Au milieu de la course de notre vie, je perdis le véritable chemin, et je m'égarai dans une forêt obscure: ah! il serait trop pénible de dire combien cette forêt, dont le souvenir renouvelle ma crainte, était âpre, touffue et sauvage. Ses horreurs ne sont pas moins amères que les atteintes de la mort. Pour expliquer l'appui secourable que j'y rencontrai, je dirai quel autre spectacle s'offrit à mes yeux. Je ne puis pas bien retracer comment j'entrai dans cette forêt, tant j'étais accablé de terreur, quand j'abandonnai la bonne voie. Mais à peine fus-je arrivé au pied d'une colline où se terminait la vallée qui m'avait fait ressentir un effroi si cruel, que je levai les yeux et que je vis le sommet de cette colline revêtu des rayons de l'astre qui est un guide sûr dans tous les voyages. Alors s'affaiblit la crainte qui m'avait glacé le cœur pendant la nuit où j'étais si digne de pitié.

DANTE

LA DIVINE COMÉDIE

mercredi 28 octobre 2015

Retour sur l'Enfer

Signorelli. Les Damnés

RETOUR SUR L'ENFER

Lorsque  j’étais enfant, je regardais, à la télévision, une émission de la chaîne française de Radio-Canada, Le Grand-Duc. Dans une forêt expressionniste que le noir et blanc rendait ombrée et mystérieuse, on entendait la messe de saint Hubert jouée par les cors de chasse. Puis, sous une lumière ciblée, apparaissait ce qui devait représenter le diable ou le conteur. Ce personnage était joué par le comédien Jean Brousseau, le frère du chansonnier Hervé. Ce même acteur jouait le jeune docteur Marignon dans les célèbres Belles Histoires des Pays d’en-haut. Chaque semaine, ce narrateur nous racontait une sorte de conte gothique digne de ceux d’Hoffmann ou de Théophile Gauthier. Puis, par un fondu enchaîné, on entrait dans la dramatique du conte où des forces obscures agissaient toujours au cœur de l’intrigue. 

Bien entendu, nous n'y retrouvions rien de ce qui fait aujourd’hui les films d’horreur où l’hémoglobine coule généreusement, accompagnant des scènes de démembrements et de tueries. C’était un monde – ce monde québécois du début des années 1960 – encore plongé dans son catholicisme tridentin jusque par-dessus les oreilles et, surtout, badigeonné généreusement de superstitions les plus extravagantes. Un monde qui aimait le mystère et le mer-
veilleux. Je ne dis pas le fantas-
tique. La science-fiction, les audaces technologiques, les mondes utopiques et futurisants trouvaient guère de place dans l’imaginaire québécois de l’époque, tout à l'opposé de ce qui se passait dans les pays anglo-saxons. Même les intrigues policières ou d’espionnage prêtaient davantage à la comédie et à l’humour qu’au sérieux des auteurs de romans noirs, américains ou britanniques. Pierre Daignault, l’auteur du célèbre feuilleton Ixe-13, passe difficilement pour un Ian Flemming! Par contre, les contes médiévaux, les profondeurs insondables des forêts sauvages de la Nouvelle-France, le mystère que l’on ne parvenait jamais à percer de la vie animale, les rituels des chamanes autochtones, tout préparait à accepter la série où le premier plan montrait ce Grand-Duc qui donnait le nom à la série.

C’est en pensant à cette série quasi oubliée que j’ai entrepris de rédiger un blogue centré sur La Divine Comédie de Dante. On ne réécrit pas La Divine Comédie. On dialogue avec elle. Comme Boccace, Margue-
rite de Navarre, le marquis de Sade, Eugène Delacroix, William Bouguereau, James Joyce, Pier Paolo Pasolini, Umberto Eco et tous ceux qui se sont penchés sur des études ou des traductions érudites de l’œuvre du Dante, je ne fais que me poser cette question : Si j’avais à écrire la Divine Comédie, aujourd’hui, comment organiserais-je la poétique du récit?

À une époque où, à côté des cinq grandes cités de la péninsule italienne (Milan, Venise, Florence, Rome et Naples), voisinaient des villes peut-être moins importantes mais tout aussi dynamiques et modernes, il apparaissait dans l’esprit de Dante Aligheri (1265-1321), fier citoyen florentin, que les espaces où il allait distribuer ses cercles de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis n’étaient pas des espaces géographiques précis, mais une poétique cosmologique. Le Paradis n’était situé ni à Rome ni à Florence et l’Enfer à Naples ou à Ravenne, ville où il devait mourir en exil chassé par les guelfes florentins. Dante jugeait sévèrement les comportements humains, il punissait ou récompensait selon les vices ou les vertus témoignés par des divinités païennes, des personnalités historiques ou même des contemporains qui lui avaient causé quelques torts. Dans la mesure où l’espace dantesque n’est pas géographique – et lorsqu’il se sert d’indications géographiques, ce n’est que pour donner un aperçu superlatif du lieu cosmologique -, Dante pouvait se donner pour guide celui qui, à ses yeux, était le plus grand poète : Virgile (-70 à -19 av. J.-C.), le poète latin des Bucoliques et des Géorgiques. Virgile était surtout connu comme le poète officiel de l’empereur Auguste pour lequel il rédigea son poème épique racontant la fondation de Rome, l’Énéide, une suite à l’Iliade de Homère, afin de rattacher la famille de l’empereur à celle du noble troyen Énée qui aurait échappé à la destruc-
tion de Troie. L’effet poétique que cherchait Dante dans cette curieuse rencontre aux Enfers, visait à confronter le poète latin reconnu pour poser un regard tendre sur la nature à un milieu brutal, hostile, destructeur, proprement infernal. Voilà pourquoi, préférant le dolce still nuovo, la langue vernaculaire des Florentins, au latin classique des clercs, Dante se donna les paramètres de son défi littéraire. Ce faisant, il créait non seulement la littérature italienne moderne, mais la volonté pour tous les groupes linguistiques de l’Europe de s’exprimer désormais dans la langue du pays et non plus dans celle des scripteurs qui gravitaient au service du clergé ou des Princes. C’était une révolution civilisationnelle qui contribua plus qu’aucune autre à détacher la jeune civilisation occidentale de sa matrice, l'Église romaine.

Dans l’esprit du Dante, l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis ne sont pas des mondes extérieurs, mais bien des mondes qui, nés des damnés ou des élus, les enveloppent comme une aura. Nous créons le monde dans lequel nous nous enfermons, pour le meilleur et pour le pire. Plus nous aurons été, au cours de notre bref passage sur terre, monstrueux et ignobles, plus nous subirons les peines les plus étonnantes, les plus spectaculaires et les plus abjectes de l'Enfer. Il ne s’agit pas, pour le poète, de se vautrer dans un cynisme mesquin ou ruminer un ressentiment vengeur. Bien au contraire. Dante éprouve toujours de la pitié et même parfois de la compassion pour le sort pathétique qui atteint les damnés. Parfois il perd conscience quand il voit les supplices horribles qui s’acharnent sur eux. Ils sont repentants ou n’ont rien perdu de leur vindicte. Chacun porte la marque de son pathos (comme Francesca da Rimini et Paolo Malatesta, les amants adultères tués par le mari jaloux) ou de sa honte (Ugolino della Gherardesca qui, prisonnier à Pise, aurait vu ses enfants mourir de faim et les aurait dévorer pour survivre un peu plus longtemps). Tous  ces personnages historiques sont désormais oubliés tant ils appartiennent aux anecdotes des villes italiennes du XIIIe siècle. Aujourd’hui, ils feraient les manchettes du Allô Police! et du Journal de Montréal. Ils serviraient, comme Monica la Mitraille, de héros de cinéma ou, comme Hannibal Lecter, de caractères de téléséries violentes et sanglantes. Mais, dans la mesure où le temps du Dante est celui d'une faune intestinale rugissant dans le ventre des riches cités italiennes ambitieuses et belliqueuses, la violence impitoyable et sanguinaire de ces confrontations justifie la terribilità qui hante l'espace infernal du poète.

L’Enfer, le Purgatoire et le Paradis sont simultanément en nous. Ce sont des instances qui appellent déjà la deuxième topique freudienne, celle du Ça, du Moi et du Surmoi. L'instance des passions non éduquées, non maîtrisées, qui conduit à l’auto-destruction et souvent à la destruction pure et simple de notre monde. Au sommet, l'instance des idéaux de pureté et de dépassement représentée par Béatrice, cette fillette de 8 ans entrevue un jour dans une église et qu’idéali-
sa le Dante afin de sublimer son désir érotique dans un amour sacré. Au milieu, l’instance du Moi – là où Dante place les sept péchés capitaux – qui est celle d’une personnalité en sursis, toujours harcelée par ses démons, mais cherchant également à accéder à la grâce de l’ange. Tout en bas l'instance du Mal, celui des passions cruelles et perverses. Le poète nous dit que chacun d’entre nous est le triple lieu de sa déchéance comme de son salut et qu’il suffit d’utiliser sa liberté pour rejoindre le Christ qui assurera le triomphe de la volonté sur la bêtise innée. Si Dante utilise encore les signifiants de la représentation sociale de l’Occident médiéval, ses signifiés ne sont plus commandés par la morale religieuse de l’Église. Ainsi, n’hésitera-t-il pas à condamner des papes en Enfer et d’autres au Purgatoire. Ce ne sont pas sainte Blandine et les martyrs de Lyon ou sainte Ursule et ses onze mille vierges qui le conduisent à travers les cercles du Paradis, mais une toute jeune fille sans autre qualité que son innocence et sa pureté. Tout ce qui sépare la Divine Comédie de la Légende dorée repose précisément dans cette modernité du signifié, tantôt idéologique (et Dante se fait promoteur du pouvoir temporel : n'est-il pas l’auteur d’un important traité politique, De Monarchia, contre le césaro-papisme des Innocent III et Boniface VIII); tantôt symbolique (et Dante rejette l’Éros de Tristan et Iseut et de Lancelot et Guenièvre par le sort malheureux réservé à Paolo et Francesca, pour l’Éros platonicien qui sera au cœur de l’humanisme et des chefs-d’œuvre artistiques de la Renaissance).
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Comment s’est opérée en moi la jonction du Grand-Duc et de La Divine Comédie? Simplement par cet exercice dont je vous entretenais plus haut : si j’avais à écrire La Divine Comédie…, et aussi le mystère (plus que le merveilleux) qui habite l’homme en son individu comme en son espèce. Voilà pourquoi la première phrase qui apparaît ne sera pas tirée du Dante, mais de Hegel. Sa célèbre phrase tirée des Principes de la philoso-
phie du droit : «Lorsque la philo-
sophie peint sa grisaille dans la grisaille, une manifestation de la vie achève de vieillir. On ne peut pas la rajeunir avec du gris sur du gris, mais seulement la connaître. Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol». Sans doute est-ce à ce moment précis pour la civilisation, lorsque pointe son crépuscule, que son regard peut percer les ombres de sa nuit. Et que c’est parce qu’il vécut l’automne du Moyen Âge que Dante put pénétrer, en ce moment privilégié, le fond de toutes civilisations : «Au milieu de la course de notre vie, je perdis le véritable chemin, et je m’égarai dans une forêt obscure : ah! il serait trop pénible de dire combien cette forêt, dont le souvenir renouvelle ma crainte, était âpre, touffue et sauvage. Ses horreurs ne sont pas moins amères que les atteintes de la mort. Pour expliquer l’appui secou-
rable que j’y ren-
contrai, je dirai quel autre spectacle s’offrit à mes yeux. Je ne puis pas bien retracer comment j’entrai dans cette forêt, tant j’étais accablé de terreur, quand j’abandonnai la bonne voie. Mais à peine fus-je arrivé au pied d’une colline où se terminait la vallée qui m’avait fait ressentir un effroi si cruel, que je levai les yeux et que je vis le sommet de cette colline revêtu des rayons de l’astre qui est un guide sûr dans tous les voyages. Alors s’affaiblit la crainte qui m’avait glacé le cœur pendant la nuit où j’étais si digne de pitié». De l’angoisse de l'automne, Dante nous fait passer à l’aurore de la primavera; entendons-nous, à l’aurore de la modernité. Entre le crépuscule et l’aurore s’étend l’empire du Grand-Duc.

N’ayant, pour le moment, que rédigé la partie sur l’Enfer, je ne peux vous entretenir qu'en commençant par un texte  1- auquel j’ai donné un nom allemand – Der Holzweig -, la forêt, illustrée par cette œuvre peinte insaisissable : le SaintGeorges perdu en forêt, d’Altdorfer. Ce peintre vivait à l’époque ésostérique de l’empereur Rodolphe II de Habsbourg, celui qui avait décidé d’établir sa résidence impériale à Prague, là où on trouvait la rue des alchimistes qui existe toujours; C'était également le temps du célèbre Paracelse et de la Mesmie Hennequin, une sorte de chasse-galerie avec des chevauchées de fantômes et de damnés dans le firmament crépusculaire. Cette forêt allemande profonde – la Forêt Noire des contes des frères Grimm -, devait, à l'image de la prophétie des sorcières de Macbeth, se transformer en forêt humaine de jeunes soldats vêtus d’uniformes bruns ou noirs au XXe siècle. Comme ces épaisses forêts d’Amérique qui se voyaient pénétrées au même moment par la civilisation occidentale, frondant le défi de la nature sauvage. Il faut relire l'essai de Montaigne sur les cannibales pour réaliser à quel point les doigts mutilés du père Jogues correspondent aux corps des pendus, catholiques ou réformés, se balançant aux longues branches des arbres dessinés par le témoin Jacques Callot lors de la guerre de Trente ans.

2- La forêt est symbole de la Mère primitive, comme plus tard la maison sera le symbole de la Mère protectrice et nourricière. Pourquoi la première finit-elle toujours par dévorer la seconde? Comment cette haine des femmes émerge-t-elle dès les origines des sociétés organisées? Ambiguïtés de la femme. Ève et Pandore. Celle qui perd l’homme; celle qui répand les malheurs sur le monde. Pourquoi les rencontre-t-on à l’orée de l’Enfer? À l'exemple de Jocaste, la Mère hante la Psyché masculine pour faire du désir inavouable d’Œdipe le complexe par excellence de la psychanalyse. Comment ne pas oublier ce monologue inventé par le maître du suspens, Alfred Hitchcock, qu’il place dans la bouche de l’oncle Charley dans son film Shadow of a doubt? «…Des femmes horribles, fanées, grosses et cupides. S’agit-il d’êtres humains ou de gros animaux poussifs, hein? Et que fait-on aux animaux lorsqu’ils sont devenus trop gros et trop vieux?» Cette haine, cette peur de la femme, qui n’est plus un fantasme névrotique mais une véritable présence menaçante, castrante… et plus castrante qu’elle est maternelle, nous ne la trouvons pas qu’ici, en Occident. C’est partout qu’elle hante le psychisme masculin. Voyez les pratiques de l’excision sur de toutes jeunes filles en Afrique noire. Pensez aux gynécées grecques où les femmes se voyaient confinées avec les enfants, interdites de paraître dans les milieux d’hommes. Entendez les flots déversés par les écrits bibliques sur Jezabel. Souvenez-vous de la réputation de Sémiramis encore chantée dans les vers de François Villon. De Hatshepsout à Zénobie puis à Eudoxie et à Théodora, la femme d’Orient tient son frère/époux hors du pouvoir en l’enfermant dans un monastère thébain comme la fille du dompteur d’ours est devenue impératrice de Byzance et nous regarde toujours du haut des fresques de Ravenne. De ces impératrices antiques, l’Occident a fait des modèles pour ses reines sanguinaires : Catherine de Médicis est tenue pour la principale responsable du massacre de la Saint-Barthélemy en 1572; Christine de Suède pour avoir, en plein Fontainebleau, chef-d’œuvre de la Renaissance française, fait mettre à mort son écuyer, Monadelschi, en 1657; l’impératrice russe d’origine allemande Catherine II pour le meurtre de son époux, le tsar Pierre III,  Il n'y a pas jusqu'aux Yankees de la Nouvelle-Angleterre à avoir la terrible Hannah Duston qui, imitant les soldats hébreux du roi Saül, ramena comme scalps les pénis tranchés des Indiens qui l’avaient enlevée, elle et ses enfants. Nous avons connu ces femmes politiques modernes – Margaret Thatcher ou Indira Gandhi – qui ne purent empêcher de susciter des haines inouïes.

3- Poussés par les forces naturelles et violentes qui balaient l’Enfer dantesque, nous glissons vers les profondeurs du côté obscur de la face humaine. Si la luxure perdait l’homme dans les mentalités médiévales, la gourmandise venait juste après. Des faims insatiables dévorent l’homme de l’intérieur depuis la nuit des temps, et son obsession compulsive est de s’assurer que le prochain repas sera au rendez-vous à l’heure prévue. Tout ce que nous révèlent les tableaux de Breughel. Cette vérité doulou-
reuse du contraste aigu entre des faims dévoran-
tes et des ripailles indigestes apparaît dans le célèbre Combat entre Carnaval et Carême. C’est le rêve du Pays de Cocagne que réalisait pendant ce temps le Gargantua de Rabelais. Le repas plantureux des Noces au cœur de la vie picaresque des Flamands interpellés par l’austérité de la religion calviniste. L’anarchie a toujours été la diète des petit-peuples. De ces paysans qui doivent soustraire aux brigandages des Grandes Compagnies comme aux voraces percepteurs d’impôts le fruit de leur dur labeur. De ces ouvriers prolétarisés qui ne dînent que d’une maigre assiettée de pommes de terre, tels que le jeune Van Gogh les a immortalisés dans ses premiers tableaux. Il a fallu la société de consommation pour démocratiser la ripaille et le fast food n’est plus que la gourmandise bourgeoise qui, pour ne pas avoir oublié les temps difficiles de famines, est gourmande comme elle est cupide de luxes.

4- Cette anarchie de la privation et de la dépense se retrouve également dans le monde des puissants. Rois prodigues et rois avares se succèdent, alternent, se contredisent. Les Valois en France, les Tudor en Angleterre, offrent de ces courants alternatifs qui, comme le flux électrique, appellent à la formation des premiers États occidentaux. Henry VII ici, Louis XI là, par leur avarice, accumulent des fortunes qui rendent le Trésor royal capable de payer à leurs successeurs des folies de grandeurs, de conquêtes, de triomphes cérémonieux. Sans l’avarice d’Henry VII, pas d’unification de l’Angleterre pour la préparer à la conquête de son vaste empire maritime. Sans l’avarice de Louis XI, pas d’aventures guerrières en Italie pour Charles VIII, Louis XII et François Ier. Et, ni chez l’un ni chez l’autre, pas de Renaissance. Pas de châteaux de la Loire ni des poètes raffinés pour chanter le règne de la beauté féminine et du courage chevaleresque.

5- Tout le contraire sont ces rois fainéants, ces Mérovingiens que l’on transportait sur leur couche tirée par deux buffles, entourés d’une soldatesque brutale et grossière. Ces monarques sont les plus courants. On les retrouve partout dans le monde. Le stéréotype des rois fainéants se nourrit des tueries domestiques qui accompagnèrent la dynastie mérovingienne après la succession de Clovis et de Dagobert, dont la rivalité entre les reines Brune-
haut et Frédé-
gonde demeure dans les esprits par la façon dont la seconde fit mettre à mort la première en l’attachant par un bras, une jambe et par sa chevelure à la queue d’un cheval lancé au galop. Les roitelets des petits pays qui composaient alors le royaume Franc se trucident à qui mieux mieux. La fainéantise est la marque de l'impuissance et c’est en invoquant l’incompétence du roi Childéric qu’apparut la notion de rex inutilis, de roi inutile. Plutôt que la crainte ou même la haine, c’est le mépris que s’attirent tous dépositaires du pouvoir manifestant un laxisme doublé d’un goût pour la corruption plutôt que pour l’action. En Chine, au début du XIXe siècle, le roi fainéant a pour nom Kia-k’ing (Jiãqing) qui, par envie, se débarrassa du vaillant conseiller de son père, Ho Chen, qui avait accumulé une fortune par la paresse même des empereurs mandchous. Comme on dit que la paresse est la mère de tous les vices, Kia-k’ing souleva le mépris des Chinois par son inintelligence, sa cruauté perfide, son ivrognerie et sa pédérastie. Il ouvrit la Chine aux sociétés secrètes et à la guerre civile de même qu’il assura sans le vouloir la pénétration de l’Empire du Milieu par les agresseurs occidentaux, condamnant sa race à s’effacer du trône à l'image des Mérovingiens, qui finirent par fuir devant les maires du Palais qui l’ouvrirent à la nouvelle dynastie des Carolingiens.

6- Si nous tenons vraiment à faire une chute qualitative dans l’Enfer, nous n’avons qu’à nous présenter au cercle des hérétiques. Ces diablotins qui sèment la zizanie dans toutes orthodoxies. Pourtant, l’hérétique n’affirme que son choix de ne pas se plier à la règle de la convention établie, que ce soit en matière religieuse ou en matière idéologique. Pendant des siècles, ce fut suffisant pour lui mériter le bûcher. On pense au tchèque Jan Hus, à Cons-
tance, en 1415. Après tout, Jésus n’a-t-il pas été lui-même le premier des hérétiques en s’oppo-
sant à la Synagogue et sa crucifixion n’annonçait-elle pas le supplice de ses disciples sous l’empire païen de Rome? Dans les crises de ce genre, tout le monde devient un hérétique pour tout le monde. L’orthodoxie se dissout et de là surgissent des luttes de partis. Deviendra orthodoxe l’hérésie qui s’imposera manu militari à ses adversaires. Entre temps, que de fanatismes meurtriers! Que de vaines persécutions! Que d’injustices! La pauvre Marguerite Porete, condamnée au bûcher en 1310 et dont l’hérésie consistait à faire tomber les barrières entre les sexes. On pense aux tortures ordonnées par les tribunaux de l’Inquisition contre les Cathares qui, pour leurs richesses matérielles, avaient suscité la jalousie du pape Innocent III et la convoitise des rois francs. Après avoir envahi militairement l’Occitanie avec les troupes de Simon de Montfort, ils levèrent l’une des plus grandes chasses à l’homme de l’Histoire. Nos modernes hérésies sont à l’image de nos modernes orthodoxies. Trotsky contre Staline. Lin Piao contre Mao. Les écologistes contre les lobbies du pétrole et la masse des citoyens qui ne jurent que par les énergies fossiles. Dans cette image inversée de l’orthodoxie, l’hérésie se présente comme l’alternative possible au monde établi lorsqu’il devient insoutenable pour la grande majorité des membres de la société.

7- Depuis longtemps déjà, nous avons quitté les foyers de la luxure et de la gourmandise. Nous pataugeons dans le sang, et souvent le sang des innocents. L’homicide est la poix de l’Enfer. C’est bien parce que les assassins sont parmi nous que le monde des hommes ne peut être identifié au Paradis. Ils s’invitent. Ils arrivent par bandes sans s’annoncer et, comme des nomades agissant sous l'effet de la drogue et des ordres donnés par leur gourou, Charles Manson, ils entrent dans le confortable salon du cinéaste Roman Polanski où végètent l’actrice Sharon Tate sa femme et plusieurs de ses amis, eux aussi sous les effets  de drogues de luxe. Les assassins se mettent à vandaliser, à torturer, à éventrer cette femme enceinte et à tuer de sang-froid ses amis. Du coup, l’ordre civil se trouve annihilé. La furie et la sauvagerie pénètrent avec violence dans le confort bourgeois. Furent-ils la horde d'Attila, ils n'auraient pas fait mieux. Les nomades bousculent les sédentaires qui traînent sur le chemin. S’ils ne chevauchent plus des chevaux des plaines de l’Asie centrale, ils sont bien en selle sur leurs Harley-Davidson. Dans un cas comme dans l’autre, sur la face de Manson comme sur celle d'Attila, les civilisés ont cru déchiffrer les traits du démon. Le fléau de Dieu. Les Arabes verront la même chose scrutant le visage de Tamerlan, et aucun tableau aussi saisissant que celui du peintre russe Verechtchiaguine, Le monument de la guerre, peut donner l’impression qui marqua ceux qui virent ces pyramides de têtes coupées qu’il fit ériger aux quatre coins de Bagdad. Vingt tours de 750 têtes coupées chacune : 90,000 têtes humaines enveloppées de mouches et dont les vers suçaient les lèvres, les narines et les yeux. Rien à comparer avec ce cruel Ezzelino III de Romano qui apparaissait aux yeux du Dante comme le modèle de l’homicide pathologique.

8- Si du sol s’élève le cri du sang des victimes, ce sont des branches des arbres morts que s’échappent les gémissements des suicidés. Ceux de Pierre des Vignes, le conseiller de l’empereur Frédéric II Hohenstaufen (1194-1250), au temps même où Dante écrivait son poème cosmique. Aux gibets sont généralement pendus les vauriens, les mercenaires des armées défaites, les paysans victimes de la guerre. C’est sur le mur de sa cellule que Pierre des Vignes, déchu de ses fonctions auliques, se fracassa volontairement la tête. Que valent les menus larcins du fidèle serviteur de l’empereur à côté des détournements et des spéculations d’un Talleyrand toujours prêt à trahir son maître, quel qu'il soit? Sans doute bien peu de choses. Aveuglé, mutilé, torturé, le malheureux des Vignes voulut échapper au châtiment publique en se fracassant la tête contre le mur. Il s’y précipita avec la même vigueur qu’Ajax se jetant sur son épée afin d’échapper à la honte. Avec le même désespoir devant l’échec, le général Boulanger se fit sauter la cervelle sur la tombe de sa maîtresse. Dans les mêmes circonstances à jamais ambiguës qui enveloppa le suicide de Stavisky. Il y a, dans chaque suicide, comme dans le seppuku japonais, une affaire de honte et de dignité. Depuis que Lucrèce, la mère de tous les Romains, profanée et violée par le roi étrusque Tarquin, s’immola devant ses enfants pour qu’ils la vengent, nous avons perdu ce sens profond de l’acte suicidaire qui est camouflé par le discours sur la dépression et le sentiment d’impuissance et d’abandon. Pourtant, tel Caton, le suicidé est celui qui ne peut souffrir l’ignominie de la perte de contrôle sur sa vie. Privé de son droit de citoyen devant l’instauration de l’empire despotique, le républicain Caton, comme le stoïcien Sénèque après lui, ne peuvent assumer leur destin dans un monde privé de libertés. Il s’agit pour lors de périr avec elle. Pour Yoshitsune, à qui les Japonais seraient redevables de la méthode du seppuku en 1189, autant le geste suicidaire sera ardu, autant la mort sera plus glorieuse. L’arbre du pendu est la croix du vaincu.

9- Pour Dante, l’Enfer est avant tout un monde de glaces. Lorsque les glaçons détachés de l’iceberg du Titanic tombaient sur le pont du navire condamné, les passagers auraient tout aussi bien pu songer à ce cercle où Dante fige ses damnés dans un sol de glace. Des centaines de malheu-
reux, morts enfermés dans le fond des cales du navire parce qu’ils représentaient un monde non fréquentable pour les passagers en première classe et, parmi eux, John Jacob Astor, l’une des plus grandes fortunes américaines du temps et sur lequel les journaux ne cessèrent de s'extasier sur la dignité de son sacrifice. Le sinistre a fait que tous ces gens se sont retrouvés égaux, un instant, mais un instant seulement, devant l'orage de glace. Ce péché de la vanité humaine, qui faisait dire au capitaine Smith que même si Dieu le voulait, il ne pourrait faire couler son paquebot d’acier, relève de la même mégalomanie des constructeurs de la Tour de Babel qui, selon le récit biblique, auraient voulu atteindre la hauteur des cieux et regarder Dieu face à face. La métaphore de Métropolis de Fritz Lang et l’explosion de la navette Challenger montrent que rien n’arrêtera jamais les ambitions démesurées des hommes sinon que la vanité même du projet qui s'effondre sur lui-même.

10- Et Sodome et Gomorrhe alors? N’est-ce pas le feu du ciel qui détruit les deux cités maudites? N’est-ce pas en voulant honorer cette ville ultérieurement discréditée pour ses mœurs que le marquis de Sade rédigea ses Cent Vingts Journées de Sodome? L’excès d’intolérance morale crée pour chacun une impasse qui finit par damner ceux que les païens tenaient pour lors dans une margina-
lité bien placée. La pédérastie grecque n’était pas la sodomie, mais la sodomie est devenue la damnation de ceux que la Nature auraient marqué d’une «contrefaçon. Pour lors, le roi Edward II d’Angleterre fut empallé par un fer rouge passé à travers un bambou placé dans le rectum. En retour, un monstre nommé Gilles de Rais naquit du Poitou, un millénaire après que cette région eut été peuplée par les Taïfales, un groupe nomade indo-européen dont l’écrivain latin Ammien Marcellin disait qu’ils pratiquaient le vice contre-nature. Même Tiffauges, le tristement célèbre château du maréchal de France portait encore la trace étymologique du passage des Taïfales dans la région. C’est aux époques de grands retours du paganisme que l’homosexualité peut redresser la tête. Les humanistes sont couramment des homosexuels : Brunetto Latini le premier, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Marsile Ficin. Ils cohabitent avec les monstres les plus dépravés de l’Italie de la Renaissance : Sigismond Malatesta qui tente de violer son propre fils; Filippo-Maria Visconti de Milan, Galéas-Maria Sforza, également de Milan, sont de véritables dégénérés qui pratiquent le sadisme avec un raffinement de cruauté qui fait oublier la délicatesse des versificateurs aux mânes de Ganymède. Des colères inouïes secouent les prédications de Bernard de Sienne et de Savonarole qui conduisent à des destructions de chefs-d’œuvre irremplaçables. Même le David de Michel-Ange est victime d'une lapidation de la part des «piagnoni», les disciples du dominicain fanatique. Yahweh a-t-il bien cherché dans la Sodome antique ces justes que lui réclamait Abraham pour ne pas foudroyer la cité? En foudroyant Marlowe ou Pasolini, Dieu vengeait-il vraiment les victimes des éducateurs sadiques des collèges anglais ou allemands ou les pédophiles des collèges catholiques?

11- Il en fut des Juifs comme des sodomites. Au crime contre la Nature divine, on joignit le crime contre la divinité trahie. Le Juif errant erre maintenant sur Terre comme en Enfer. Shylock est son modèle dramatisé. À lui l’activité démoniaque par excellence : l’usure. Honnie autant par les Hébreux que par les chrétiens, l’usure est le domaine où l’Église et les Rois campèrent les Juifs exclus de la possession de la terre. Ils devinrent les banquiers du pape et des puissants, et lorsque la dette devenait insolvable, un pogrome antisémite des biens venus faisait disparaître les banquiers en même temps que la dette. Le même Bernard de Sienne qui s’opposa aux sodomites s’opposa également aux prêteurs d’argent juifs. L’homme de la finance a depuis les mains souillées par la manipulation de cet excrément. Ce qui salissait uniquement les mains des Juifs souille désormais tous ceux qui, de la bourse de Londres à Wall Street, de la Banque de France à la Banque mondiale, assument leur damnation de leur vivant en semant l’effondrement financier et les crises économiques à répétition. Ils ont produit la richesse comme la misère, et lorsque la richesse se fait misère, il devient impossible de sortir du cercle où ils ont entraîné leurs semblables.

12- Et lorsque tout a été vendu; lorsque tout s’est retrouvé objet de spéculation, que reste-t-il à souiller sinon le corps lui-même? L’âme a péri depuis longtemps quand le corps reste toujours «marchandable». Dante mentionne un certain Venedico Caccianemico qui aurait été jusqu’à vendre sa propre sœur! De la prostitution sacrée à la prostitution légalement gérée par les agences d’escortes, les besoins sont toujours les mêmes; les misères toujours aussi criantes. Le Pharaon déjà prostituait ses sœurs au Dieu soleil, Amon, en les prenant pour épouses et en commettant lui-même l’acte prostitutionnel. De son côté, le tribun athénien Eschine dénonça son adversaire, Timarque, un supporteur de Démosthène, car il se serait prostitué étant jeune. Quelle cité peut avoir confiance en la droiture d'un prostitué? Le chroniqueur Suétone raconte comment les empereurs romains – y compris César – ont pratiqué une forme ou une autre de prostitution. La prostitution n’a jamais été l’affaire que d’un seul sexe. On admire le courage d’un Jean Chrysostome dénonçant en pleine chaire, et devant l’impératrice elle-même, le trafic d’Eudoxie. Partout, dans le Moyen Âge chrétien, se pratique le «bordelage» qui satisfait voyageurs et pèlerins, soldatesques et commerçants. Des Dames Galantes chantées par Ronsard, peintes par Clouet, publicisées par Brantôme, finiront par devenir plus importantes que les reines au temps de Louis XIV et de Louis XV. Durant la Révolution, elles deviendront les cibles des jacobins radicaux comme Chaumette, alors que les courtisanes retrouveront leur influence avec Bonaparte. Comment imaginer Oliver Twist de Dickens ou la Fantine de Hugo dans le cercle des prostitués de Dante? Rencontre de deux misères – celle du client et celle du ou de la prostitué(e), -, à la banalisation professionnelle, ne devrions-nous pas plutôt en appeler à la compassion des misères qui finissent par tous nous accabler?

13- L’imagination de Dante est sans limites. Comment pourrions-nous imaginer des cercles encore plus hideux, plus profonds après ceux de l’usure et de la prostitution? Pourtant, Dante place encore plus profondément les flatteurs, les séducteurs, les trompeurs. Les voici qu’ils nagent dans la merde. Après avoir vécu dans le parfum, leur haleine dégage maintenant une odeur putride. Ces courtisans sont là, célébrant l’empereur des pains et des jeux; les humoristes de la bêtise et de l'insignifiance flattent nos capacités à l'auto-dérision. Face à ces renards, des corbeaux sont toujours avides d’écouter leur baratin. Des idoles, des vedettes, des chefs charismatiques monopolisent les revues, la radio, la télévision. Aussi bien la sainteté de mère Teresa que l’exhibitionnisme de Justin Bieber opèrent le miracle d’attirer des foules de dévots et de groupies au spectacle des remises de chèques en plywood et de vomissements de la vedette sur scène après tout, humaine comme nous tous. De nouvelles Babylones s'élèvent en ces lieux devenus nids à séducteurs, grands et petits : Hollywood, Cannes, Nice,  Même mortes, ces vedettes n’en cessent pas pour autant d’exercer une attirance hypnotique : Valentino, Garbo, Dietrich, Swanson, Dean… Rien de comparable avec ces vedettes instantanées de notre époque. Un culte religieux qui fait passer des petits saints aux enfants-vedettes, surtout dans les pays catholiques comme l’Espagne ou le Québec, dit bien comment la religiosité de la société du spectacle est celle des faux prophètes.

14- Dans cette société du spectacle, il est permis de vendre ses idoles sans ressentir le moindre sentiment de culpabilité. Elles sont interchangeables à volonté. La simonie est même devenue un commerce lucratif. Simon le Magicien vendait ses soi-disant pouvoirs pour de l’argent. Et la pratique en était devenue si courante au Moyen Âge que le pape Grégoire VII crut bon intervenir en l’interdisant officiellement. Auparavant, c’est-à-dire aux IXe-Xe siècles, les papes mêmes étaient compromis avec le commerce ou la mise au clou des biens sacerdotaux. C’est contre un sous-produit de la simonie, la vente des Indulgences par l’Église romaine, qui conduisit Luther à amorcer sa réforme. Le commerce des sacramentaux, des bondieuseries et des services religieux, au lieu de les distendre, a rapproché l’Église romaine du trafic des reliques. À l'Oratoire Saint-Joseph, la Halle des Miracles est bien le Miracle Mart.

15- Une descente encore et nous entrons dans le cercle des magiciens. Il ne s’agit plus des potions médicales des chamanes ou des druides, mais des intentions malveillantes (ou rarement bienveillantes) à commettre un acte métaphorique contre une ou plusieurs personnes. Utiliser la lecture des astres, des phénomènes naturels ou des formules rituelles dans le but de tourmenter ses ennemis conduit aux plus profondes misères. Dans un monde où les amulettes les plus kitsch sont produites en séries; où des diseuses de bonne aventure prévoient les numéros gagnants des billets de loterie à la radio comme à la télévision, où l’on utilise des «charmes» pour soudoyer des gens d’influence (où est passée Jojo Savard, disparue de nos écrans télés?), la magie n'a plus rien de commun avec l'envoûtement démoniaque, mais tout avec l'escroquerie. Bien au-delà de l’utilisation bête et méchante de la magie, c’est la bassesse même de l’âme humaine qui se livre dans l'opération magique.

16- Car plus profondément encore, c’est le goût de la corruption comme dépravation de l’esprit et des mœurs que nous retrouvons. Plus nous plongeons dans les cercles de l’Enfer, plus nous découvrons l’ignominie de la nature des gestes humains. La corruption est abaissement. Abaissement des objets convoités, mais aussi abais-
sement des sujets, corrup-
teurs comme corrom-
pus. En deçà de la souillure de l’usure, il y a la simple manipulation «magique» des taux d’intérêt effectuée par les banquiers. Jacques Cœur finança la reconquête de la France, mais fut perdu sous Charles VII par ses ambitions ostentatoires qui en viennent toujours à inquiéter les monarques. N’en a-t-il pas été de même avec Fouquet sous Louis XIV? Sully, Colbert, Pontchartrain, Desmaretz ont couvert des actions usuraires dans le but de financer les guerres et le prestige de leurs rois. La Régence s’est investie dans l’entreprise de John Law qui entraîna à la faillite des petits épargnants avec la participation de leurs avoirs dans des projets sans avenir. À la même époque, une bulle financière identique creva en Angleterre. Il n’y a pas jusqu’à un révolutionnaire comme Danton qui s’engagea dans un processus de corruption au nom de la République pour renflouer son portefeuille personnel! En qui pouvons-nous avoir confiance si les révolutionnaires eux-mêmes utilisent ce qu’ils dénoncent pour reproduire le même schéma des injustices sociales? La corruption discrédite les régimes révolutionnaires autant que les puissances établies. En régime capitaliste, la démocratie ne peut être qu’une longue échelle de corruptions qui va du plus petit des citoyens à l’échelon le plus élevé de la société et de l’État.

17- D’où l’indispensable hypocrisie qui accompagne la montée de la société bourgeoise comme elle empoisonnait déjà la féodalité. C’est le vice à la mode disait d’elle Don Juan. Le roman de Renart faisait de la duplicité une alternative à la violence physique. Tous alors n’avaient en tête que le souvenir de la ruse d’Ulysse, le cheval de Troie. L'emploi de la ruse signifiait par contre la félonie, la trahison, la fausse confiance et l’honneur bafoué. Avec la prodigieuse intelligence politique de Machiavel, quel État n’a pas compris que l’hypocrisie – hypocrisie envers les États voisins, mais hypocrisie aussi envers ses propres citoyens – était une arme majeure dans la conquête et la conservation du pouvoir? Qu’importe le jugement moral que Molière faisait intervenir à travers la statue du Commandeur, Casanova et Restif de la Bretonne savaient bien que l’art de la séduction amoureuse s'appuie sur beaucoup de feintes et de faux-semblants. Avec Choderlos de Laclos, le roué devenait le personnage de cour – masculin comme féminin – qui déjouait son ennui en manipulant par les affects les autres courtisans, eux aussi las de leur inactivité. Avec la démocratie actuelle qui fait de chaque citoyen un petit roi, l’ennui empoisonne chaque âme et l’hypocrisie, plus qu’un vice à la mode, est une manière de vivre tout simplement.

18- Plus le feu et la glace distillent le Mal, plus nous atteignons le cœur de l’âme noire. Les brigands, les voleurs, les pirates, les bandits assassins ou non, mijotent toujours au fond de la poix. Contrairement à Robin Hood, ils ne volent pas les riches pour donner aux pauvres. Ils harcèlent, comme les Grandes Compagnies au temps de la guerre de Cent ans, les malheureux paysans jusqu’à les tuer pour les dépouiller de leurs chausses. Cartouche, Mandrin, Schinderhannes, Janosik et autres Fra Diavolo ont marqué les imaginations populaires. Davantage celles qui ne les ont jamais rencontrés. Ce rêve du brigand bien-aimé, attisé par l'imagination fertile des romanciers et des films de capes et d'épées, s'est également nourri des exploits de Fantômas ou d’Arsène Lupin, puisque les vrais brigands ne se retrouvaient plus alors que dans les régions frontalières, dans l’ouest américain par exemple. Pour ceux qui restaient, les journaux effarouchaient leurs lecteurs : la bande à Bonnot, anarchistes terroristes; Bonny et Clyde le couple maudit du Middle-West américain; Al Capone la cible des Incorruptibles. D'authentiques brigands sociaux ne restaient plus que les Cangaceiros brésiliens, ces bandits d’honneur qui poursuivaient la tradition du brigandage des primitifs de la révolte condamnés à succomber sous les forces de l’ordre, un ordre lui-même qui a rarement brillé par son honnêteté.

19- Les bons conseillers sont choses plutôt rares alors que les Iago se rencontrent partout. Les voici : beaux comme Alcibiade d’Athènes ou laids comme Raspoutine le starets. Ambitieux comme Séjan, l’homme de main de l’empereur Tibère ou seulement opportunistes comme les lobbyistes voltigeant autour du président Grant. Envieux ou cupides, jaloux ou assoiffés de pouvoirs occultes, les mauvais conseillers creusent leur propre tombe avec celles des peuples. Et les Othello ne se comptent-ils pas par millions? Mais toujours, leurs actions néfastes sèment derrière elles des tourments dont on espère qu’ils seront gratifiés dans l’autre monde.

20- Ces damnés sont proches parents des fauteurs de discorde. Tels ceux qui, succédant au Prophète, Mahomet, divisèrent d’un schisme aujourd’hui encore sanglant, les sunnites contre les chi’ites. Ils sont à l’image du diable : le Diviseur. Constamment, ils sèment la discorde. Ils amenuisent les groupes en sectes, en cellules, en chapelles levées les uns contre les autres. Avec la même soumission à un même Dieu, Allah, ils l'ont depuis lors confondu avec leurs clans, leurs ethnies, leurs pays. Comme si après avoir rompu l’œkoumené de l’Empire romain, les Arabes, puis les Musulmans étaient obligés de répéter ce schisme chez eux, schisme qui est à la fois faute et punition. Les protestants occidentaux vécurent la même expérience de morcellements après le schisme de Luther qui déchira la robe de l'Église catholique romaine. Bientôt, le goût de la lutte pour la lutte, comme chez Tertullien expulsé de sa propre secte ou avec Jacques Lacan, auto-expulsé de sa propre chapelle, déleste toutes justifications idéologiques. Ainsi périssent par l’épée tous ceux qui brandissent l’épée de la déchirure.

21- Dante réserve un cercle exclusivement pour les faux-monnayeurs. Comme les hypocrites et les fauteurs de discorde, les faux-monnayeurs trompent la crédulité aussi bien que la vérité des choses. Leur supplice était particulièrement cruel durant le Moyen Âge et au cours de l’Ancien Régime. Pourtant, c’est un roi – Philippe le Bel – qui, lui-même, avait pris l’habitude de rogner sur les pièces d’argent pour en diminuer le poids et ajouter une valeur nouvelle par la fonte des résidus pour former une nouvelle pièce. Falsifica-
tion reprise depuis lors par d'autres monarques et qui équivaut actuellement à une surenchère de l'utilisation de la planche à billets. Griffolino d’Arezzo est le modèle du genre aux yeux de Dante, qui parvint à duper un prince un peu simplet, Albert de Sienne. De même, il est possible de truquer un testament ou d'en forger un faux, à la manière de l’espiègle Gianni Schicchi qui, sous les yeux du Dante et de Virgile, se précipite sur Cappochio, l’assomant et lui labourant le ventre de coups de poings. Alchimiste? Hérétique? Sorcier? Le faux-monnayeur figure parmi les courtisans du démon. Arnaud de Villeneuve parle de pierre philosophale qui distribuerait or et sagesse. Des alchimistes se dotent de fours puissants pour transformer du vil plomb en or pur. Le bourgeois parisien Nicolas Flamel meurt en laissant une petite fortune que certains disent avoir été fabriquée avec la fameuse pierre. Qui croire? Thomas Gresham, au temps de la reine Elizabeth, énonce ce que tout le monde savait déjà : la fausse monnaie dévalue la vraie. La Révolution française sera inondée par des faux assignats fabriqués en Angleterre et distribués sur son territoire par des espions de Londres. Il est possible désormais de grever un État en contrôlant la valeur de ses monnaies et l’invention du billet ne fera que compliquer les choses. À l’heure où il est possible de cloner des cartes de crédit et de guichet automatique ou encore d'opérer d'illégales transactions virtuelles, la science de la fausse monnaie précède la création de la vraie monnaie.

22- Les trois derniers cercles de l’Enfer de Dante sont des circuits menés vers ceux qui, à ses yeux, représentaient le comble de l’ignominie : Caïn, le pharaon Ptolémée XIII et Judas. Caïn, parce qu’il est le père de tous les meurtriers, toutes justifications confondues. Caïn tue son double, Abel. Le Mal a choisi son camp. Il bâtira des villes où se reproduiront les meurtres et les massacres. John Steinbeck a médité, dans East of Eden, le choix du meurtrier de s’abandonner au Mal, tout comme un siècle plutôt le William Wilson d’Edgar Poe avait tué son double bénéfique. Caïn n’est pas victime de la tentation. La tentation du Mal se nourrit de la prédisposition a en prendre partie. Aussi, prend-t-il son frère par la main, avec une duplicité voilée dans son cœur et le tue. Au roi Nemrod est attribuée l’ambition d’ériger une tour qui s’élèvera jusqu’au Ciel. Yahwé y jettera la malédiction des langues, divisant tout en les opposant les constructeurs, faisant avorter le blasphème. Citoyen d’une Florence et d’une Italie où les princes sont tués par leurs familiers, où les républiques sont trahies par des mercenaires, Dante ne voyait que la fureur de vivre et de mourir qui animait l’humanité. Chaque lutte dynastique reconduit le meurtre d’Amnon par Absalom. Adultère, jalousie, envie, vengeance. Toutes les laideurs défilent dans ces versets du Livre des Rois. Même David, le père-roi, ne peut empêcher la fatalité de déchirer ses héritiers comme Israël sera déchiré en deux États après l’extinction de sa dynastie. Le romancier américain William Faulkner restera ébranlé par la tragédie qui frappe la famille royale de David et en fera un superbe roman, Absalom, Absalom! Les tragédiens grecs Eschyle et Sophocle, pour leur part, avaient déjà raconté le duel fraternel opposant Étéocle et Polynice après le départ d’Œdipe de Thèbes. Romulus et Remus, Hercule et Cacus, César Borgia et son frère Juan, il n’y a pas jusqu’à Méhémet II le Conquérant pour fonder une pratique successorale des Sultans ottomans consistant à mettre à mort tous les frères de l’héritier du trône afin de ne pas susciter de conflits dynastiques. 

23- Le second circuit, celui de Ptolémée XIII, vient du fait que le sentiment d’entraînement fatal pousse les individus à parfois commettre l’irréparable. Ce lointain héritier de la dynastie des diadoques qui régna sur l’Égypte après la mort d’Alexandre le Grand se sentait pressé par l’impérialisme romain. Son couronnement avec sa sœur Cléopâtre servit un temps de gage de stabilité, mais le pharaon dut fuir devant les partis qui cherchaient à prendre le pouvoir au nom de sa sœur. Ptolémée se réfugia alors à Rome, auprès de Pompée, un du triumvirat avec César et Crassus à la tête de la Répu-
blique menacée par des guerres civiles. Grâce à Pompée, qui s’en servit pour consolider son pouvoir auprès du sénat, Ptolémée put regagner son trône, mais lorsque Pompée, à son tour, fut mis au ban de l’Urbs et chercha refuge auprès de Ptolémée, celui-ci l’attira dans un piège et le fit tuer par des émissaires romains en vue de présenter sa tête à César et s’assurer du soutien du nouveau maître. Pour Dante, c’est Ugolino, tyran de Pise, renversé par une conjuration menée par l’archevêque Ruggeri Ubaldini, qui représente l’image du cruel, traître au parti des Gibelins auquel Dante appartenait. Aussi, c’est en le représentant, mordant avec voracité la tête de l’archevêque Ubaldini, qu’il nous raconte son supplice.

24- Le dernier circuit est celui de Judas. L’homme, le pendu, l’hypocrite, le brigand, le parfait simoniaque, enfin le suicidé. Entouré des deux assassins de César, Brutus et Cassius, il singe le drame du calvaire. Il ne cesse d’interpeller les écrivains, les artistes, les théologiens. Il inquiète Renan aussi bien que Papini, l’incroyant que le dévot. Pourquoi cette trahison? Par dépit, Jésus n’étant pas le restaurateur de la gloire militaire d’Israël sur les nations? Par envie de sa popularité? Par manque de foi messianique? Afin de servir d’instrument à la volonté divine qui était la trahison et la mort du Fils de Dieu? Il n’y a pas jusqu’à la shoah qui n’apparaisse comme une rémission partielle et jamais complète du geste de Judas. Et ce baiser obscène illustré par Giotto et tant d’autres? Pourquoi ajouter la dérision à l’acte ignominieux, sinon pour la rendre encore plus abject? N'est-ce pas plutôt pour nous dire que l'un est le double de l'autre, son doppelgänger? Toute la malédiction de Rome est-elle contenue dans les poignards avec lesquels Brutus, Cassius et les conjurés des Ides de mars tuèrent César? Pourtant, il arrive qu'une identité collective se développe selon le modèle de Judas. Une moitié de la société accuse l'autre de trahison et vice versa de sainteté. Qu'est le Québec, depuis la Conquête, qu'un dédoublement d'une identité collective. Que sont ces traîtres qui combattirent les Patriotes et qu'on surnommait les Chouayens? Que sont les «pendards» québécois qui, dans le cabinet fédéral en 1885, acceptèrent la pendaison vengeresse de Riel? Que sont ces infiltrés qui sabotent les mouvements, les partis osant réclamer l'indépendance pour la «nation» afin de maintenir un état provincialiste et colonial aliéné à une puissance étrangère? Un peuple de Judas, les Québécois? Non, un peuple-Judas. Qui viendra, à l'image de ce garçonnet qui économisait ses sous pour les apporter au curé de sa paroisse afin de faire chanter une messe à tous les mois pour le salut de l'âme de Judas? Qui sera notre Georges Bernarnos lorsque nous ne serons plus que poussières?

25- Parce que l’Enfer n’est plus là où le situait la cosmologie chrétienne médiévale, c’est-à-dire sous Terre, nous pensons que nous sommes délivrés de ses mauvais fantômes. Tout cela n’est que du passé et n’a jamais empêché certains de vivre heureux et d’autres malheu-
reux. Perché à la surface d’une sphère où le noyau est un magma en fusion et la circonférence une éponge de rétention de liquides et de gaz, l’homme du XXIe siècle apprend à connaître son Enfer sous une autre qualité. Comme les explorateurs de Jules Verne pénétrant au cœur de la sphère terrestre, rencontrant étape après étape les différents âges précédents de la vie, nous exploitons de manière démentielle les fossiles de cette vie des temps passés. Nous nous empoisonnons de la décomposition de nos ancêtres : unicellulaires, végétaux et animaux. Nous les respirons. Nous les buvons. Nous les consommons sous différents aspects. Nous les fantasmons dans l’effarante figure du zombie qui, pour être l’objet de nos dérisions, demeure étrangement inquiétante.
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Ainsi s’achève mon interprétation de l’Enfer de Dante. Mon «écriture» de l’Enfer. Ma certitude qu'il n’est nulle part ailleurs qu’en nous-mêmes et que nous en sommes non seulement les porteurs mais les responsables. Par lâcheté, par dépit, par faiblesse, nous le faisons partager à nos proches, comme eux nous font partager leur Enfer sans prendre la politesse de nous y inviter.

Mais l’Enfer ne contient ni la fin ultime ni le sens révélé du mystère et sans le Purgatoire et le Paradis, il n’y aurait aucune alternative à la damnation de l’espèce comme des individus

Montréal
16 septembre 2014

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