ou des tribus dirigeantes qui ont longtemps servies de rois-nègres aux colonisateurs. Avec la décolonisation, ces castes ou ces tribus envisagent de se transformer en classes bourgeoises et poursuivre le règne et les privilèges des

geoisie autochto-
ne prend vite la tête de l'armée, des cadres de l'admi-
nistration, des représentants politiques et hésite à couper tous liens avec les anciennes métropoles puisqu'elle veut, précisément, être à la place des anciens dominants. Elle forme, inconsciemment, un pont entre l'avoir et l'être; entre l'être-ensemble et l'être-comme, entre la solidarité et l'identique. D'où l'importation des formes institutionnelles occidentales - parlements, présidence, sénats, écoles, corporations, etc. - auxquels s'inséreront les anciens colonisés avec l'ambition de remplacer totalement l'ancien dominant et exclure ses gardes-chiourmes qui sont restés après l'indépendance pour assurer la transition d'un régime à l'autre.
Le troisième ingrédient, c'est le mimétisme, ou la modalité de l'être-comme, lorsque l'identité ancienne qui a supporté l'exploitation et la domination se sera transformée en la réplique de l'identité nouvelle, imitée de la





ques Yankees, en exploitant rapidement les mines d’or qu’elle recèle augmentent les moyens monétaires, qu’ils concentrent en peu d’années sur cette rive éloignée de l’Océan Pacifique une population dense et un commerce étendu, qu’ils fondent de grandes villes, qu’ils créent de nouvelles liaisons maritimes, qu’ils établissent une voie ferrée de New York à San Francisco, qu’il ouvrent vraiment pour la première fois l’Océan Pacifique à la civilisation et que, pour la troisième fois dans l’histoire, ils donnent au commerce mondial une nouvelle direction? (F. Engels. Neue Rheinische Zeitung, janvier-février 1849). Ici, le dénigrement des colonisés (les Mexicains) précède même la mise en valeur des énergiques Yankees.
«En vérité, la distance entre le maître et le serviteur n’est jamais assez grande. Presque toujours, le colonialiste se livre également à la dévalorisation systématique du colonisé.
Ah! là-dessus, il n’est pas nécessaire de le pousser : il est plein de son sujet, qui déchire sa conscience et sa vie. Il cherche à l’écarter de sa pensée, à imaginer la colonie sans le colonisé. Une boutade, plus sérieuse qu’elle n’en a l’air, affirme que “Tout seraitparfait… s’il n’y avait pas les indigènes”. Mais le colonialiste se rend compte que, sans le colonisé, la colonie n’aurait plus aucun sens. Cette insupportable contradiction le remplit d’une fureur, d’une haine toujours prête à se déchaîner sur le colonisé, occasion innocente mais fatale de son drame. Et pas seulement s’il est policier ou un spécialiste de l’autorité, dont les habitudes professionnelles trouvent en colonie des possibilités inespérées d’épanouissement. J’ai vu avec stupéfaction de paisibles fonctionnaires, des enseignants, courtois et bien disants par ailleurs, se muer subitement, sous des prétextes futiles, en monstres vociférants. Les accusations les plus absurdes sont portées contre le colonisé. Un vieux médecin m’a confié, avec un mélange de hargne et de gravité, que le “colonisé ne sait pas respirer"; un professeur m’a expliqué doctement que : “Ici, on ne sait pas marcher, on fait de tout petits pas, qui ne font pas avancer”, d’où cette impression de piétinement, caractéristique, paraît-il, des rues en colonie. La dévaluation du colonisé s’étend ainsi à tout ce qui le touche. À son pays. Qui est laid, trop chaud, étonnamment froid, malodorant, au climat vicieux, à la géographie si désespérée qu’elle le condamne au mépris et à la pauvreté, à la dépendance pour l’éternité.
Cet abaissement du colonisé, qui doit expliquer son dénuement, sert en même temps de repoussoir à la positivité du colonialiste. Ces accusations, ces jugements irrémédiablement négatifs sont toujours portés par référence à la métropole, c’est-à-dire, nous avons vu par quel détour, par référence au colonialiste lui-même. Comparaisons morales ou sociologiques, esthétiques ou géographiques, explicites insultantes ou allusives et discrètes, mais toujours en faveur de la métropole et du colonialiste. Ici, les gens d’ici les mœurs de ce pays, sont toujours inférieurs, et de loin, en vertu d’un ordre fatal et préétabli» (A. Memmi. Ibid. pp. 74-75)

quieu pour se trouver une expli-
cation des malfor-
mations du colonisé. Il cultivera le racisme pour marquer une essence transcendantale que l’anthropologie «scientifique» et la biologie finiront par accréditer comme des faits objectifs. D’où l’orgueil, l’arrogance, la vanité outrancière des colonisateurs. Même rendus à l’ère du tiers-mondisme, les héritiers de ces préjugés considéreront que la décolonisation ne peut se faire sans l’aide des métropolitains. Après avoir amené la civilisation, la distribution de la liberté se fera en sus, presque comme un cadeau volontaire des métropolitains!


Si le colonisé est celui qui subit la plus profonde transformation ontologique, le colonisateur, de son côté, subit également une modification de sa personnalité. Une fois que les convoitises en richesses, en propriétés et en commerces sont satisfaites, il y a encore beaucoup de place pour les fantasmes et les jalousies.


On voit très mal l'armée partager une expérience d'être-ensemble avec les indigènes dans le contexte de l'expansion coloniale. Car la conquête - l'usurpation - ne fut pas menée par les marchands ni les missionnaires, mais bien par les militaires. Aussi bien les Anglais en Inde que les Américains dans l'Ouest, c'est l'armée la tête de pont de la conquête coloniale. Pourtant, la modalité de l’être-ensemble surgit lorsque l'historien britannique Theodore Zeldin rappelle la façon dont l’armée assura son établissement en Algérie:
«L’empire fut conquis par des soldats (ou, dans le cas de l’Indochine, par la marine), aussi l’armée exerça-t-elle pendant longtemps une influence déterminante sur la manière de traiter les indigènes. Son objectif principal était de garder les colonies sous son seul contrôle. Elle s’opposait non seulement aux indigènes mais aussi aux Français quiBugeaud était un homme qui tenait son armée bien en main. Lyautey pouvait faire face aux tracasseries administratives de la métropole et conserver le respect du roi du Maroc. Par contre un Custer était unvoulaient s’installer ou faire de l’argent dans le sillage de la conquête : elle prit donc la défense des indigènes qu’il fallait protéger de l’exploitation des colons. […] Bugeaud avait le plus profond mépris pour les colons, en qui il voyait la lie de la société française : il essaya de protéger les Arabes de leurs déprédations, et d’utiliser de préférence l’armée à l’aménagement du territoire : il la transforma en une vaste entreprise de travaux publics, lui faisant construire des routes et défricher la terre : il se fit leur allié contre les spéculateurs de la ville. Il respecta la tradition, et conserva donc le système arabe de l’impôt. Ainsi l’armée devint-elle non seulement celle qui avait conquis les indigènes, mais aussi celle qui les protégeait des capitalistes et des intermédiaires qui essayaient, eux aussi, de les exploiter. Quand les indigènes cessèrent de résister les armes à la main, l’armée devint l’avocate du paternalisme» (T. Zeldin. Histoire des passions française, t. 5: Anxiété et hypocrisie, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, # H55, 1981, p. 185).
«C’est en mai 1898 que le général Lebon, ministre de la Guerre, confie à deux "brillants officiers" (Gaffarel), la direction de la mission "Afrique centrale" destinée à visiter les pays situés entre le Soudan français et le Tchad, afin d’assurer à la France le contrôle du cœur de l’Afrique. Partisans de la manière forte, Voulet, fils de médecin, et Chanoine, fils du général un instant (septembre-octobre 1898) ministre de la Guerre, réunissent à Sassané-Haoussa, à 100 kilomètres en amont de Say, le 1er janvier 1899, une expédition de près de 2 000 hommes, qui devra, pour une large part, vivre sur le terrain. La moindre résistance de la population se traduit par des exécutions, y compris femmes et enfants; aussi la mission trouve-t-elle, le plus souvent, villages déserts et puits bouchés. L’échec menaçant, Voulet et Chanoine décident, malgré leurs instructions, d’aller au plus court, à travers un territoire attribué à l’Angleterre : ils décident de rompre tout contact avec leurs chefs, et les exactions et atrocités s’amplifient : le 9 mai 1899, la ville de Birni N’Konni (10 000 habitants) est rayée de la carte, tandis qu’en juillet 150 femmes et enfants sont tués à Koran-Halgo.
Pendant ce temps, une description des méthodes employées par la mission vient à la connaissance des ministres des Colonies, par l’intermédiaire d’une lettre adressée à sa fiancée, par le lieutenant Peteau, expulsé de la mission, fin janvier, pour inaptitude et indiscipline. En avril, le gouvernement décide, si ces faits sont prouvés, de déférer Voulet et Chanoine en conseil de guerre, et chargent le colonel Klobb de rechercher la mission et d’en prendre le commandement. Assisté du lieutenant Meynier, Klobb rejoint la mission,qui fonce vers l’est, près du bois de Dankori, le 14 juillet : Voulet fait ouvrir le feu, Klobb est tué et Meynier blessé. Il tient ensuite à ses troupes un discours étrange : "Quant à moi, je suis hors-la-loi, je renie ma famille, mon pays, je ne suis plus Français, je suis un chef noir. L’Afrique est grande, j’ai six cents hommes qui me sont dévoués; pour me prendre, il faudra cinq mille hommes et vingt millions; je ne crains rien. Je ne regrette rien de ce que j’ai fait… En somme, mon action de ce matin n’est autre chose qu’un coup d’État. Si nous étions à Paris, je serais aujourd’hui le maître de la France". Peut-être une "soudanite" aiguë a-t-elle aggravé les choses, mais "il est fort possible que [Voulet et Chavoine] aient cru que leur troupe de spadassins, dévouée corps et âme après un tel acte, leur permettrait d’atteindre le Tchad sans coup férir et de s’y tailler un vaste territoire dont la cession à la France effacerait leurs crimes. Pensées presque normales chez des officiers imbus de leur rôle, sûrs de leurs soutiens à Paris, et n’ayant pas l’impression d’avoir outre-passé leur mission en transformant leur colonne en force infernale". Ce commentaire illustre bien, en effet, la vraie question posée par cette affaire : comment définir les termes d’"exactions" et d’"abus" dans le contexte d’une conquête coloniale?
Voulet et Chanoine comptaient sans leurs tirailleurs qui ne pensaient, eux, qu’au retour au pays; cet espoir leur étant enlevé, Chanoine est tué le 16 juillet, Voulet le 17. Reconstituée, la mission prend Zinder et met la ville à sac, le 29 juillet. Mais devant la révolte qui gronde, Pallier ramène le gros des troupes au Soudan, tandis que Joualland et Meynier, avec 200 tirailleurs, atteignent le lac de Tchad en octobre, où les rejoindra la mission Foureau-Lamy. Puis, ensemble, ils remonteront le Chari, feront leur jonction avec Gentil, à Mandiafa, le 11 avril 1900» (J. Thobie et G. Meynier. Histoire de la France coloniale, t. 2: l’apogée, Paris, Presse Pocket, 1996, pp. 167-169).Il est incontestable que l’affaire Voulet-Chanoine est une exception dans le livre noir du colonialisme, mais elle représente l’esprit colonialiste poussé à son extrême. Les textes que nous avons des deux officiers

Comment expliquer cet enfièvrement de violences et de destructions? «Voulet est-il subitement devenu fou? En réalité, tout comme Chanoine, les deux hommes n’ont pas supporté l’éventualité d’être relevés de leurs fonctions par un homme pour lequel ils ont peu d’estime et refusent, après tant

sins, dévoués corps et âmes après un tel acte, leur permettrait d’atteindre le Tchad sans coup férir et de s’y tailler un vaste territoire dont la cession à la France effacerait leurs crimes. Pourtant, aucun des subalternes blancs, horrifiés par les conséquences du meurtre de Klobb, n’accepte de les suivre dans leur projet insensé. Les tirailleurs ayant compris que les autres officiers désavouent leurs chefs et, devinant l’importance d’un acte qui les met en état de rébellion, sont désorientés. Peu d’entre eux sont tentés par l’aventure et beaucoup deviennent méfiants et hostiles. À l’issue d’un incident violent lors de la défection d’une partie de la troupe, Chanoine est tué. Voulet s’enfuit avec six hommes qui finissent par l’abandonner. Il se présente, seul, le 17 juillet au matin, devant les avant-postes de la colonne rassemblée dans le village de Maygiri. Il y est tué par une sentinelle» (M.

Lorsque Voulait lançait : «Je suis un chef noir», il n’exprimait plus une simple envie de richesse ou de possessions territoriales, mais surtout une jalousie profonde à partir de ceux-là mêmes qu’il exterminait pour

tait comme esprit de liberté et pouvoir absolu. Sans doute, Voulet et Chanoine ne compre-
naient rien aux rites tribaux africains, mais ils s’imaginaient que le chef noir était un être absolu et c’était à ce statut ontologique que les deux hommes aspiraient. Ils étaient en passe de devenir des dieux, aussi laissaient-ils libre cours à leurs perversités meurtrières. Ce qui inquiéta les autorités coloniales, c’était que ces extrémistes échappaient au contrôle de la véritable envie motrice du colonialisme. Leurs exactions n’étaient nullement articulées à l’exploitation économique des terres usurpées, contrairement à l’apologétique du travail rédigée par Chanoine. Ils vivaient sous la modalité de l’être à la place du chef noir et non de l’être-ensemble de l’entreprise inscrite par Bugeaud. C’est-à-dire soumis aux objectifs de l’exploitation économique de la colonie. Autrement, les horreurs accomplies pour des fins d’exploitation envieuse passent-elles inaperçues jusqu’à ce qu’elles soient dénoncées sous un flux médiatique, soulevant alors des cris d’indignation qui masquent la cruauté par l’hypocrisie. Tel fut le célèbre cas de la colonie léopoldienne du Congo : «…les

Dans le Congo du roi Léopold, on ne se contentait pas de tuer ou d’exterminer; on torturait pour accroître le rythme de la production. On torturait, s’il le fallait, et ce, dès l’enfance :
«Stanislas Lefranc, catholique fervent et monarchiste, était un procureur belge venu occuper un poste de magistrat au Congo. Un dimanche à Léopoldville, il entendit à une heure matinale les cris désespérés d’un grand nombre d’enfants.
En découvrant d’où venaient ces hurlements, Lefranc trouva "environ trente gamins, dont plusieurs de sept ou huit ans, alignés et, en attendant leur tour, contemplant, terrorisés, leurs camarades que l’on fustigeait. La plupart de ces gamins […] auparoxysme de la douleur, gigotaient si affreusement que les soldats chargés de les maintenir par les mains et les pieds étaient obligés de les soulever du sol. […] Vingt-cinq fois, la chicotte cingla chacun de ces enfants". La veille au soir, apprit Lefranc, plusieurs enfants avaient ri en présence d’un homme blanc, qui avait alors donné l’ordre d’appliquer cinquante coups de fouet à tous les enfants domestiques de la ville. La seconde série de vingt-cinq coups devait leur être infligée le lendemain matin à 6 heures. Lefranc parvint à les faire supprimer; mais on lui demanda de ne plus émettre de protestations interférant avec la discipline.
Lefranc avait vu en action un instrument essentiel du Congo de Léopold, qui dans l’esprit des populations du territoire serait bientôt assimilé au gouvernement blanc au même titre que le bateau à vapeur ou la carabine. Il s’agissait de la chicotte - un fouet en peau d’hippopotame séchée au soleil, en forme de longue lanière vrillée aux arêtes acérées. En général, la chicotte était appliquée sur les fesses nues de la victime. Ses coups laissaient des cicatrices permanentes; plus de vingt-cinq coups pouvaient faire perdre conscience, et cent coups ou davantage - punition qui n’avait rien de rare - se révélaient souvent fatals.
Lefranc allait assister à bien d’autres flagellations à la chicotte. Pourtant, la description qu’il en fit, dans des pamphlets et des articles de journaux publiés en Belgique ne suscitaCette cruauté gratuite à l’égard des enfants n’était que la pointe de l’iceberg. L’exploitation coloniale était une torture en soi et plongeait ses racines encore plus profondément dans le monde de l’exploitation du caoutchouc :que peu de réactions. "Le chef de la station sélectionne les victimes. […] Tremblants, hagards, ils s’étendent le visage contre le sol […] deux de leurs compagnons, parfois quatre, les saisissent par les pieds et les mains pour leur enlever leurs culottes de coton. […] Chaque fois que le tortionnaire soulève la chicotte, une barre rouge apparaît sur la peau des pitoyables victimes, qui, si fermement soient-elles tenues, se contorsionnent affreusement en sursautant… Aux premiers coups, les malheureuses victimes poussent des hurlements horribles qui se transforment vite en gémissements sourds. […] Combien raffiné de la méchanceté, certains officiers, j’en ai été témoin, exigent que le supplicié, lorsqu’il se relève, haletant, exécute gracieusement le salut militaire"» (A. Hochschild. ibid. pp. 205-206).
«Tandis que la terreur liée au caoutchouc se répandait dans la forêt tropicale, elle imprima dans la mémoire des gens des souvenirs qui saigneraient jusqu’aux restants de leurs jours. Un prêtre catholique qui a noté des histoires orales un demi-siècle plus tard cite un homme, Tswambé, parlant d’un fonctionnaire de l’État particulièrement haï quiTout cela annonçait bien ce que seront les horreurs des camps de concentration nazis. Hannah Arendt a donc tout à fait raison de placer dans le colonialisme aussi bien que dans l’antisémitisme les origines de l’État totalitaire. L’État colonial est déjà un État totalitaire, qu’il soit sous la trique du Colonial Office anglais ou du Ministère des Colonies à Paris. Lorsque les métropoles sentaient naître une pointe de résistance au progrès «de la Civilisation», elles réagissaient avec la barbarie la plus extrême.s’appelait Léon Fiévez et qui terrorisait un district le long du fleuve, à cinq cents kilomètres au nord du Stanley Pool : "Tous les Noirs considéraient cet homme comme le diable de l’équateur. De tous les cadavres sur le terrain, on devait trancher les mains. Il voulait voir le nombre de mains coupées par chaque soldat, qui devait les apporter dans des paniers. […] Un village qui refusait de fournir le caoutchouc était complètement rasé. Jeune homme, j’ai vu le soldat Molili [de Fiévez], qui gardait à l’époque le village de Boyeka, prendre un grand filet, y mettre dix indigènes qui avaient été arrêtés, attacher de grosses pierres au filet et le faire basculer dans le fleuve. […] Le caoutchouc cause ces tourments; c’est pourquoi nous ne voulons plus entendre prononcer son nom. Les soldats obligeaient les hommes jeunes à tuer ou à violer leurs propres mères et leurs propres sœurs". Un officier de la Force publique qui traversa le poste de Fiévez en 1894 cite la description que fit lui-même Fiévez de ce qu’il faisait quand les villages voisins ne fournissaient pas à ses troupes le poisson et le manioc qu’il avait demandés : "Je leur fais
la guerre. Un exemple a suffi : cent têtes tranchées, et depuis lors les vivres abondent dans la station. Mon but est en somme humanitaire. J’ai supprimé cent existences, mais cela permet à cinq cents autres de vivre". En suivant des règles de base "humanitaires" qui comprenaient la section de mains et de têtes, des sadiques comme Fiévez s’en donnaient à cœur joie. Le chef de la station de M’Bima se servait de son revolver pour faire des trous dans les lobes des oreilles des Africains. Raoul de Premorel, un agent travaillant le long de la rivière Kasaï, se plaisait à faire ingurgiter de grosses doses d’huile de castor à ceux qu’il trouvait malingres. Lorsque les villageois, dans une tentative désespérée pour satisfaire au quota de poids, remirent du caoutchouc mélangé avec de la terre ou des cailloux, un agent, Albéric Detiège, les obligea à le manger. Deux porteurs n’ayant pas utilisé les latrines assignées, un commissaire du district, Jean Verdussen, leur donna l’ordre de parader à la tête des troupes, le visage couvert d’excréments» (A. Hochschild. ibid. pp. 279-280).
Mais encore, l’État pouvait bien financer l’administration et l’armée, pourvoir à l’éducation et au culte, mais les véritables sponsors du colonialisme restaient les agences financières, banques ou entreprises d’exploitation des ressources naturelles, mais aussi dans le but d’élargir le marché à même les colonies. C’est pour le marché étendu des colonies que les institutions travaillaient, même si banques et compagnies

prise : «À partir de 1880, l’ex-
pansion coloniale de la France connaît une accélération décisive. En moins de 30 ans, la superficie des territoires contrôlés passe de 900 000 km² à près de 12 millions et leur population de 3 millions à 50 millions d’habitants. Or, dès 1896, quinze ans après le début des conquêtes, l’empire, dans sa totalité, dispute déjà à l’Union économique belgo-luxembourgeoise et à l’Allemagne la place de deuxième partenaire commercial de la France, derrière la Grande-Bretagne. De 1902 à 1904, en 1907 et en 1908, l’empire se hisse au deuxième rang des partenaires commerciaux de la France. De la fin des conquêtes à la veille de la Première Guerre mondiale, il se maintient constamment aux premières places, justifiant ainsi les espoirs de Jules Ferry qui estimait que "la politique coloniale - (était) - fille de la politique industrielle» (J. Marseille. Empire colonial et capitalisme français, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, # H126, 1984, pp. 40-41).
C’est le marché qui crée les empires comme, un siècle plus tôt, il a créé les nations. La prédation était une caractéristique du premier système colonial sous le mercantilisme des rois absolus des XVIIe-XVIIIe siècles. Le nouveau système colonial est essentiellement commercial. L’envie se multiplie selon les règles du capitalisme : par des intérêts sur la valeur d’échange. Ce marché comprend moins les colonisés (ce qui ne

drer) que les colons dont les familles sont maintenant nombreuses. On verra ces familles devenir les tristement célèbres Pieds-Noirs lors de la Guerre d’Algérie, quand ils seront tenus pour des parias par les métropolitains mêmes! C’est l’Empire britannique ici qui a créé cet être-ensemble toujours de plus en plus être à la place, car il s’agit bien de substituer à l’empire déjà existant (tout comme en Inde) un empire proprement occidental. Après la prise des Indes, cédées au traité de Paris de 1763 de la France à l’Angleterre, la nouvelle colonie entrait dans l’ère industrielle qui enveloppait la métropole londonienne :
«Le principal objet de ce commerce, depuis la fin du XVIIe siècle, c’étaient alors les luxueuses cotonnades du Bengale, dont l’East India Company était devenue la principale pourvoyeuse en Europe comme en Asie et notamment en Chine. Après 1765, la Compagnie posta ses agents dans tous les meilleurs centres de production textile duBengale, en tolérant qu’ils usent de méthodes coercitives pour s’assurer l’exclusivité de l’activité des tisserands, transformés du coup en employés à domicile, et mettre hors jeu le négoce indigène. La vraie concurrence, toutefois, vint de l’industrie textile anglaise elle-même. Dès la fin du XVIIIe siècle, elle commença à chasser les calicots du Bengale du marché métropolitain, aidée par la protection douanière obtenue par le lobby textile de Manchester. À partir des années 1820, en apprenant à maîtriser ses coûts pour être compétitive, elle les évinça de leurs autres débouchés européens, puis des marchés asiatiques. Du moins l’autre article majeur du négoce traditionnel de l’EIC, le fil de soie, resta-t-il préservé de toute concurrence métropolitaine. À côté de ces activités anciennes, il en surgit de nouvelles. La plus importante fut l’exportation de l’indigo, que
l’EIC achetait chaque année en grande quantité à des planteurs privés européens installés au Bengale et au Bihar, pour le revendre à Londres, d’où il repartait dans toute l’Europe et au-delà : c’était alors la principale de ces marchandises qui lui servaient à transférer ses fonds en métropole. Les planteurs, qui faisaient cultiver l’indigo par les paysans contre des avances en argent liquide avaient souvent recours, surtout dans les premiers temps, à la contrainte physique, voire à la violence, pour que ces cultivateurs acceptent et remplissent les contrats. Un collecteur britannique du district de Faridpur; au Bengale, alla jusqu’à écrire : "Pas une caisse d’indigo n’arrive en Angleterre qui ne soit tachée de sang humain"» (T. Beaufils. «Le colonialisme aux Indes néerlandaises», in M. Ferro. Le livre noir du colonialisme, Paris, Pluriel, 2004, pp. 376-377).
-1__41283_zoom.jpg)
tion et de l'Empire français, l'achève-
ment de la conquête du territoi-
re indien coïncida, en 1818, avec l'écrase-
ment définitif des résistants Marathes. C'est alors que l'Inde «commença véritablement à se transformer sous son influence en économie coloniale au sens moderne de l'expression, c'est-à-dire en économie structurellement dépendante, source de matières premières pour une industrie métropolitaine en pleine expansion, et marché non protégé pour les produits de cette industrie, que l'abaissement des coûts de production rendait compétitifs avec les productions locales. Le commerce extérieur fut le principal instrument de cette transformation, même s'il ne représentait qu'une fraction mineure de l'activité économique totale du pays. Entre 1815 et la Grande Rébellion de 1857, les échanges extérieurs du sous-continent firent tout de même plus que quadrupler en valeur comme en volume» (T. Beaufils. in

sion de l'envie est totale par la destruc-
tion même d'une industrie autochtone indienne florissante. La définition du marché impérialiste cède donc de l'être-ensemble en être à la place du colonisé. On brise les capacités de production traditionnelles pour enrôler à leur tour les colonisés dans l'armée de production industrielle. Les produits de la métropole en surnombre arrivent d'abord par dumping, avant que l'on comprenne qu'il est possible de fabriquer directement pour le marché colonial. En ce sens, Ferry avait raison, la politique coloniale est un corollaire indispensable de la politique industrielle. La production industrielle anglaise vit de la destruction de la production indienne, la supplante et finit par se substituer complètement à elle. Producteurs et consommateurs deviennent ainsi des Occidentaux dont le socle demeure l'immense société indienne sur laquelle ils prolifèrent.
La culture du coton indien sera remplacée par une autre culture, celle d'un produit alors licite en Angleterre : l'opium. Les opiacés produits par les champs indiens vont approvisionner le commerce mondial jusqu'à ce qu'une campagne de tempérance vint à dénoncer les effets nocifs dus à la consommation de ce produit. Or, que faire de ces récoltes dont la métropole ne veut plus? Trouver, sinon inventer un nouveau débouché qui ouvrira ses portes au commerce de l'opium. La Chine toute proche ferait un marché idéal si les Chinois se convertissaient à la consommation des opiacés. Dotée d'institutions mandchous partiellement débiles, les

C'est alors que l'empereur Daoguang (1820-1850) prend la décision, après moult conseils, de fermer le commerce étranger de l'opium. Le gouverneur Lin Zexu, des provinces de Hubei et du Hunan, agit avec


re, l'ouvertu-
re de cinq ports au commerce britanni-
que, des indemnités de guerre de 21 millions de yuans, soit 1/3 des recettes du gouvernement impérial chinois, des droits de douanes négociés entre les deux pays, un droit de juridiction consulaire en cas de litige entre Chinois et Britanniques, c'est une juridiction britannique qui tranchera sur la base des lois britanniques, enfin la célèbre clause de la nation la plus favorisée. Quelques années plus tard, la France et les États-Unis obtiendront les mêmes droits de la part du gouvernement chinois. Un tel conflit de

tions entre l'Oc-
cident et l'Extrême-Orient devait accélérer la décom-
position de l'immense Empire du Milieu. L'opium devenait le symbole de la violation de l'espace et des mœurs des Chinois. Une seconde Guerre de l’Opium se déroulera entre 1856 et 1860 opposant la Chine à la France et au Royaume-Uni pour les mêmes raisons commerciales. La défaite de la Chine sera encore plus cuisante et l’on doit mettre sur le compte de cette seconde guerre la montée du mouvement des Taipings qui vont mettre à feu et à sang le sud de la Chine au cours des années à venir.
La progression du colonialisme vers l’impérialisme pur et simple conduit le monde occidental à se substituer au reste du monde non-occidental, et ce pour des raisons essentiellement économiques. Le discours de la

trice, qui vise à justifier au nom d’un certain pa-
ternalisme humani-
taire les dépenses douteuses de l’État en matière d’expansion coloniale, maintient toutefois une séparation ethnique et culturelle entre les Occidentaux et les autres peuples. Chaque métropole a son chantre de l’aventure coloniale. En Angleterre, c’est le célèbre Rudyard Kipling, auteur du Livre de la Jungle et de Kim, qui font rêver la jeunesse victorienne :
Mais, comme le souligne Jacques Chastenet, «déjà dans ces vers, comme dans l’attitude générale desAssumez le Fardeau de l’Homme Blanc,
Envoyez les meilleurs de vos enfants,
Condamnez vos fils à l’exil,
Pour qu’ils soient les serviteurs de leurs captifs,
Pour qu’ils veillent, pesamment harnachés,
Sur des peuples agités et sauvages,
Peuples à peine domptés, impatients,
Mi démons, mi-enfants.

Alors que le ministre au Colonial Office, Joseph Chamberlain faisait l’éloge de la More Great Britain pour parler des liens étroits des colonies avec la métropole anglaise, son vis-à-vis français, Jules Ferry, préférait l’expression de mission civilisatrice héritée directement de l’ancien missionnariat catholique - des catholiques

Jules Ferry (1832-1893) accentuait surtout la différence radicale entre la barbarie et la Civilisation, la civilisation étant le produit du legs hellénique. Les Français, descendants des gallo-romains, avaient déjà livré bien des guerres aux barbares Francs et même si les derniers, les Germains, avaient gagné la récente guerre

L’idée coloniale devint donc un vernis sensé conserver la légitimité de l’usurpation tout en la justifiant dans le but d’étendre un marché afin d’écouler la surproduction nationale. Cette nécessaire redéfinition du colonialisme marquait un contraste avec celui qui avait accompagné, en 1830, la conquête et la colonisation de l’Algérie. Comme le remarque Dino Constantini :
«L’abolition de l’esclavage ne marque pas la fin de l’exception coloniale, mais sa transformation décisive. La nation ne cesse de se fracturer, mais la ligne de séparation ne se fait plus selon la distinction des couleurs par le biais de l’odieuse et rétrograde institution de l’esclavage, mais sur la base d’une procédure tautologique d’exclusion de la citoyenneté de groupes identifiés à partir de caractéristiques culturelles déclarées inassimilables. Libérée de l’embarras provoqué par la survivance de l’esclavage, la France pense pouvoir être en toute bonne conscience à la fois républicaine et coloniale.Le colonialisme s’engageait dans la voie du discours sur le progrès, progrès signifiant civilisation. C’était avant tout les sciences et les techniques qui imposaient cette expansion. L’expansion des industries chimiques, les besoins grossissants en métaux de diverses natures, l’explosion démographique des villes et la migration des ruraux vers les cités pour s’enfourner dans les usines, commandaient tous, comme Ferry leL’universalisme républicain pense même pouvoir trouver dans la colonisation un puissant vecteur d’exportation de ses propres principes dans le monde entier. C’est alors que naît, dans son sens historique le plus décisif, l’utopie d’une "République coloniale". Dans une semblable utopie la colonisation, loin de représenter une offense à l’unité du genre humain, apparaît comme un instrument décisif de l’universalisation des principes républicains. Si la République est l’unique communauté légitime, car la seule capable de fournir une protection efficace aux droits de l’homme et la seule en mesure de réaliser l’égalité naturelle entre les hommes, le colonialisme devient l’instrument par lequel le projet républicain peut être étendu au monde entier. Le monopole de l’universel, auquel la République prétend, trouve dans le colonialisme la modalité de sa propre application. La symbiose entre colonialisme et universalisme apparaît ainsi non seulement historique mais théorique. Si l’on veut bien prendre au sérieux cette symbiose, le régime d’exception sur lequel s’appuie la colonisation doit être considéré comme une redéfinition de la notion d’humanité obtenue par une réduction des droits humains à des droits du citoyens» (D. Constantini. ibid. p. 67).


Les colonisés, en effet, pensèrent renverser à leur profit la situation qu'avait fait naître le colonialisme, mais les dommages qu'ils avaient subits étaient psychologiquement plus graves que chez les colonisateurs. Comment n'aurait-il pas été normal que les colonisés ne suivent pas le modèle de l'être à la place du colonisateur, ce que la modalité mythique du l'être-ensemble leur ouvrait? «Leur ambition constante, et

chapper à leur condition de colonisé, charge supplé-
mentaire dans un bilan déjà lourd. Pour cela, ils s'efforcent de ressembler au colonisateur, dans l'espoir avoué qu'il cesse de les reconnaître différents de lui. D'où leurs efforts pour oublier le passé, pour changer d'habitudes collectives, leur adoption enthousiaste de la langue, de la culture et des mœurs occidentales. Mais si le colonisateur ne décourage pas toujours ouvertement ces candidats à sa ressemblance, il ne leur a jamais permis non plus de la réussir. Ils vivent ainsi une pénible et constante ambiguïté; refusés par le colonisateur, ils partagent en partie la situation concrète du colonisé, ont avec lui des solidarités de fait; par ailleurs, ils refusent les faveurs du colonisé comme appartenant à un monde déchu, auquel ils espèrent échapper avec le temps» (A. Memmi. op. cit. p. 37). Mais très vite, l’être à la place exige d’atteindre l’étape ontologique supérieure de l’être-comme. Ce qui veut dire non seulement l’émancipation de la tutelle coloniale, la création d’un pays ou

nes, mais de devenir des sujets identiques au statut des colonisateurs. Bref, la jalousie accompagne les retombées des colonisations dans la poche des colonisés de la couche supérieure de la société, car l’envie de posséder la liberté et leur pays ne suffit pas: «Les assimilés de fraîche date se situent généralement bien au-delà du colonisateur moyen. Ils pratiquent une surenchère colonisatrice ; étalent un mépris orgueilleux du colonisé et rappellent avec insistance leur noblesse d’emprunt, que vient démentir souvent une brutalité roturière et leur avidité. Trop étonnés encore de leurs privilèges, ils les savourent et les défendent avec inquiétude et âpreté. Et lorsque la colonisation vient à être en péril, ils lui fournissent ses défenseurs les plus dynamiques, ses troupes de choc, et quelquefois ses provocateurs» (A. Memmi. ibid. p. 37). C’est tout cela qui finira pas ne plus passer après la Seconde Guerre mondiale.
Quelle que soit la mansuétude avec laquelle les colonisateurs regardaient leurs rois-nègres, il y avait un a priori qu’ils ne pouvaient effacer de leur esprit : les colonisés sont paresseux comparés à leur propre dynamisme de développeurs :
«Lorsque le colonisateur affirme, dans son langage, que le colonisé est un débile, il suggère par là que cette déficience appelle la protection. D’où, sans rire - je l’ai entendu souvent - la notion de protectorat. Il est dans l’intérêt même du colonisé qu’il soit excluLes déboires actuels de l’Afrique semblent confirmer cette «sagesse» et la réhabilitation de la colonisation est en voie de s’imposer parmi la plus grande majorité de la population occidentale. Le retour à l’état de colonie serait un bienfait, même si les anciens «protectorats» sont toujours sous la coupe de l’économie occidentale. La «vision négative» «provient de l’irresponsabilité, de la prodigalité du colonisé, qui n’a pas le sens dedes fonctions de direction; et que ces lourdes responsabilités soient réservées au colonisateur. Lorsque le colonisateur ajoute, pervers, aux instincts mauvais, voleur, un peu sadique, il légitime ainsi sa police et sa juste sévérité. Il faut bien se défendre contre les dangereuses sottises d’un irresponsable; et aussi, souci méritoire, le défendre contre lui-même! De même pour l’absence de besoins du colonisé, son inaptitude au confort, à la technique, au progrès, son étonnante familiarité avec la misère; pourquoi le colonisateur se préoccuperait-il de ce qui n’inquiète guère l’intéressé? Ce serait, ajoute-t-il avec une sombre et audacieuse philosophie, lui rendre un mauvais service que de l’obliger aux servitudes de la civilisation. Allons! Rappelons-nous que la sagesse est orientale, acceptons, comme lui, la misère du colonisé. De même encore, les auteurs dits sérieux : elle appelle à la fois tout ce que le colonisé doit au colonisateur, que tous ces bienfaits sont perdus, et qu’il est vain de prétendre amender le colonisé» (A. Memmi. ibid. p. 85).

nomie. Du notable au fellah, les fêtes sont belles et généreu-
ses, en effet, mais non la suite! Le colonisé se ruine, emprunte et finalement paye avec l’argent des autres! Parle-t-on, au contraire, de la modestie de la vie du colonisé? de la non moins fameuse absence de besoins? Ce n’est pas davantage une preuve de sagesse, mais de stupidité. Comme si, enfin, tout trait reconnu ou inventé devait être l’indice d’une négativité» (A. Memmi. ibid. p. 86). C’est oublier que dans le premier cas, le colonisé resserre la chaîne qui l’étouffe avec les dettes qu’on lui fabrique pour mieux l’appauvrir, tandis que dans le second cas, son aliénation l’empêche de bien comprendre tous les rouages techniques et financiers qui font son malheur. Le colonisé n’est guère mieux que le plateau de service du garçon de café dans la fable de Sartre :
«Le colonisé, lui, ne se sent ni responsable ni coupable, ni sceptique, il est hors de jeu. En aucune manière il n’est plus sujet de l’histoire; bien entendu il en subit le poids, souventplus cruellement que les autres, mais toujours comme objet. Il a fini par perdre l’habitude de toute participation active à l’histoire et ne la réclame même plus. Pour peu que dure la colonisation, il perd jusqu’au souvenir de sa liberté; il oublie ce qu’elle coûte ou n’ose plus en payer le prix. Sinon, comment expliquer qu’une garnison de quelques hommes puissent tenir dans un poste de montagne? Qu’une poignée de colonisateurs souvent arrogants puissent vivre au milieu d’une foule de colonisés? Les colonisateurs eux-mêmes s’en étonnent, et de là vient qu’ils accusent le colonisé de lâcheté. L’accusation est trop désinvolte, en vérité; ils savent bien que s’ils étaient menacés, leur solitude serait vite rompue : toutes les ressources de la technique, téléphone, télégramme, avion, mettraient à leur disposition, en quelques minutes, des moyens effroyables de défense et de destruction. Pour un colonisateur tué, des centaines, des milliers de colonisés ont été, ou seront exterminés. L’expérience a été assez souvent renouvelée - peut-être provoquée - pour avoir convaincu le colonisé de l’inévitable et terrible sanction. Tout a été mis en œuvre pour effacer en lui le courage de mourir et d’affronter la vue du sang» (A. Memmi. ibid. p. 93).


sons l'Histoire» : «La cité se met-elle en fête? Ce sont les fêtes du colo-
nisateur, même re-
ligieuses, qui sont célébrées avec éclat : Noël et Jeanne d'Arc, le Carnaval et le Quatorze Juillet…, ce sont les armées du colonisateur qui défilent, celles-là mêmes qui ont écrasé le colonisé, et le maintiennent en place et l’écraseront encore s’il le faut (A. Memmi. ibid. p. 100). Triste tropique. Ce sera l’une des tâches spécifiques de l’Éducation que la République donnera à ses coloniaux de substituer à

politains : «…la mémoire qu’on lui constitue n’est sûrement pas celle de son peuple. L’histoire qu’on lui apprend n’est pas la sienne. Il sait qui fut Colbert ou Cromwell mais non qui fut Khaznadar; qui fut Jeanne d’Arc mais non la Kahena. Tout semble s’être passé ailleurs que chez lui; son pays et lui-même sont en l’air, ou n’existent que par référence aux Gaulois, aux Francs, à la Marne; par référence à ce qu’il n’est pas, au christianisme, alors qu’il n’est pas chrétien, à l’Occident qui s’arrête devant son nez, sur une ligne d’autant plus infranchissable qu’elle est imaginaire. Les livres l’entretiennent d’un univers qui ne rappelle en rien le sien…» (A. Memmi. ibid. p. 101).
D’autre part, et c’est peut-être là l’aliénation suprême, «le colonisé n’est sauvé de l’analphabétisme que pour tomber dans le dualisme linguistique. S’il a cette chance» (A. Memmi. ibid. p. 102) :
«La possession de deux langues n’est pas seulement celle de deux outils, c’est la participation à deux royaumes psychiques et culturels. Or ici, les deux univers symbolisés, portés par les deux langues, sont en conflit : ce sont ceux du colonisateur et du colonisé.
En outre, la langue maternelle du colonisé, celle qui est nourrie de ses sensations, ses passions et ses rêves, celle dans laquelle se libèrent sa tendresse et ses étonnements, celle enfin qui recèle la plus grande charge affective, celle-là précisément est la moins valorisée. Elle n’a aucune dignité dans le pays ou dans le concert des peuples. S’il veut obtenir un métier, construire sa place, exister dans la cité et dans le monde, il doit d’abord se plier à la langue des autres, celle des colonisateurs, ses maîtres. Dans le conflit linguistique qui habite le colonisé, sa langue maternelle est l’humiliée, l’écrasée. Et ce mépris, objectivement fondé, il finit par le faire sien. De lui-même, il se met à écarter cette langue infirme, à la cacher aux yeux des étrangers, à ne paraître à l’aise que dans la langue du colonisateur. En bref, le bilinguisme colonial n’est ni une diglossie, où coexistent un idiome populaire et une langue de puriste, appartenant tous les deux au même univers affectif, ni une simple richesse polyglotte qui bénéficie d’un clavier supplémentaire mais relativement neutre; c’est un drame linguistique» (A. Memmi. ibid. pp. 102-103).Il n’est donc pas sans signification que l’amour du colonisateur soit payé en retour par la haine du colonisé envers lui-même. C’est dans le terreau de cette haine que s’enracine l’être-comme qui va conduire à l’indépendance et à la décolonisation. Contrairement à ce que suppose la dialectique de Hegel, l’esclave ne prendra conscience de lui-même qu’en s’identifiant au maître :
«Cet emportement vers les valeurs colonisatrices ne serait pas tant suspect, cependant, s’il ne comportait un tel envers. Le colonisé ne cherche pas seulement à s’enrichir des vertus du colonisateur. Au nom de ce qu’il souhaite devenir, il s’acharne à s’appauvrir, à s’arracher de lui-même. Nous retrouvons, sous une autre forme, un trait déjà signalé. L’écrasement du colonisé est compris dans les valeurs colonisatrices. Lorsque le colonisé adopte ces valeurs, il adopte en inclusion sa propre condamnation. Pour se libérer, du moins le croit-il, il accepte de se détruire. Le phénomène est comparable à la négrophobie du nègre, ou à l’antisémitisme du juif. Des négresses se désespèrentà se défriser les cheveux, qui refrisent toujours, et se torturent la peau pour la blanchir un peu. Beaucoup de juifs, s’ils le pouvaient, s’arracheraient l’âme; cette âme dont on leur dit qu’elle est mauvaise irrémédiablement. On a déclaré au colonisé que sa musique, c’est des miaulements de chat; sa peinture du sirop de sucre. Il répète que sa musique est vulgaire et sa peinture écœurante. Et si cette musique le remue tout de même, l’émeut plus que les subtils exercices occidentaux qu’il trouve froids et compliqués, si cet unisson des couleurs changeantes et légèrement ivres lui réjouissent l’œil, c’est malgré sa volonté. Il s’en indigne contre lui-même, s’en cache aux yeux des étrangers, ou affirme des répugnances si fortes qu’elles en sont comiques. Les femmes de la bourgeoisie préfèrent le bijou médiocre en provenance d’Europe au joyau le plus pur de leur tradition. Et ce sont les touristes qui s’émerveillent devant les produits de l’artisanat séculaire. Enfin, nègre, juif ou colonisé, il faut ressembler de plus en plus au blanc, au non-juif, au colonisateur. De même que beaucoup de gens évitent de promener leur parenté pauvre, le colonisé en mal d’assimilation cache son passé, ses traditions, toutes ses racines enfin, devenues infamantes» (A. Memmi. ibid. p. 113).


sation, comme être su-
périeur aux co-
lonisateurs, ce qu’une foule de tiers-mondistes occidentaux accepteront comme une évidence indiscutable. Pour être tout à fait légitime dans la mouvance dialectique de la colonisation, le dépassement de l’envie du colonisateur par la jalousie du colonisé a été l’une des causes internes majeures de l’échec des indépendances. Certes, on a beaucoup insisté sur les facteurs exogènes : les conflits internationaux dans le cadre de la Guerre Froide; la rivalité des impérialismes financiers occidentaux; le paternalisme des organismes d’aide au développement; l’action occulte des faiseurs de rois-nègres (la C.I.A. comme le K.G.B.)… et bien d’autres choses encore. Mais l’échec des Indépendances est avant tout intérieur et lié au processus même de la décolonisation.

logique après tant de siècles «d’ensauva-
gement» (Aimé Césaire) des peuples colonisés. Cette com-
pensation culturelle faisait sûrement bien s’étaler de nombreuses queues de paons, mais elle couvrait une fausse assurance qui n’échappait pas aux observateurs occidentaux. Le concept de négritude devenait un racisme positif qui faisait contre-poids au fardeau de l’homme blanc. Léopold Senghor, député français du Sénégal, «exposa ses vues dans une revue d’un niveau culturel élevé, Présence africaine, fondée en 1947 avec la collaboration d’Alioune Diop en réaction contre les traditions assimilationnistes de la France il y exaltait l’africanisme et la philosophie de la "négritude". Dans cette revue les élites africaines s’attachèrent aussi à réfuter le vieux préjugé de "l’Afrique continent barbare"; ils rappelèrent les aspects brillants de son passé pré-colonial, les empires médiévaux du Soudan, la floraison des arts plastiques, de la poésie, les institutions sociales remarquablement équilibrées. Par-dessus tout, ils cherchèrent à donner leur véritable sens aux événements africains des luttes coloniales déformés par les Européans, car disait Cheik Anta Diop : "L’histoire est le levain de la conscience nationale"» (H. Grimal. La Décolonisation 1919-1963, Paris, Armand Colin, Col. U, 1965, p. 345). L’anthropologue

clusions sont toujours contestés, supposait qu’étant le berceau de l’huma-
nité, les Africains avaient découvert, bien avant les Occidentaux, les plus grands systèmes révélés par les arts et la science ultérieure. Par leur diffusion dans l'ensemble du bassin méditerranéen et du Proche-Orient, les Noirs auraient apporté la civilisation au monde. Bien que ses théories eurent un écho davantage dans le monde intellectuel occidental que dans l’ensemble des peuples colonisés, une certaine classe de la société se laissa emporter par ces amplifications culturelles. La négritude devenait une valeur positive contre toutes les valeurs négatives véhiculées par les colonisateurs. Cette valorisation eut ses correspondants en Extrême-Orient, en particulier en Chine, où le maoïsme, outre son action politique, stimula une «révolution culturelle» qui avait pour but d’apprêter le marxisme à l’orientale tout en fermant les

«Voyez, indiscrète jeunesse, où l’incontinence porte ceux qui suivent ses étendards, et comme les voluptés de la chair et du sang traînent à leur suite des carnages de chair et des ruisseaux de sang. Quelle horrible boucherie, quelle montagne eût-on fait de tant de corps! Que de choses àconsidérer sur ce sanglant théâtre! L’envie d’un frère qui joue le principal ressort de tous ces désastres, l’aveuglement d’une fille, l’inconsidération d’un jeune homme, l’infidélité d’un serviteur, la force de la volupté, la cruauté d’un père, la nonchalance d’une gouvernante, la témérité d’un frère voulant venger le déshonneur de sa sœur, et en somme la rage et la fureur du désespéré… Que de morts entassés, que de personnages amoncelés sur cette scène! Qui ne voit qu’à étendre cette occurrence tragique un juste volume serait étroit! Je laisse au lecteur à méditer sur la variété de ces horribles succès, et admoneste ceux qui se laissent emporter à la volupté de se faire sages par cet exemple».

ge, et ce, sans plus recourir aux dépenses des métro-
poles : les Français au Tchad et au Sénégal; les Por-
tugais en Angola; les Britanniques en Asie centrale et les Américains partout ne cessent depuis d’intervenir dans les affaires intérieures des États indépendants, libres et souverains! Viennent en tête les ethnocides dus à la faim ou à la guerre. Le Biafra, État sécessionniste du Nigeria entre 1967 et 1970, fut réduit par la famine. Les pays d’Amérique latine, tour à tour sous la férule de compagnies comme General Food ou Monsanto sans oublier les minières du monde entier. Les diamants du Congo, qui favorisèrent le règne de cette brute immonde de Mobutu Sese Seko toujours entouré de ses agents de sécurité belges. L’affreux génocide rwandais où, du 7 avril 1994 à juillet de la même année, 800 000 personnes, en majorité de la tribu Tutsi, furent sauvagement massacrées par les Hutus qui formaient le gouvernement du Rwanda, gouvernement

ment déstabilisé par l’assas-
sinat de son président. Derrière le «géno-
cide», c’était donc une guerre civile pour l’occupation du pouvoir d’un État qui n’avait cessé d’être le jouet des anciens colonisateurs belges et des tribus ou clans pour la possession du pouvoir… et des richesses. Le massacre d’hommes de femmes, de vieillards et d’enfants se déroula devant les yeux horrifiés des Casques bleus de l’O.N.U., gelés sur place par les ordres de New York, et des journalistes secoués par la rapidité avec laquelle les horreurs se déchaînèrent. À côté, les festins cannibalesques d’Idi Amin Dada en Ouganda (1971-1979) et les farandoles grotesques et sanglantes de Jean-Bedel Bokassa en République centrafricaine (1966-1976), étaient rabaissées au niveau de Guignol. La description que donne ainsi Wikipedia du sacre de l’empereur Bokassa Ier est tout simplement surréaliste :
«Bokassa se couronna finalement empereur le 4 décembre 1977, soit deux jours après la date anniversaire de celui de Napoléon Bonaparte, 173 ans auparavant (Napoléon Ier a été sacré empereur le 2 décembre 1804). La cérémonie eut lieu au palais des sports de Bangui. Le sacre se déroula au cours d’une cérémonie à laquelle assistèrent 5 000 invités, dont le ministre français de la Coopération Robert Galley. Aucun chef d’État ne s’y rendit, excepté le Premier ministre de l’Île Maurice. Pour marquer l’événement, Bokassa revêtit une réplique du costume que portait Napoléon Ier lors de son sacre, une épaissecape écarlate doublée de fourrure d’hermine blanche et d’une robe incrustée de perles sur laquelle étaient brodés en fils d’or des soleils et des abeilles. La cérémonie fut très fastueuse : 10 000 pièces d’orfèvrerie, 200 uniformes d’apparat, 600 smokings et pas moins de 60 000 bouteilles de Champagne et de Bourgogne. De nombreux artisans et créateurs français furent mis à contribution par l’intermédiaire de Jean-Pierre Dupont. Un trône monumental fut créé par le sculpteur Olivier Brice, empruntant le symbole de l’aigle à Napoléon. La garde-robe impériale fut conçue par Pierre Cardin. La couronne en or pur, confectionnée par le joaillier Claude Arthus-Bertrand, comportait 7 000 carats de diamants, dont l’un de 60 carats était estimée à près de cinq millions de dollars quand le salaire moyen en Centrafarique était d’environ 100 dollars! À la fin de la cérémonie, le nouvel empereur remonta les rues de Bangui à bord d’un carrosse de bronze et d’or tiré péniblement par huit chevaux importés du haras national du Pin, situé en Normandie, envoyés par l’Élysée. Deux chevaux moururent lors du trajet ce qui contraignit la famille impériale à parcourir les derniers mètres en limousine. On chiffra la cérémonie à quelque 100 millions de francs, financés en partie par le “cher cousin” Mouammar Kadhafi. Son titre complet était “Empereur de Centrafrique par la volonté du peuple centrafricain, uni au sein du parti politique national : le MESAN” (Mouvement pour l’évolution sociale de l’Afrique noire). Ce dernier épisode lui valut une réputation de mégalomane. Bokassa justifiait ses actions en déclarant que la création d’une monarchie aiderait la Centrafrique à se distinguer des autres pays africains à gagner le respect des autres pays du monde. Il prétendit mettre en place une monarchie constitutionnelle, mais son régime demeura une dictature redoutable et violente.
Un film de son couronnement a été réalisé par le service cinématographique de l’Armée française sur commande de la France pour les archives personnelles de Bokassa. Des bobines de ce film furent stockées avec précaution dans les archives de l’ECPAD car le générique présente l’annonce de son sacre sous forme de lettres roses pailletées de diamants. Le service d’animation de l’ECPAD voulait en effet montrer sa capacité à créer de nouvelles techniques d’effets spéciaux et ainsi annoncer le faste de la cérémonie. L’affaire des diamants incita les dirigeants de l’ECPAD à placer le film au coffre sous la mention “diffusion restreinte” jusqu’à sa déclassification en juin 2008».



torat. L’Irak et la Palestine allèrent de même à l’Angleterre. Durant toute la période de l’Entre-deux-Guerres et encore sous la Seconde Guerre mondiale, la Syrie resta une «colonie» de la France. Elle défia même Vichy et se rallia à De Gaulle et à la France Libre. Après la guerre, la faiblesse de la France et la sympathie de De Gaulle pour les colonies qui lui ont été d’un grand secours durant les heures sombres de l’Occupation, rendent l’indépendance à un pays qui n’avait jamais existé mais qui était l’héritier des anciens grands empires assyro-babyloniens. La première phase de l'indépendance n’est pas un simple transfert de pouvoirs comme on peut se l’imaginer :
«En avril 1946, l’heure est à la liesse populaire dans une Syrie qui célèbre une indépendance tant attendue après des siècles de domination étrangère. Cette indépendance apparaît même beaucoup plus réelle que celle des pays arabes voisins, car, à l’exception du Liban, la présence britannique demeure très forte dans la région. Les Syriens doivent donc organiser leur vie politique, choisir leurs dirigeants et leur mode de gouvernement, décider de leurs alliances puisqu’ils vivent un moment où une rupture irréversible avec le passé oblige à tout imaginer et édifier. Pendant quinze années, la jeune république indépendante connaît hésitations, brusques changements d’orientation, coups d’État et accès périodiques de violence. Ces quelques années sont toutefois la seule période où elle connaît une vie démocratique parlementaire, même si elle est imparfaite. En 1963, un système de gouvernement durable sera mis en place, mais ce sera alors un régime autoritaire et répressif dominé par le parti Baas.
L’accession à l’indépendance n’apporte pas de changement immédiat dans la classe au pouvoir. Les grandes figures du Bloc national, principal artisan de l’indépendance, demeurent à la tête de l’État. Leurs mérites sont reconnus mais ils sont bien peu préparés à la tâche qui les attend dans un pays en pleine transformation sociale et politique et marqué par des années d’agitation. Ils représentent les classes aisées et ils héritent d’une démocratie parlementaire inspirée par la IIIe République française, parfaitement inadaptée à un pays du tiers-monde. Ces hommes, bien qu’artisans de la libération nationale, n’ont pas de compétences pour gérer un État. Il leur manque les connaissances économiques indispensables et il leur faudrait un programme social répondant aux aspirations de la population. En outre, ils sont bien souvent rivaux.
Première manifestation de ces tiraillements, le Bloc national éclate en deux partis en 1947. Il laisse place au Parti national animé par le président Choukri Kouatly, implanté surtout à Damas, qui manifeste à ses débuts un conservatisme plutôt orienté vers l’Égypte. L’autre émanation du Bloc national, le Parti du peuple, répond aux préoccupations de la bourgeoisie d’affaires d’Alep, tournée vers Bagdad et Mossoul, et convaincue que son intérêt est de fournir à la Mésopotamie un débouché vers la Méditerranée. Ce parti est dirigé par Maarouf Dawalibi, un professeur originaire d’Alexandrette» (X. Baron. Histoire de la Syrie, Pairs, Tallandier, Col. Texto, 2014, pp. 125-126).

«L’événement qui provoque l’effondrement des vieilles structures en Syrie est la guerre de Palestine déclenchée par la proclamation de l’indépendance d’Israël, le 14 mai 1948. L’armée syrienne s’engage dans le conflit dès le 15 mai, aux côtés d’autres États arabes. Les déclarations enflammées de certains dirigeants arabes annonçant une rapide etfoudroyante victoire n’empêchent pas la déroute de leurs armées, mal équipées, mal commandées, désunies et en nombre inférieur aux forces adverses. Le traumatisme que provoque cette défaite au sein des populations arabes affecte en particulier les jeunes officiers syriens prompts à rejeter la responsabilité de l’échec sur leurs dirigeants politiques. Le pouvoir est d’autant plus atteint que des scandales éclatent. Ainsi, des armes achetées par la Syrie et destinées au front syrien tombent entre les mains d’Israël. Des abus de confiance, des actes de corruption, des détournements de biens publics sont révélés. Le parti Baas, formation qui privilégie le secret avant de tenir son premier congrès en 1947, mène avec succès une campagne d’agitation antigouvernementale qui rencontre, dans un tel climat, un écho favorable dans la population et dans certains secteurs de l’armée» (X. Baron. Ibid. pp. 126-127).


da, il commit des actes atroces de tortures et d’assassi-
nats qui ne passèrent pas inaperçus mais, protégé par les officiers britanniques, il s’en tira avec une seule réprimande. Il se fit connaître alors par ses exploits d’athlète : natation et surtout la boxe. Avec l’indépendance, en 1962, la carrière militaire d’Idi Amin est encouragée par le tout nouveau président, Milton Obote, mais ce dernier finit par s’apercevoir qu’Amin Dada a détourné plusieurs millions de dollars des fonds de l’armée. Pour éviter l’arrestation, il profite qu’Obote est à Singapour pour exercer un coup d’État en 1971. Obote pratiquait une politique tournée vers le socialisme, Amin Dada est donc perçu d’un bon œil par l’ensemble des puissances occidentales. Durant huit ans, il sera à la tête d’une tyrannie sanguinaire. Progressivement

tiques, principalement des Indo-pakistanais, qui étaient un rouage important de l’économie du pays. Pire, Ami Dada se rapproche de Khadafi et, par le fait même, de l’influence soviétique. Les Occidentaux commencent à s’inquiéter et déplorent de ramasser les dégâts causés par la soldatesque et les escadrons de la mort ougandais. Le Kenya est bientôt menacé. Mais c’est le blitzkrieg israélien d’Entebbe qui va donner le coup de grâce au dictateur. Le 27 juin 1976, un avion français reliant Tel Aviv à Paris est détourné par des membres de l’Organisation de Libération de la Palestine. Amin Dada invite les terroristes à venir poser l’appareil à



litains sur les nouveaux gouver-
nants, se diffuse dans toutes les nouvelles institutions. Pinochet et Perón au Chili et en Argentine sont de nouveaux Franco. Les parlementaires de Nairobi portent la perruque et la toge des députés et plaideurs britanniques. Les Afrikaners pratiquent un racisme anthropologique européen du XIXe siècle. Et le Congo? Il peut sembler loin, en effet, le temps où l’on coupait les bras des indigènes qui n’apportaient pas assez d’hévéa à la compagnie de caoutchouc au temps du bienfaisant roi Léopold en ce jour de juin 1960, où la Première République du Congo est proclamée. Pourtant, toute la période de la colonisation, même lorsqu’elle passa sous la tutelle du gouvernement de Bruxelles, ne fut pas paisible et innocente. Comme dans tous les pays où se produisit un mouvement indépendantiste, des questions ne cessaient d’être soulevées parmi l’élite beaucoup plus que parmi l’ensemble de la société congolaise : «L’indépendance était-elle souhaitée? Quand était-elle souhaitée? Et comment fallait-il s’imaginer le Congo indépendant? Cette dernière question portait à la fois sur l’organisation intérieure du pays (devait-il être unitaire ou fédéral?) et sur les relations extérieures avec la Belgique (devaient-elles être totalement indépendantes ou fallait-il


xelles. Le monde des affaires suscita une Table ronde éco-
nomique à Bruxelles en vue de normaliser le sort du capitalisme dans le futur État libre du Congo. Cet immense territoire aux ressources naturelles diversifiées et riches, qui jouissait d’un capitalisme sauvage tout azimut, pouvait-il bénéficier d’un transfert économique de la métropole à la colonie? «Avec l’indépendance à l’horizon, beaucoup de chefs d’entreprise craignaient que les jours de leur autonomie et de leurs excellentes relations avec les autorités ne soient comptés. Ils continuèrent d’exercer leurs activités sur place, mais ils choisirent un siège social en Belgique, ce qui assujettissait leur entreprise au droit belge et non au droit congolais. Avec ce transfert, le Trésor congolais voyait disparaître une part importante des recettes fiscales» (D. van Reybrouck. Ibid. p. 284). Mais…
«Le pire était encore à venir, mais cela ne se produisit que quelques semaines plus tard. Le 27 juin 1960, trois jours avant l’indépendance, le Parlement belge a dissous – avec l’accord du gouvernement congolais qui plus est – le Comité spécial du Katanga. Une bévue monumentale pour le Congo! Le nouvel État perdait ainsi le contrôle de la gigantesque Union minière, moteur de l’économie nationale. Comment cela avait-il pu se produire? Le CSK était en réalité une société publique qui au Katanga attribuait des concessions aux entreprises privées, en échange d’actions. Il avait ainsi une participation majoritaire dans l’Union minière, et donc le pouvoir de décision. Dans la pratique, il faisait peu usage du droit que lui conférait cette participation : l’État colonial se fiait le plus souvent à la compétence des milieux d’affaires. Maintenant que le Congo menaçait de devenir indépendant, le danger existait que le nouvel État se mêle réellement des activités de l’Union minière et de toutes ses filiales. En supprimant le CSK, on avait supprimé ce risque. Les délégués congolais à la Table ronde économique n’y virent pas d’inconvénient, tant ils éprouvaient de l’aversion pour ce moloch du capitalisme occidental, et le futur gouvernement de Lumumba reprit ce même raisonnement… Le Congo en restait pour une part propriétaire mais obtenait, en tant qu’actionnaire minoritaire, bien moins de pouvoir et de gains que les grands trusts belges, comme la Générale. Par là même, il était non seulement privé de plusieurs millions de dollars, mais aussi de la possibilité de mettre l’industrie au service du pays.
Dansant dans l’ignorance, le pays approchait du gouffre de l’indépendance. Il était en possession des clés politiques, mais celles de l’économie furent mises à l’abri en Belgique. Le lendemain de ce coup invraisemblablement roué, les deux pays signèrent néanmoins un “traité d’amitié” qui parlait d’aide et de soutien» (D. van Reybrouck. Ibid. pp. 285-286).
«Le premier gouvernement du Congo héritait de la Belgique un pays doté d’une infrastructure bien développée : plus de quatorze mille kilomètres de voies ferrées avaient été construits et plus de cent quarante mille kilomètres de routes et de rues, il y avait plus de quarante aéroports ou aérodromes et plus de cent centrales hydroélectriques et à vapeur, une industrie moderne était sur pied (numéro un mondial pour le diamant industriel, troisième producteur de cuivre de la planète), ainsi qu’un début de système de santé publique (trois cents hôpitaux pour les autochtones, des centres médicaux et des maternités) et le taux d’alphabétisation était très élevé (1,7 millions d’élèves à l’école primaire en 1959) – des réalisations qui par rapport à d’autres colonies africaines étaient sans aucun doute impressionnantes. L’armée avait en outre enregistré d’importants succès à l’occasion des deux guerres mondiales. Mais l’infrastructure n’est pas tout. Thomas Kanza, le très jeune ministre qui avait étudié la psychologie, savait que ces succès étaient relatifs pour beaucoup d’Africains : “Ceux-ci, contrairement à ce qui est communément admis par les Européens, ont souffert plus du manque de sincère sympathie, de considération et d’amour de la part des colonisateurs que de l’absence d’écoles, de routes et d’usines”» (D. van Reybrouck. Ibid. p. 288).

cissisme mégalo-
mane des colonisa-
teurs tandis que les colonisés héritaient de la jalousie et de l’incapacité fondamentale de pouvoir s’évaluer égaux, sinon meilleurs que leurs dominants. Le départ ou même le retrait apparent des anciens colonisateurs laissaient une population traumatisée avec un héritage trop lourd à porter :
«En outre, à quoi servait un pays entièrement équipé si personne ne savait comment s’y prendre? Le jour de l’indépendance, le pays comptait seize diplômés de l’université. Certes des centaines d’infirmières et d’employés de l’administration avaient bénéficié d’une bonne formation, mais la Force publique n’avait pas un seul officier noir. Il n’y avait pas un seul médecin indigène, pas un seul ingénieur, pas un seul juriste, agronome ou économiste.
“La Belgique n’avait pas d’expérience de la colonisation”, a dit Mario Cardoso pendant notre déjeuner raffiné au Memling, “mais elle avait encore moins d’expérience de ladécolonisation. Pourquoi fallait-il que tout se passe si vite? Si seulement ils avaient attendu cinq ans, le premier lot d’officiers congolais aurait eu fini ses études. Il n’y aurait alors pas eu de mutinerie dans l’armée”. De 1955 à 1960, le pouvoir colonial chercha fébrilement à mettre en œuvre des réformes qui lui permettent de faire face à la grande agitation sociale, mais ses mesures se révélèrent insuffisantes et tardives. La décolonisation fut par conséquent une véritable fuite en avant que personne ne pouvait maîtriser. En ne cédant que tard aux exigences compréhensibles d’une élite frustrée, Bruxelles déchaîna des forces qui dépassaient très largement ses capacités à gérer la situation. Cela valait cependant aussi pour la jeune élite qui avait non seulement pointé du doigt et canalisé le mécontentement social des classes intérieures, mais l’avait aussi dramatisé et amplifié jusqu’à ce qu’il atteigne des proportions face auxquelles elle ne savait elle-même plus quoi faire. La chronologie des événements fit ressortir un paradoxe que l’on pouvait tout au plus constater, mais pas résoudre : la décolonisation commençait bien trop tard, l’indépendance arrivait bien trop tôt. L’émancipation accélérée du Congo fut une tragédie déguisée en comédie dont la fin ne pouvait être que désastreuse». (D. van Reybrouck. Ibid. pp. 288-289).
«Le Congo belge n’avait pas eu de Parlement, pas fait l’expérience d’une culture d’opposition institutionnalisée, de concertation, de recherche d’un consensus, d’apprentissage du compromis. Tout se décidait à Bruxelles. Le pouvoir colonial sur place n’était qu’une administration chargée d’exécuter les instructions. Les divergences d’opinions, qui ne pouvaient que porter atteinte au prestige du colonisateur, étaient dissimulées à la population indigène. Tout-puissant, inattaquable, le plus haut représentant du pouvoir, le gouverneur général coiffé de son casque blanc couvert de plumes de vautour, présentait plutôt les caractéristiques d’un chef traditionnel d’un royaume féodal africain que celles d’un haut fonctionnaire d’un régime démocratique. Faut-il s’étonner que la première génération de politiciens congolais se soit débattue avec les principes démocratiques? Faut-il s’étonner qu’ils aient ressemblé à des prétendants au trône cherchant à s’entretuer plutôt qu’à des dirigeants élus? Autrefois, dans les royaumes de la savane, la passation des pouvoirs royaux avait toujours donné lieu à de violentes luttes de pouvoir. En 1960, il n’en fut pas autrement» (D. van Reybrouck. Ibid. p. 307).


sirent dans la région de Madimba-Inkisi. Les soldats s’en prirent cette fois non pas à des officiers blancs, mais à des civils blancs. Plusieurs femmes européennes furent violentées. L’une d’elles fut violée seize fois en l’espace de cinq heures, en présence de son mari, de sa mère et de ses enfants. Les rumeurs à ce sujet n’allaient atteindre la capitale que quelques jours plus tard» (D. van Reybrouck. Ibid. pp. 310-311). Pour venir à bout de la mutinerie, Lumumba commença par élever les grades des soldats dans l’armée; puis il écarta «Janssens et nomma à sa place Victor Landula en tant que commandant en chef des forces armées, avec pour chef d’état-major Joseph-Désiré Mobutu. Une africanisation du sommet de la hiérarchie militaire devait pouvoir remonter le moral des troupes! Dans le même élan, il prit sa troisième mesure : une africanisation accélérée et radicale du corps des officiers» (D. van Reybrouck. Ibid. p. 311).


sadeur de Belgique à Léopold-
ville, il donna le feu vert pour une interven-
tion militaire. La vie de compa-
triotes était en danger, tel était son raisonnement. Le 10 juillet, tôt le matin, des avions de l’armée de l’air belge décollèrent avec des troupes de la base aérienne de Kamina à destination d’Elisabethville. Ce jour-là, à Luluabourg, une unité de para-commandos fut larguée pour libérer des Belges. La décision était à tout point de vue fâcheuse» (D. van Reybrouck. Ibid. p. 317). En effet, à peine un peu plus d’un mois après la proclamation de l’indépendance, voici les forces armées de l’ancienne métropole qui s’invitaient dans la crise congolaise, donnant signe à l’ensemble du pays que le gouvernement avait perdu tout contrôle. Lumumba ne savait plus vers qui se tourner. Devant la crise, il congédia le Parlement :
«La pagaille était complète. Au Congo, on ne gouvernait pas, on se querellait. L’intérêt national était assujetti aux luttes de pouvoir. Dans ce chaos, le colonel Mobutu, chef d’état-major de l’armée, intervint pour mettre un terme aux disputes. Le même jour, le 14 septembre 1960, il commit son premier coup d’État, avec l’accord et le soutien de la CIA. Il raconta à la presse que l’armée prenait le pouvoir jusqu’à la fin de l’année. Lumumba et Kasavubu furent `neutralisés”. Mais alors que Kasavubu finit par avoir le droit de rester au pouvoir en devenant une sorte de président cérémoniel, Lumumba fut assigné à résidence dans son logement de fonction de la capitale. L’amitié entre Mobutu et Lumumba était définitivement terminée» (D. van Reybrouck. Ibid. p. 328).

«Il était encore enfermé chez lui dans la capitale. Quand la nouvelle du vote à New York lui parvint, il comprit que ses jours à Léopoldville étaient comptés. Les casques bleus dans son jardin allaient-ils encore le protéger maintenant que l’ONU avait voté contre lui? Il devait, et il allait, rejoindre ses partisans à Stanleyville. C’était la nuit, au mois de novembre, en pleine saison des pluies. Un orage tropical extraordinairement violent obligea les soldats congolais à se mettre à l’abri. Leur attention s’était relâchée. Lumumba se cacha à l’arrière d’une Chevrolet et se fit conduire à l’extérieur sous une pluie diluvienne.
Les routes congolaises étaient à ce moment encore en parfait état. Si son chauffeur avait continué à rouler pendant quarante-huit heures, ils auraient pu atteindre Stanleyville. Cependant, la nuit de sa libération, Lumumba resta dans la capitale pour s’adresser au peuple. Même en chemin, il s’arrêta dans les villages, heureux de constater l’accueil chaleureux des villageois. Mais c’était la saison des pluies. Dans la capitale, Mobutu apprit la fuite de Lumumba et voulut à tout prix l’empêcher de rejoindre Gizenga. Cela entraînerait forcément son retour sur la scène politique et la CIA et ses conseillers belges n’en avaient aucune envie. Les Nations Unies refusèrent d’aider à traquer le fuyard, mais une compagnie aérienne européenne fournit un avion et un pilote habitué à effectuer desvols de reconnaissance à basse altitude. Ils repérèrent rapidement le convoi, qui se composait de trois voitures et d’un camion. Le 1er décembre, les soldats de Mobutu arrêtèrent Lumumba et sa suite alors qu’ils essayaient de traverser la Sankuru près de Mweka. Lumumba fut transporté par avion au camp Hardy près de Thysville, la caserne où quelques mois plus tôt l’armée s’était mutinée. À partir de ce mooment-là, Lumumba cessa de bénéficier de la protection des Nations Unies, il était prisonnier du régime de Léopoldville. Quand il arriva, sans lunettes et attaché, quelqu’un lui enfonça une boule de papier dans la bouche : le texte de son célèbre discours [prononcé lors de l’Indépendance].
Que devaient faire de lui Kasavubu et Mobutu? Le garder en détention éternellement…? Ne valait-il pas mieux le transférer au Katanga? Ou au Kasaï? Des provinces hostiles, certes, mais qui présentaient un intérêt justement pour cette raison. Il n’aurait pas de partisans là-bas. Car là où il était pour le moment, les troubles avaient recommencé. À Thysville, le 12 janvier, les soldats se mutinèrent à nouveau. Cela provoqua une certaineagitation. Le gouvernement belge, en la personne du ministre d’Aspremont, approuva le projet de transférer Lumumba au Katanga, quelle qu’en soient les conséquences, du moment qu’il était loin de la capitale, quelque part où les mutins ne pouvaient pas le libérer. En appuyant le projet, il pouvait en outre renouer les relations avec Kasavubu. La Belgique souhaitait en effet rétablir les relations diplomatiques avec Léopoldville. Elle ne voulait pas donner l’impression de s’intéresser uniquement au Katanga. À contrcœur, Tschombe accepta la venue de Lumumba et de deux autres prisonniers politiques. Le ministre d’Aspremont finit par les y envoyer.
Le 17 janvier 1961 à 16 50 atterrit à Elisabethville le DC-4 qui transportait Lumumba et ses deux fidèles, Mpolo et Okito. Pendant le vol, on les avait frappés et torturés. Une centaine de soldats armés les attendaient; ils étaient sous le commandement du capitaine belge Gat. Aussitôt après, un convoi les emmena à la maison Brouwez, une villa vide à l’écart, appartenant à un Belge, à quelques kilomètres de l’aéroport. La garde à l’extérieur et à l’intérieur de la villa était assurée par la police militaire, sous les ordres de deux officiers belges. Les prisonniers y reçurent la visite d’au moins trois ministreskatangais – Munongo, Kibwe et Kitenge, chargés des Affaires intérieures, des Finances et des Travaux publics – qui les torturèrent également. Tshombe n’était pas là. Il était allé au cinéma voir un film au titre d’un cynisme invraisemblable vu les circonstances : Liberté, produit par le Réarmement moral. Ensuite, il eut une réunion avec ses ministres. Aucun Européen n’était présent. La réunion dura de 18 h 30 à 20 h 00, mais toutes les dispositions pratiques pour la suite de la soirée semblaient avoir été réglées d’avance. La décision de transférer Lumumba au Katanga était un plan commun des autorités de Léopoldville, de leurs conseillers et des autorités de Bruxelles; mais la décision de Lumumba fut prise par les autorités katangaises. Ce fut surtout le ministre Godefroid Munongo qui joua à cet égard un rôle déterminant. Il était le petit-fils de Msiri, le marchand d’esclaves afro-arabe qui au XIXe siècle s’était approprié le royaume de Lunda.
Après la réunion, la délégation ministérielle retourna à la villa Brouwez. Les prisonniers furent chargés à l’arrière d’un véhicule, qui partit accompagné d’autres voitures et de deux jeep de l’armée. La nuit était tombée entre-temps. Le convoi prit la direction du nord-ouest en empruntant une route plate à travers la savane vers Jadotville. Dans la lueur des phares, à gauche et à droite, de l’herbe, des broussailles, la forme d’une termitière. Au bout de trois quarts d’heure, les véhicules quittèrent la route principale. Dans la savane boisée sur le côté de la route, ils aperçurent une fosse peu profonde fraîchement creusée. Des policiers et des gendarmes noirs en uniforme étaient présents, mais aussi quelques messieurs en costume : le président Tshombe, les ministres Munongo, Kibwe et quelques-uns de leurs collègues. Quatre Belges participèrent aussi à l’exécution. Franz Verscheure, commissaire de police et conseiller de la police katangaise, Julien Gat, capitaine de la gendarmerie katangaise, François Son, son brigadier subalterne, et le lieutenant Gabriel Michels. Les trois prisonniers furent amenés tour à tour au bord de la fosse. Cela faisait à peine cinq heures qu’ils étaient au Katanga. Ils avaient été roués de coups et torturés. À peine quatre mètres plus loin attendait le peloton d’exécution : quatre volontaires katangais armés de mitrailleuses. À trois reprises, une salve assourdissante retentit dans la nuit. Lumumba fut le dernier à être exécuté. À 21 h 43, le corps du Premier ministre, le premier élu démocratiquement au Congo, bascula dans la fosse.
La mort de Lumumba fut longtemps gardée secrète. Pour effacer toutes les traces, Gérard Soete, un Belge qui était officier de la police katangaise, a exhumé peu de temps après les dépouilles des trois victimes. On dit qu’une main, peut-être celle de Lumumba,sortait encore de terre. Soete a scié les corps en morceaux, qu’il a dissous dans un tonneau d’acide sulfurique. Il a retiré de la mâchoire supérieure de Lumumba deux dents serties d’or, et découpé trois doigts de sa main. Chez lui, à Bruges, il a conservé pendant des années une petite boîte qu’il montrait parfois à ses visiteurs. Elle contenait les dents et une balle. Bien des années plus tard, il les a jetées dans la mer du Nord» (D. van Reybrouck. Ibid. pp. 330 à 333).
Plutôt que d’être la première phase de l’indépendance d’un pays, la décolonisation s’avère une troisième phase de l’impérialisme après l’usurpation et la colonisation. La décolonisation devient une forme de satellisation des anciennes colonies gravitant non plus seulement autour d’une métropole, mais d’une civilisation – la civilisation occidentale – tout entière. Ce n’était pourtant pas là le projet de libération escompté :
«Tout le monde savait qu’il y aurait un peu d’improvisation pendant les premiers temps de l’indépendance. Il était clair que tout n’allait pas se passer le plus simplement du monde. Mais de là à penser que durant les six premiers mois de son existence, le Congo allait connaître une grave mutinerie dans l’armée, une fuite massive des Belges restés sur place, une invasion de l’armée belge, une intervention militaire des Nations Unies, le soutien politique de l’Union soviétique, une phase d’extrême tension de la guerre froide, une crise constitutionnelles sans égale, deux sécessions portant sur un tiers de son territoire et par-dessus le marché le sort réservé à son Premier ministre, qui allait être fait prisonnier, s’enfuir, être rattrapé, torturé et tué, non, tout cela, vraiment personne ne l’avait prévu.
Et cela n’arrangea en rien la situation. À présent, on appelle la période entre 1960 et 1965 la Première République, mais à l’époque elle évoquait plutôt le Jugement dernier. Le pays se décomposa, fut confronté à une guerre civile, à des pogroms ethniques, deux coups d’État, trois rébellions et six chefs de gouvernement (Lumumba, Ileo, Bomboko,Adoula, Tshombe et Kimba), dont certainement deux et peut-être même trois furent assassinés : Lumumba, tué d’une balle en 1961; Kimba, pendu en 1966; Tshombe, trouvé mort dans une cellule de prison en Algérie en 1969. Même le secrétaire général des Nations Unies, Dag Hammarskjöld, l’homme placé à la tête d’un “gouvernement mondial” indécis, perdit la vie dans des circonstances qui ne furent jamais élucidées : un cas unique dans le multilatéralisme d’après-guerre. Quant aux morts au sein de la population congolaise, ils ne se comptaient même plus.
La Première République du Congo fut une époque apocalyptique durant laquelle tout ce qui pouvait tourner mal tourna mal. Sur le plan politique ou militaire, le pays sombra dans un chaos total inextricable, sur le plan économique la situation n’avait qu’une interprétation possible : tout allait de mal en pis. Pourtant, le pays n’était pas en proie à des pulsions irrationnelles incontrôlées. Les catastrophes des cinq premières années ne furent pas la conséquence d’une réémergence de la barbarie, de la réapparition d’une quelconque forme de primitivisme réprimé pendant les années coloniales, sans parlerd’une “âme bantoue” hermétique. Non, là encore, le chaos fut engendré par la logique plutôt que par la déraison, ou, pour être plus précis : par la confrontation de logiques contradictoires. Le président, le Premier ministre, l’armée, les rebelles, les Belges, les Nations Unies, les Russes, les Américains : chacun adoptait une logique secrètement cohérente et compréhensible mais souvent contradictoire avec celle des autres. Comme au théâtre, la tragédie de l’Histoire était ici aussi non pas une affaire d’êtres raisonnables contre des êtres insensés, des bons contre des méchants, mais de personnes toutes persuadées lors de leurs rencontres que leurs propres intentions étaient bonnes et raisonnables. Des idéalistes s’opposaient à d’autres idéalistes, mais les idéaux défendus avec trop de fanatisme conduisent à l’aveuglement, l’aveuglement des bons. L’Histoire est un plat abominable préparé avec les meilleurs ingrédients» (D. van Reybrouck. Ibid. pp. 305-306).


tique que le titre d’un livre célèbre en son temps de Jean-
Christo-
phe Ruffin, L’empire et les nouveaux barbares, évoque la période où l’empire romain recevait de sa périphérie l’apport de tous ses conquis. Cette limes imaginaire se traduit dans les faits par les plus grandes disparités économiques entre le revenu moyen d’un individu parmi les plus pauvres d’un ou l’autre des pays du Nord par rapport au revenu moyen des habitants des pays du Sud. Ce qu’on appelait dans les années 70, le Tiers-Monde perdit son nom en se répandant de plus en plus dans les trois-quarts du monde, si on considère l’appauvrissement des régions mêmes des pays situés au Nord. Il apparaît donc normal qu’un vaste mouvement de déplacement des populations jamais connu auparavant se mette en marche.

sement et d’édu-
cation. Contrai-
rement aux années 70 et 80 lorsqu’il y avait une part d’im-
migration politique due aux troubles des guerres civiles des nouveaux pays indépendants, depuis les années 1980, il s’agit surtout d’une immigration économique. Les divers problèmes qui affectent les zones Sud obligent des boat peoples à s’engager à traverser la Méditerranée pour se retrouver parqués à l’île de Lampeduza relevant de l’Italie. Des catastrophes de traversiers surpeuplés qui font naufrages en Indonésie, aux Philippines et même sur les côtes de l’Atlantique et de la Méditerranée nous disent la grande détresse de ces gens qui se sont souvent endettés pour payer le prix du voyage pour atteindre le «paradis» du Nord. Les chiffres que donnent Catherine Wihtol de Wenden sont effarants : «les migrations ont triplé en moins de

d’hui de l’ordre de 200 millions. Ajoutons-y les 740 millions de migrations internes liées aux déplacements de populations provoqués par les guerres. Un autre chiffre donne la mesure de la rupture : il y a quarante ans, une vingtaine de pays tout au plus étaient concernés; aujourd’hui, il n’est pas une région du monde qui ne soit touchée, soit comme terre d’accueil, soit comme terre de transit. Certains pays en voie de développement ont même changé de statut, n’étant plus exclusivement tournés vers l’émigration mais affectés par les trois flux à la fois, l’émigration, l’immigration et le transit. Le Maroc, l’Algérie, la Turquie et le Mexique sont dans ce cas depuis les années 1990» (C. Wihtol de Wenden. «Le nouveau paysage migratoire», in L’Histoire. Les Grandes migrations, Collection # 46, 2009, p. 85).

pendants : «Jusqu’aux années 1980, les pays qui avaient accédé à l’indépen-
dance vingt ans plus tôt, vivaient dans une bulle euphorique. Ils s’en sortiraient économiquement, croyaient-ils, car l’histoire les avait en quelque sorte légitimés. Si l’on partait, c’était avec l’idée de revenir un jour, le temps d’amasser un capital et d’en distraire une partie pour sa famille». Ceci est sans doute vraie mais pas totalement. Nous y reconnaissons davantage l’immigration de pays comme l’Italie ou l’Allemagne au début du XXe siècle, pays surpeuplés et dont les richesses ne suffisaient plus pour satisfaire les familles nombreuses. C’était l’époque où New York les attendait avec sa Statue de la Liberté et le poème d’Emma Lazarus. Dans les années précédent 1980, nous l’avons dit, l’immigration était politique; fuyant des dictateurs sanguinaires ou entrevoyant le four de l’indépendance, les migrants cherchaient à retrouver la sécurité et la «richesse» du temps où l’ordre colonial maintenait un semblant de paix dans les colonies. Et Mme Whitol de Wenden de poursuivre : «Mais, depuis, le désenchantement s’est installé, et les gens sont convaincus que l’avenir
tront pas de change-
ment, que leur salut, donc, passe par une émigration qui pourra être définitive. Par ailleurs, la migration doit être analysée comme une manière de réajustement des grands déséquilibres de plus en plus béants entre régions riches et régions pauvres, que ce soit en termes de revenu par habitants, d’espérance de vie, de niveau d’éducation et d’exposition aux risques de toute nature : risques liés aux guerres civiles, à l’instabilité politique, aux catastrophes environnementales, aux maladies, au chômage. La migration est aussi une assurance contre ces risques» (C. Wihtol de Wenden. Ibid. p. 85).
«Dans nombre de pays du tiers monde, poursuit Mme Wihtol de Wenden, une pratique nouvelle s’est installée. Jusqu’à très récemment, les gens étaient cantonnés chez eux, car les autorités, le plus souvent des dictatures, craignaient d’exporter leur mauvaise image de marque en s’ouvrant au monde. Maintenant ces gouvernants, qui n’ont rien perdu de leur autoritarisme, tirent avantage d’une délivrance plus généreuse des passeports à leurs citoyens D’abord, les expatriés renvoient à leurs proches une partie de ce qu’ils gagnent, on l’a vu, et contribuent au fonctionnement de l’économie locale. Ensuite, c’est une façon d’éloigner des foyers de contestation possible mais aussi des chômeurs en puissance.
Enfin, ces pays, inexistants pour la plupart sur la scène internationale, développent, grâce à leur diaspora, une diplomatie parallèle, principalement axée sur la défense des droits de leurs nationaux à l’étranger. Je pense là à un pays comme l’Érythrée. Ainsi avons-nous désormais un paysage migratoire très différent de celui qui existait au XIXe siècle avec des Européens de l’Ouest qui partaient faire fortune en dehors de chez eux : dans les colonies, les comptoirs de commerce, dans les nouveaux mondes et sur les terres à défricher et à peupler comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande. De nos jours, les Européens ne quittent plus leurs terres d’origine, les migrants viennent de pays jusque-là refermés sur eux-mêmes, qui ont ouvert leurs frontières, mais ils se heurtent aux politiques d’immigration mises en place par les régions d’accueil pour en contrôler le flux» (C. Wihtol de Wenden. Ibid. pp. 88-89).



Là, tout n'est qu'ordre et beauté,ont répondu des irruptions de violences raciales, de conflits internationaux et de migrations désespérées. La nostalgie de la coloniale ne s'est jamais fredonnée sur l'air de La petite Tonkinoise, mais bien sur les trois strophes triomphales de Verlaine (rendant hommage à Rimbaud) :
Luxe, calme et volupté.
L'histoire t'a sculpté triomphant de la mort
Et jusqu'aux purs excès jouissant de la vie,
Tes pieds blancs posés sur la tête de l'Envie⌛
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